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On m'appelait Surprise XIX

Publié le par José Le Moigne







XIX

 

Nous repartîmes vers le bourg dans le hululement des conques de lambi qui faisaient trembler l’air de leur unique note. Darius Monplaisir, un moun des mornes que j’avais quelques fois croisé au gré de mes tournées, tam-tam en bandoulière, précédait l’avant-garde. Un peu plus en avant, chacun sur sa monture, Lacaille et Louis Telga tenaient conseil en avançant. Sydney marchait auprès de moi, grave et concentré. J’étais enceinte de deux mois et bien qu’il ne m’en dise rien, je le savais inquiet. J’aurais voulu le rassurer mais la caractère abrupt qui a toujours été le mien me retenait lorsque, profitant d’une accalmie dans le délire joyeux des nègres en campagne, j’esquissais une approche des mots. Je ne suis pas une grande sentimentale. Quand on passe le plus clair de son temps à drivailler de marché en marché pour assurer sa subsistance, on ne peut pas s’offrir ce luxe. Pourtant, Sydney à mes côtés, il me semblait bâtir un avenir pour lui, pour moi et aussi pour l’enfant à venir.

Il faisait une nuit d’encre, une nuit porteuse d’orages, une nuit épaisse et lourde d’avant la saison des cyclones, lorsque, aiguillonnés par le tambour, nous avons pénétré dans le bourg.  Nous aurions dû savoir que béké ne renonce jamais. À peine étions-nous arrivés sur la place qu’un long frisson a parcouru notre troupe faisant taire le tambour et asséchant les rires et cette manière de parler haut, avec force démonstrations, qui nous est coutumière. Les soldats étaient là, alignés sur deux rangs dont le premier avait genou à terre et, à voir la mine de l’officier qui commandait, son sabre recourbé brillant sous la lumière pâle des falots, nous sûmes que le temps n’était pas aux palabres. Impossible de les prendre à revers, adossés comme ils étaient au mur de la mairie, et nous nous étions trop imprudemment avancés pour pouvoir reculer. Pas questions, non plus, aussi furieux et exaltés que nous fussions, de nous précipiter sur la double rangée de chassepots qui nous tenait en joue. Pourtant, un coup de fusil, qui ne blessa personne, éclata dans nos rangs. Quel est le maladroit ? pensais-je en me serrant du mieux que je pouvais contre Sydney. La riposte ne se fit pas attendre. J’entendis un bref commandement et aussitôt ce fut l’enfer. L’air était empesté par l’odeur de la poudre mêlée à celle âcre du sang et à une autre, au parfum indéfinissable, qui était celle de la peur.

— Arrière ! Arrière ! hurla Telga en poussant le poitrail de son cheval sur la poitrine des pauvres bougres du premier rang que l’effroi semblait clouer sur place.

Lacaille, Vaillant, Alcide Gruaut, John Bull Titote, enfin tous nos meneurs, leur emboîtant le pas, se multiplièrent pour tenter d’encadrer notre replis.

Car enfin, que faire d’autre que fuir ? Nous nous sommes répandu dans la nuit que nous connaissions mieux que quiconque et nous sûmes très vite qu’il y avait deux morts et une quinzaine de blessés. Pour autant, nous ne pensions pas avoir subi une défaite. Nous nous étions laissé surprendre, cela ne nous arriverait plus.

— Si les soldats ont des fusils, nous avons nos coutelas, a dit Sydney.

— Et nos torches aussi et de la kérosine, ais-je répondu.

Autour de nous c’était le même bruissement de voix qui, à mesure que nous nous éloignions de Rivière-Pilote, enflait au point de n’être plus bientôt qu’un cri unique de vengeance qui déchirait la nuit comme la pluie déchire la ravine à la saison de l’hivernage.

Alors, et seulement alors, notre folle aventure a commencée et ce n’est pas sans émotion ni sans regret que je songe à cette poignée de jours et à la joie profonde qui animait mes pas, effaçait ma fatigue, et me faisait appréhender le monde avec les yeux de l’innocence. La joie et l’innocence d’une incendiaire ! Quel paradoxe n’est-ce pas ! Mais je me fiche des pisse-vinaigre qui y verraient une posture.  Je vais mourir bientôt, ce matin un oiseau ma l’a dit, mais je crois, au moment de quitter ce cloaque qui est à la mangrove ce que le marigot est à la mer, que les feux que nous allumâmes cette nuit, et dont les flammes étaient visibles depuis les mornes qui cernent Fort-de-France, ne se sont pas éteints.

