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On m'appelait Surprise XIV

Publié le par José Le Moigne








XIV

 

Béké Codé, propriétaire de l’habitation La Mauny à Rivière-Pilote, n’admettait pas que les temps avaient changés. C’était, pour parler comme vous, les blancs, un imbécile heureux. Il n’était pas le seul des grands propriétaires du sud à regretter le temps de l’esclavage mais les autres, aussi méprisant et arrogants qu’ils fussent, connaissait la limite entre le morgue et la provocation. Or, l’idée vint à Codé de dresser sur son habitation, pour commémorer disait-il la mort d’un roi de France dont le col fut tranché au temps de la jeunesse de Reine Sophie, le drapeau blanc symbole de la royauté et donc du temps avant l’abolition. C’était jeter de l’huile sur un feu qui couvait sous la cendre.

Or, à quelques jours de là, fin février, année 1870 — constate comme ma mémoire reste précise —, Léopold Lubin, un jeune noir de vingt deux ans, travaillait à Grands Fonds, sur la route impériale reliant Rivière-Pilote au Marin. Né et demeurant au Marin, Lubin était le rejeton d’une famille d’entrepreneurs en travaux publics, profession qu’il exerçait lui-même ce qui était le signe, à peine vingt deux ans après l’abolition, d’une vraie réussite professionnelle et d’une belle ascension sociale. Lubin n’appartenant pas à la cohorte miséreuse des travailleurs des mornes était fort chatouilleux sur le point de l’honneur ; et il avait raison.  Pas le genre à se faire humilié, surtout en présence des siens.

Donc, Léopold, qui venait d’achever son travail, le tracé des canalisations de la nouvelle usine sucrière du Marin dont il était chargé d’effectuer la pose, venait de monter à cheval lorsque deux cavaliers surgirent au détour de la route. Il faisait chaud, très chaud, une chaleur à brûler les poumons et à tanner la peau.

— Eh, macaque, ôte-toi de mon chemin hurla le premier cavalier dans un français pointu qui trahissait l’européen fraîchement débarqué.

Le Marin n’est pas si grand. Tout le monde s’y connaît de vue ou de réputation. Lubin ne fût pas long à reconnaître dans le qui déjà agitait sa cravache, Augier de Maintenant, aide commis au ministère de la Marine arrivé depuis peu au Marin. Pas même un vrai béké.

Lubin rassembla son français. Il savait que Pelet de Lautrec, compagnon du blanc bec, comme tous les békés s’exprimait en Créole, mais, désireux de montrer qu’il n’était pas quelqu’un que l’on puisse houspiller comme ça, il refusait d’être traduit.

— Messieurs, je vous prie de m’excuser, dit-il pour montrer sa bonne volonté, mais la bête est rétive.

L’autre ne l’entendait pas de cette oreille. La cravache siffla dans l’air avant de cingler Lubin avec la même promptitude, la même vivacité, qu’une bête longue qui dérangée attaque. Le jeune homme vacilla sur sa selle, mais il ne tomba pas au grand regret d’Augier de Maintenon.

L’aide commis frappa nerveusement sa botte à coups redoublés de sa cravache. Son visage peu habitué encore à la chaleur des tropiques, dévoré de fureur, semblait tout proche d’éclater sous son grand chapeau blanc.

— Par Dieu, sale moricaud, voilà qui t’apprendra à ne pas obliger des gens de qualité à se frotter aux ronces ! lâcha-t-il dans une dernière éructation. Puis, rassemblant les rênes de son cheval, il partit au galop sans se soucier plus longtemps de Lubin.

Rappelle-toi, Léon, aussi gentil et placide qu’il fut, Lubin n’était pas le genre d’homme à qui l’on puisse impunément faire un affront. Il connaissait ses droits et ne les voyait en rien inférieurs à ceux des blancs. Une loi et une justice pour tous et un procureur impérial pour la faire appliquer. Voilà ce que pensait Lubin. Il fallait être sacrément naïf pour croire qu’en Martinique, le beau principe d’égalité valait aussi pour l’homme noir. Devant le procureur tout acquit à sa cause, Augier de Maintenon soutint que c’était Lubin, en mettant son cheval au travers du chemin pour obliger Pelet de Lautrec et lui-même à passer par les ronces, qui était la cause de l’incident. C’est à peine si le procureur accorda une oreille au témoignage du père et des frères du jeune noir. Qu’importe qu’ils aient tout vu !  Entre la parole d’une famille de couleur et celle de deux jeunes blancs nul doute n’était permis. La plainte de Lubin n’était pas recevable.

