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On m'appelait Surprise XX

Publié le par José Le Moigne







XX

 

Ecoute bien Léon au lieu de t’assoupir ! Le lendemain matin, comme si rien ne s’était passé la veille, Missiéde Vénancourt fit célébrer une messe pour saluer l’avènement de la République. Quel cynisme ! Quelle hypocrisie ! Quel opportunisme ! Quel mépris aussi pour la population noire et de couleur ! Comme si nous ignorions que pour le curé comme pour lui-même la République n’était rien d’autre qu’une bête nuisible. À abattre au plus vite. Certes, aujourd’hui, il lui fallait courber l’échine, flatter le petit peuple, jouer les patriotes en arborant, avec une fierté ostensible, l’écharpe tricolore sur sa plus belle redingote mais demain, comme tous ces messieurs de la békaille, s’il lui fallait livrer l’île au anglais pour protéger ses privilèges, il n’hésiterait pas. Ne crois pas que j’exagère. Ça s’était déjà vu du temps de Reine Sophie quand il s’était agit d’abolir l’esclavage. Quand aux curés ! Je ne connaissais guère celui de Rivière-Pilote, mais pour mieux te faire appréhender l’état d’esprit du clergé en Pays Martinique, je vais te raconter une anecdote sortie droit de la bouche de ma chère Man Zulma. En ce temps-là, le Vauclin était doté d’un curé, Louis Peyrol, âgé de 50 ans, qui n’hésitait pas à afficher, devant ses fidèles enthousiasmés par l’arrivée de la République, ses opinions monarchistes. Il faut dire que le bougre, en tan-lontan d’un roi de France appelé Charles X, avait été son chapelain. Ne me demande pas ce que cela veut dire. À en croire Man Zulma, c’était quelque chose comme évêque.  Toujours est-il qu’il affirmait que les mulâtres outre qu’ils se montraient très exigeants, étaient aussi dissimulés et lâches et que tous les malheurs viendraient de là. N’avait-il pas déclaré, toujours en parlant des mulâtres :

— Vous n’êtes que des imbéciles, vous voulez être autant que les blancs, vous êtes plus qu’eux en sottise …L’orgueil vous étouffe !

Quand aux noirs, ils ne valaient même pas la peine qu’on en parle.

Je suis devenue trop raisonnable pour affirmer que tous les prêtres étaient à fourrer dans le même sac, mais quand même. Toujours est-il que pour les nègres, du plus confit en dévotions jusqu’au plus fieffé des mécréants, on n’avait pas confiance. Et ne me parle pas des Frères de Ploërmel et des Sœurs de Saint-Joseph de Cluny que j’allais retrouver ici. Tous opposés à la République et décidé à la détruire.

— Habitants de Rivière-Pilote, je comprends votre colère. Ce que vous réclamez est juste, mais pensez vous pouvoir l’obtenir avec le coutelas et en mettant le feu ? Faites-moi confiance, je porterai votre parole, mais conservez votre calme, on vous rendra raison.

Qu’espérait-il de nous en prenant langue ainsi sur le parvis ? Je le revois, la barbe cuivrée, la parole fleurie, les yeux presque trop bleus et le visage lézardé par un sourire auquel il était impossible de croire.

Cela sonnait comme une provocation et aussitôt qu’il eut parlé le calme relatif qui régnait jusque là laissa la place à une nouvelle agitation et soudain, des branches d’un arbre où il était juché, Auguste Coridon, nègre à la bouche vaillante, cria d’une voix rageuse :

— Ce béké ment comme tous ses semblables ! À lui la riche habitation, à lui la bonne table ! À nous la case infecte, le fruit à pain et la morue salée, et la prison pour qui oserait voler ou réclamer du pain !

Quimbé red, pa moli ! poursuivit Arsénise Boissonat, cultivatrice comme moi. Mort à Codé ! Mort aux blancs ! Libérez Lubin !

Car nous pensions encore pouvoir le faire libérer, même si, en toute honnêteté, cette libération n'était plus de nature à faire cesser l'insurrection.
          Pris de court, Cornette de Vénancourt se tourna vers Villard, l’instituteur. Plus de sourire sur son visage où la panique se lisait.

— Cher ami, osa-t-il déclarer, je vous demande de me seconder. Vous êtes l’homme de la situation. Je dépose mon mandat entre vos mains.

Mais à quoi pensait-il ? Villard haussa les épaules et tourna les talons. Aux blancs d’éteindre le feu qu’ils avaient allumé. Ce n’était, certes, pas lui, au prétexte qu’il savait parler aux gens et gagner leur confiance, qui allait les aider.

Le peuple s’était levé et gare à qui l’avait grugé.

C’était précisément le cas d’Ajax Lafosse le pharmacien qui préférait la mort d’un négrillon à une perte de profit.

Comme la veille, déjà, nous lui avions confisqué son fusil, peut-être nous serions nous contentés de le huer si Telga n’était pas arrivé sur son cheval noir avec sa garde de cinq à six cents personne.

Qui pourrait arrêter une foule en furie ? Lacaille, peut-être, dont la sagesse tempérait l’humeur tempétueuse du boucher, mais il n’était pas là. Ce fut donc aussitôt la curée chez Lafosse. Jean Timba défonça la porte de l’officine et ce fut le pillage. Cette fois encore, infatigable, j’accompagnais les femmes : Marie Marthe, Henriette Scholastique, Mermette Siméon. Lafosse ne fit rien pour nous arrêter et bien lui en a pris. J’ignore encore comment il s’en tira avec seulement quelques égratignures. Jamais, avant l’heure suprême, il ne passa aussi près de la mort.

— A la gendarmerie ! hurla Jules Tibérénus. Il faut venger nos morts !

En effet, le peloton d’infanterie de marine qui nous avait mitraillé la veille avait pris ses quartiers à la gendarmerie. Aussitôt ce fut la ruée, mais que peuvent des poitrines nues en face des fusils ? Rien, surtout que le sous-officier qui commandait les gendarmes n’avait pas froid aux yeux.

Nous nous dissipâmes donc en attendant la nuit.


                                                   José Le Moigne 
Rappel : Sauf indication contraire toutes les photographies de ce blog sont de Christine Le Moihne-Simonis.
Droits réservés

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José Le Moigne 22/11/2009 02:08


Je comprends tout à fait sauf que pour moi, relents de scolarité, une saga est un truc très épais se poursuivant sur plusieurs tomes mais, à la reflexion, ce n'est qu'une question de mots.
Amitiés
José


flora 22/11/2009 01:34


C'est une façon de parler, José! (c'était moi, la précédente "saga"...) J'entends par là un grand tableau avec une foule de personnages que tu nous permets d'accompagner et qui traversent des
périples historiques et personnels. La façon de raconter est sans doute à l'antillaise, encore que je ne connais que toi et Julienne des Antilles...
Bonne nuit, Ami. 


José Le Moigne 21/11/2009 01:04


Merci Stellamaris. Curieux, tu es mla deuxième personne à me parler de saga. Moi j'y vois plutôt une manière de conter à l'antillaise, mais je n'ai pas forcément raison.
Amitiés
José


stellamaris 20/11/2009 21:56


La saga se poursuit, toujours aussi captivante ... Toute mon amitié.