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On m'appelait Surprise XVI

Publié le par José Le Moigne







XVI

 

Etrange comme chacune des frissonnades de ma vie accompagnèrent les grands accès de fièvre de l’Histoire de France. Bien sûr, je ne m’en rendais pas compte du temps où je vivais, c'est-à-dire avant que je n’arrive ici. La république succédait à la monarchie ; l’abolition à l’esclavage ; puis l’empire à la république et à présent la république ouvrait des ailes si fragiles que, final de compte, rien ne disait que cette fois c’était définitif.  Je vivais dans l’action, au jour le jour, réagissant aux émotions, aux pulsions de mon peuple, plus qu’au fil des évènements.

De toute façon, comment tenir le fil quand les nouvelles vous arrivent en retard, en désordre, le plus souvent par la rumeur, et que l’on n’a ni l’instruction, ni l’éducation, pour les jauger avec distance. Il y avait eu la guerre en France. On avait cru à de grandes victoires au point qu’au début de septembre, le gouverneur, Monsieur Menché de Loisne, fit chanter un Te Deum à la cathédrale de Fort-de-France. Or, écoutez bien messieurs et dames de la compagnie, le jour même le régime impérial se faisait étriller et s’effondrait dans la plus honteuse des défaites.  

Cela dit, il me faut être juste. Charles Louis Constant Menché de Loisne, le nouveau gouverneur, n’avait pas l’arrogance de ses prédécesseurs, notamment celle du Comte de Gueydon qui à défaut de pouvoir rétablir l’esclavage, n’avait de cesse que de détruire, à coups de décret sur le vagabondage, de livrets de travail et de circulation, d’impositions injustes, notre nouvelle liberté.

Menché de Loisne, était, comment pourrais-je te l’expliquer, un serviteur loyal de l’état, bien trop zélé, un peu borné sans doute et surtout trop falot pour prendre la mesure d’un pays violent comme le nôtre parce que flétri par le fer rouge de l’histoire.  

Faute d’être consulté, nous n’avions d’autre échappatoire que la violence et le détournement. Les femmes, et crois-moi je n’étais pas de celles qui donnent leur part aux chats étaient expertes en mise en scène. Ah si tu avais pu voir nos querelles feintes quand nous profitions d’un public nombreux pour mieux invectiver les forces de l’ordre ! Les pauvres, noyés dans des flots de créole et des balans de bras, tempêtaient, menaçaient, puis battaient en retraite comme des mangoustes égarées au cœur de l’En-Ville. Et puis, les incendies grondaient allumés prestement afin d’impressionner l’un ou l’autre planteur embaucheur de Kongos et de zindiens qui acceptaient des salaires sans commune mesure avec ceux auxquels nous prétendions. La vérité, Léon, c’est que nous n’avions rien oublié de l’insurrection de 1848. La torche, dont s’étaient tellement servi nos ancêtres esclaves était restée notre arme favorite.  

Il y a des secrets qui malgré ma curiosité n’arrivaient pas jusqu’aux oreilles de la jeune couturière que j’étais. Par exemple, sans mon procès, je n’aurais jamais su qu’à Rivière-Pilote, où j’habitais pourtant avec Sydney, des notables, noirs et mulâtres, rêvaient à une future République Martiniquaise sur le modèle de Haïti.  Qu’y aurais-je compris quand mon seul horizon se limitait aux mornes qui barraient l’horizon. Pourtant, ces hommes, j’allais bientôt les suivre aujourd’hui, si l’occasion à nouveau se présentait, je les suivrais sans réfléchir d’avantage. Ces hommes, tu l’auras deviné, étaient les mêmes qui protestaient si fort au procès de Lubin.

Le Te Deum du gouverneur ne dura pas longtemps. Déjà il s’inquiétait d’une rumeur qui affirmait, d’une manière insistante, que d’étranges cavaliers rodaient à l’alentours de Rivière-Pilote. Contrairement à ce crétin de Codé qui répétait à qui voulait l’entendre qu’il avait arraché la condamnation, le gouverneur ne doutait pas que l’agitation qui commençait à battre la campagne était entièrement due au déni de justice dont Lubin avait été victime.

Les faits ne tardèrent pas à lui donner raison.

Dès qu’il fut assuré que la République avait fait son retour les conques de lambi ont retenti de morne en morne et les cris : « Vive la République ! Mort aux blancs ! » ont jailli de toutes nos poitrines.  Imagine les békés de Rivière-Pilote et du Marin terrés au fond de leurs habitations ! Ils le savaient. Pour les populations noires et mulâtres du sud l’heure de la revanche avait sonnée.

Ah, comme j’aurais aimé que Reine-Sophie fût encore là et qu’elle marchât à mes côtés !



                                                 José Le Moigne

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stellamaris 05/11/2009 06:49


Toujours aussi épique, magnifique ... Je me régale ! Merci ! Toute mon amitié.