Lubin n’entendait pas en rester là. Au dessus du procureur il y avait le gouverneur et lui l’écouterait. Peine perdue. Au pays Martinique, quelque soit son statut, le noir ne valait rien.  Autant, quand on était comme Lubin avide de équité, se faire justice soi-même. C’est ce qu’il résolut.

Mais de là à passer à l’exécution ! Un jour, ruant des quatre fers, il était prêt à se lancer. Le lendemain, entrevoyant les conséquences, il hésitait et renonçait. Mais le coup de cravache était trop lourd en symbolique pour qu’à la fin il ne passe pas à l’acte.

— Quand même, lança-t-il à son père un soir où pour la énième fois ils en avaient débattu, le nègre n’est plus — même si les blancs affectent de l’ignorer — cette raclure d’homme, cette chair à fouet, cette chose à satisfaire leurs instincts les plus bas !

Dès lors, cela ne traîna pas. Le lendemain il alla se poster à l’endroit même de son humiliation et quand Aubier de Maintenon paru, il le précipita de sa monture et le roua de coups. La correction fut sévère. À la mesure de l’insulte.

Je te t’apprendrais rien, Léon, en te disant qu’il y a deux justices. Une pour les riches et les nantis, l’autre pour les démunis. Tu en a fait l’expérience pour toi-même, j’e suis un autre exemple, et tu te doutes bien que pour Lubin se fut la même chose car, le même procureur qui avait refusé de recevoir sa plainte, s’empressa de donner acte à celle d’Augier de Maintenon. L’affaire avait eu au mois d’avril, le 25 pour être très précise, eh bien, dès le mois de juin, après un simulacre d’instruction, le tribunal se réunissait non pour juger, mais pour condamner Lubin. 

Tiens, je vois que tu dresses l’oreille ! Tu as flairé le crime judiciaire et cela t’émoustille. Je ne vais pas te décevoir. L’atmosphère était lourde aux assises le jour du procès. Personne ne pouvait oublier que cinq mois auparavant, un blanc du nom de Esh, avait écopé de cinq mois de prison pour avoir blessé mortellement un noir qu’il avait de surcroît, avec une rage folle, frappé à coups de botte alors qu’il gisait déjà mort sur le trottoir. Or, aujourd’hui, c’était le même président ! Autant te dire qu’il était attendu au tournant et quand il se leva pour déclarer, d’un ton d’une parfaite indifférence : « Le tribunal, après en avoir délibéré, condamne le sieur Lubin à cinq ans de relégation et à 1500 francs d’amende pour avoir, le 25 avril 1870, porté coups et blessures avec préméditation et guet-apens sur la personne de Monsieur Augier de Maintenon », ce fut un tollé général parmi les noirs venus en masse soutenir l’un des leurs. On savait ce que cela voulait dire.  Cinq ans de réclusion, pour un noir, c’était juste ce qu’il fallait pour qu’on vous expédie au bagne de Guyane et, s’il fallait une preuve du caractère raciste de la justice rendue à Fort-de-France, cette disposition ne s’appliquait pas aux blancs vivant en Martinique.

Comment s’en étonner ? Dès l’entendu du jugement, l’acte individuel de révolte de Lubin et sa condamnation créèrent un important mouvement de sympathie et de solidarité active et très vite une souscription, portée en premier lieu je dois le dire par les femmes, se mit à circuler pour aider au pourvoi en appel formulé par Lubin.

                                                                 José Le Moigne

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stellamaris 30/10/2009 13:29


Suivant que vous soyez puissant ou misérable, vous serez jugés blanc ou noir ... Alors, si, en plus d'être misérable, vous êtes noir ! Toute mon amitié.


José le Moigne 30/10/2009 15:06


Merci et bon wek-end de toussaint.
Amitiés
José