XV
Bien entendu, le 19 août, soit un mois presque jour pour jour avant les événements qui allaient me conduire ici, j’étais présente à Fort-de-France pour le procès d’appel. L’atmosphère était lourde et le climat houleux. Personne n’aurait voulu manquer l’évènement et ceux qui n’avaient pu trouver place dans la salle du tribunal faisaient la navette entre la savane et le palais de justice en attendant que tombe le verdict. Je n’étais jamais allée à un combat de coqs, mais comme toute bonne martiniquaise, je savais bien ce que c’était. Eh bien, même si cela te paraîtra étrange, c’est exactement à cela que je songeais. Le Palais de Justice me faisait penser à un Pitt surchauffé et à la lutte à mort de deux coqs de combat, le procureur et l’accusé, mais les paris étaient pipés et bien que je refusasse de l’admettre, l’issue était déjà connue. Le procureur était blanc, tous les juges étaient blancs, le jury était blanc et, face à cette armée, les arguments comme les effets de manche de l’avocat mulâtre de Lubin, nous le savions déjà , ne pouvaient peser lourd. Comme te dire ? Nous n’avions pas pour autant baisser les bras. Ça, non ! Nous étions pessimistes, notre raison nous le dictait, mais toute cette mobilisation pour défendre Lubin nous laissait, comme cette brise fraîche qui passe sur les mornes les matins de cyclone, une espérance trouble à laquelle nous refusions de renoncer.
Lorsque Lubin apparu menotté entre deux gendarmes eux aussi blancs évidemment, nous fûmes toutes et tous frappés par sa beauté. Non que ses traits couleur tabac qui trahissait un métissage ancien eussent quelque chose de particulier, mais il émanait comme une aura de toute sa personne, celle d’un homme porteur d’une mission et crois-moi, les femmes de Martinique sont très sensible à cet impalpable qui leur parle de la même façon que leur parlent les vibration intimes de la terre qui les porte. C’était un Christ noir en face de Pilate à cette différence près que, verdict clément ou non, il n’était pas de ceux qui tendent l’autre joue.
Le président Bourgoin, un rougeaud à longs favoris bruns, frappa trois fois de son maillet d’ivoire en menaçant, s’il n’obtenait pas le silence, de faire évacuer la salle. Les murmures hostiles s’éteignirent aussitôt et l'on n’entendit plus, à part quelques raclements de gorge, que le ronronnement des opales des grands ventilateurs ce qui rendait l’espace bien plus pesant encore.
Je ne connaissais aucun de ces hommes aux regards brûlants, les Telgra, Villard, Lacaille et d autres encore qui, massés aux premiers rangs, semblaient, malgré les injonction du président, prêts à faire feu de tout bois, ces hommes que j’allais suivre aveuglément quelques semaines plus tard. Il n’en allait pas de même des femmes, Célanie Aubin, Dame Virgile Esther, Amanthe Jean-Marie, Francillette Biron, que je me souvenais avoir croisées au hasard des marchés, du Marin à Rivière-Pilote où elles collectaient des fonds en faveur de Lubin.
Comme moi elle suivait les débats avec passion même si le beau fwançais de France qui seul était parlé dans l’enceinte du tribunal ne leur permettait pas de tout appréhender. Peu importe, nous les femmes des mornes et des bourgs avions compris que la menace qui pesait sur Lubin pesait aussi sur nous. Ce n’était pas de la prémonition. Simplement un constat. Le bagne pour Lubin et l’enfer pour nous.
Inutile n’est-ce pas de te faire languir. Le pourvoi de Lubin fut rejeté.
Nous rentrâmes chez nous avec le sentiment que, de toute éternité, au Pays Martinique, le petit peuple noir des mornes et des bourgs,
cultivateur ou ouvriers et ouvrières des sucreries, serait la proie des blancs des colonies, ces Aimar de Jabrun, Denis des Etages, Codé qui avaient condamné Lubin. La révolte grondait sous les
savanes sèches, les herbes de Guinée et les racines d’acomat, il ne manquait que l’allumette.
José Le Moigne