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On m'appelait Surprise XVII

Publié le par José Le Moigne





                                                               Rivière-Pilote, la Place du Marché en 1900


                                                     

                                                                                                      XVII

Jeudi 22 septembre 1870, 10 heures du matin. Jamais l’arbre de la liberté de Rivière-Pilote ne porta mieux son nom. Le maire, Monsieur Cornette de Vénancourt, avait cru très habile de s’installer sous auspices pour proclamer la République. Mais cet arbre était notre totem. On l’avait planté, en 1848, à l’endroit où hier encore se tenait le marché aux esclaves et l'on avait enfoui, dans ses jeunes racines, des chaînes et des carcans, la Déclaration des droits de l’homme et du citoyen ainsi que le décret d’abolition de l’esclavage. Autant te dire qu’après le procès de Lubin, ce béké que nous avions pour maire, gros propriétaire et descendant d’une vieille famille de la noblesse française, et dévoué serviteur de l’Empire de surcroît, n’était pas à sa place sous notre arbre sacré. 

Je dis ce que j’ai vu, ce que j’ai fais, sans me donner le premier rôle. Je n’étais qu’une comparse, un peu plus virulente que les autres, mais rien de plus.  Cependant, comme je n’ai pas le don d’ubiquité, et que je ne pouvais être ni dans le bureau du gouverneur ni aucun autre lieu où se prenaient les décisions, je te dirais aussi ce que j’ai entendu, ce qu’on m’a rapporté, au tribunal comme dans les mornes. Sinon, que pourrais-tu comprendre de la lame de fond qui emporta le sud ? Déjà que moi j’ai bien du mal à conserver le fil.

Mais revenons à Missié Cornette de Vénancourt. Peut-être le bougre s’attendait-il à ce que nous l’applaudissions ou je ne sais quoi encore !  Qui sait, que nous chantions La Marseillaise que de doute façon aucun de nous ne connaissait ! Mézanmis, Le voilà tout de suite contraint à remballer son écharpe tricolore tout en ôtant son panama pour s’essuyer le front sous la bordée des cris qui jaillirent spontanément de nos gorges créoles.

— Vive les Prussiens ! À bas les blancs ! Il ne faut qu’il en échappe un ! Vive la République !

J’étais au premier rang, une pierre à la main, scandant avec les autres :

— À mort Codé ! Libérez Lubin ! Désarmez les blancs !

À quelques pas de moi, Ambroise Timoléon, un nègre la montagne aux yeux cracheurs de sabres, semblait bien décidé à en découdre. Ambroise était connu pour son esprit batailleur de la montagne du Vauclin jusqu’à l’Anse Figuier. On disait, mais que ne dit-on pas, qu’il avait étendu raide un homme au cours d’une   laghia. Depuis, personne n’osait plus l’affronter dans la danse-combat héritée des esclaves. Il était haut et massif comme la Roche Zombi qui marque l’entrée de Rivière-Pilote. Malgré sa force, nul ne l’avait vu tenir très longtemps un emploi. Il passait le plus important de son temps au pitt Cléry à parier sur des coqs furieux aux ergots acérés et, quand il en avait assez de ces terribles volatiles, c’était pour jouer gros sur les affrontements entre les mangoustes et les serpents fer de lance dans l’arène d’à côté. Timoléon gagnait presque toujours ce qui lui permettait d’entretenir toute une trâlée de concubines et de mener grand train sans jamais travailler.

Je pourrais te décrire de la même façon, l’un ou l’une après l’autre, Jules Tibérus, Horace, Jean Lucien, Justine Emmanuel, Peit jean Rocher, Léo Magloire ; et encore Firmine Adolphe, Agatos, Lisis Althénor, Louis Charles Youtte, Edouard Néral ; sans oublier Darius Titote, Adolphe Petit Alger Laurencin, Gerdrude Louis, Fleurius, tous nègres et négresses de haut parage, tellement pareils et tellement différents, mais unis dans la même frénésie que le maire, même avec l’appui de l’abbé Sery venu à sa rescousse, ne pouvait contenir.

Autant gagné du temps se dit Missié de Vénancourt. Il présenta sa démission, mais on n’en avait cure. Il proposa de prendre pour adjoints deux mulâtres, Gros Désormeaux et Pomponne, mais c’était hors sujet. La foule, hypnotisée par sa propre colère, dansait sur place tout en crachant son cri de guerre :

— À mort Codé ! À mort Codé ! À mort Codé ! À mort Codé !

Et cela percutait faisant trembler l’espace comme des bois de lance frappant en cœur des boucliers. Peut-être penses-tu à cet instant ce que pensèrent mes juges : une bande de sauvages libérant, comme la rivière Pilote qui donne son nom à notre bourg envahie tout les jours de forte crue, ses instincts les plus bas. Quoi de plus normal en somme ? Après tout tu es blanc !

Non, nous n’étions pas des barbares mais des gens de Rivière-Pilote et à Rivière-Pilote, j’ai grande fierté à te l’apprendre, la révolte est en nous. Le bourg doit son nom à Pilote, un grand chef Caraïbe qui, au moment de la conquête, obligea les Français à lui laisser le sud et à se contenter du nord. Sa légende, malgré les siècles écoulés, continuait à parcourir les ravines et les mornes et ce n’est pas pour rien, que tous temps, les nègres fugitifs trouvèrent abri chez nous. Cornette de Vénancourt aurais été bien avisé de s’en ressouvenir.

— Mes amis ! Mes amis ! suppliait-il en vain dans cette langue créole que nous partagions tous quelle que fût notre race, mais il ne pouvait aller plus loin. Sans doute commençait-il à craindre pour sa vie ? Alors, de guerre lasse, il accepta de désarmer les blancs sous condition que les armes fussent déposées à la mairie. Bien entendu on les garda et comme les dénommés Landa, Horace, Jean Lucien, Rodolphe Rampart, tous commerçants au bourg, avaient cru bon de se soustraire à la perquisition, nous nous rendîmes chez eux et leurs fusils vinrent grossir notre armement.

Après tout se bouscule. Vers 17 heures, le boucher Louis Telga déboucha sur la place avec près d’un millier d’hommes et de femmes armés de coutelas, de bambous et de piques. Seigneur, comme c’était beau cette foule de nègres unis comme un seul être ! Nous avions notre armée, et notre général monté sur son cheval noir. Je sais plus à quel moment il donna le signal du départ, mais je me revois marchant, serrant ma pierre dans ma main crispée jusqu’à m’en faire mal, au milieu de femmes, porteuses de torches enflammées, et tout aussi décidées que les hommes, vers l’Habitation La Mauny, à cinq kilomètres du bourg, où régnait Cléo Codé, notre ennemi juré.


                                                         José Le Moigne 

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José Le Moigne 09/11/2009 00:41


Bonne nuit Rosza,

Plutôt un conte créole. Enfin, je crois.
Amitiés
José


José Le Moigne 09/11/2009 00:14


Merci Stellamaris,
La révolte gronde en effet.
Amitiés
José


flora 08/11/2009 20:34


C'est un saga que tu es entrain d'écrire, José, une couronne à la mémoire de tes ancêtres...
Amitiés:R. 


stellamaris 08/11/2009 12:21


Quand la révolte gronde, c'est comme un fleuve en furie que rien ne peut endiguer ... Et c'est toujours aussi bien écrit ! Toute mon amitié.