Le feu ! Le feu ! Le feu. ! Le gouverneur avait son plan. Béké Depaz mettait sa goélette à son service pour nous barrer la fuite vers Sainte Lucie, des navires de guerre croisaient au long des côtes du Pays Martinique près a lâcher leurs troupes coloniales, mais nous avions la nuit, mais nous avions les mornes. Le jour toute la campagne était déserte, pas un insurgé ne se montrait, mais dès que venait la nuit, c’était des milliers d’hommes et de femmes qui passaient à l’attaque. Les femmes n’étaient pas les moins vaillantes. Elles fabriquaient les torches, les arrosaient de kérosine, haranguaient les hommes quand elles ne menaient pas en personne la danse.  Ah Rosalie Soleil ! Ah Madeleine Cleme ! Adèle Frément !   Chériette Chérubin ! Asténie Boissonet ! Tant d’autres dont j’ai oublié le nom ! Tant d’autres dont je n’ai jamais su le nom !  Et moi-même Surprise !  Nous étions fleurs, nous étions femmes, nous étions flammes ! Ah oui nous fûmes, qui pourrait en douter, le souffle même de la révolte !

Comme le vent circulaire qui hache les arbres et les cases quand passe le cyclone, le souffle de la révolte nous porta, cette toute première nuit, partout autour de Rivière-Pilote. Brûlées enfin les trois Habitations de Garnier Laroche.

Et chaque nuit se fut pareil. Notre pays n’avait aucun secret pour nous. Imagine-toi, Léon, de vastes habitations construites en bois à cause des tremblements de terre, isolées au milieu d’immenses étendues de terres sans cultures, des forêts impénétrables, des mornes redoutables couverts d’arbres gigantesques et touffus et de lianes épaisses, des champs de cannes à sucre dont les flèches pointaient à six mètres de haut. C’était un jeu d’enfant que de nous diriger, dans le silence le plus profond, avec au bras, pour mieux nous reconnaîtrent, des bouts d’étoffe rouge, verte ou noires, vers les demeures des blancs que nous embrasions avec des hurlements libérateurs. Ainsi brûlaient les cases à bagasses, l’habitation, le moulin et l’usine,  et toutes les dépendances.

Mais jamais nous ne touchâmes aux récoltes.

Le Conseil de guerre a voulu faire de nous des pétroleuses, des incendiaires, des assassins sans foi ni loi, mais je le dis tout haut, et je te prierai de ne pas chicaner, nous n’étions que des martiniquais de toutes origines, ouvriers agricoles, petits cultivateurs, mais aussi propriétaire comme Lacaille, commerçant comme Telga, artisans, intellectuels comme Vaillant, debout pour la justice et notre dignité.

Ce fut la première fois, je crois où l’on parla de la patrie martiniquaise et du partage des terres.

Comme je voudrais, Léon, que tout cela ne soit pas vain.

                                                         José Le Moigne

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José Le Moigne 20/11/2009 01:04


Merci Rosza. Ton commentaire me touche parce que je sais qu'il n'est pas circonstance. Il y a toujours quelques à corriger que je ne vois pas dans l'élan de l'écriture.
Amitiés nocturnes
José


flora 19/11/2009 20:52


Tu vas pouvoir vivre ta part de nordiste d'adoption!
Quel souffle, pour pouvoir décrire un mouvement de foule, de tout un peuple : c'est rare dans le paysage littéraire nombriliste d'aujourd'hui.
Amitiés: R. 


stellamaris 19/11/2009 10:45


Tout un peuple qui se met en marche ... La saga se poursuit, toujours aussi magistrale ... Toute mon amitié.


19/11/2009 10:50


Merci Stellamaris. Je ne vois ton commentaire qu'aujourd'hui. De Belgique. Au revoir pour quelques mois la Bretagne.
Amitiés
José