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On m'appelait Surprise XIII

Publié le par José Le Moigne








XIII

 

 

Semblable à toutes les femmes de ma race, de Reine Sophie à Man Zulma, je prends ce qu’on voudrait me refuser et j’assume les coups qui m'arrivent en retour.

Ah j’ai marché Léon !  Toute mon enfance ne fut que marche. Marcher pour aller vendre les produits ; marcher au moment des récoltes pour me louer sur les habitations ; marcher quand il fallait aller donner un coup de main quelque part sur le morne ; marcher ici et là pour aller me livrer à mes menus travaux de couturière ; marcher pour aller rendre visite à la famille ; marcher de Chamfleury à Morne au vent, de Jousseaud jusqu’à Rivière-Pilote ; marcher de Fougainville à Beaujolais et de La Broue à Coulée d’or. Faute de mulets il faut aller à pieds. Pas une tracée de la montagne du Vauclin jusqu’à Rivière-Pilote qui ne connut la marque de mes pas. 

À drivailler ainsi de morne en morne en négresse vaillante, je fus vite dotée d’une résistance physique peu commune, d’une énergie puissante et indomptable, et d’une personnalité à l’épreuve de tout. Crois-moi, Léon, je ne réfute rien. Je revendique même les noms d’oiseaux dont m’ont affublés les membres du conseil de guerre. Ils m’ont dit irascible. Ah je l’étais alors et encore plus qu’ils ne pouvaient l’imaginer, et sur ce point, aussi usée et fatiguée que je sois aujourd’hui, je n’ai rien rebattu.  C’est vrai, ma liberté d’allure leur imposait. Pour eux, venant d’une négresse, c’était péché mortel, et si j’avais le verbe haut je ne me sentais pas différente pour autant. Que savaient-ils de ma parole intime ?   Nous sommes ainsi au pays Martinique. Des forts en gueule à l’âme tendre. Ma voix colère voligeait loin brisant l’indifférence et le mépris mais pour autant ma petite voix du cœur, qu’ils ne pouvaient entendre mais dont le doux murmure ne me quitte jamais, continuait à moduler. Au plus tendu de ma révolte, pour qui savait le voir, j’étais femme et je le demeurais.

Pourtant, impossible de nier, au sortir de l’adolescence, j’avais pris mon envol. Comme l’oiseau malfini porteur de mille vies, porteur de mille morts, j'avais pris en fardeau sur mes jeunes épaules l’entière souffrance de mon peuple. Ils ont parlé de mon orgueil, mais il n’en était rien. Je n’étais qu’une fille la campagne qui s’en allait d’un bourg à l’autre, d’une ravine à l’autre, d’une tracée à l’autre pour son petit commerce et comme j’avais les yeux ouverts comment n’aurais-je pas mesuré les handicaps accumulés, malgré la liberté, sur le peuple des mornes. Je les voyais soumis à l’arbitraire, exploités, méprisés, tournant en rond dans la misère comme des mangoustes en cage. Nul besoin d’être investie pour percevoir et partager l’énorme frustration lovée dans les replis du Pays Martinique.

À mon corps défendant je m’en étais lestée.  

Je n’ai pas rejeté Man Zulma comme on a pu le dire. J’avais grandi très vite mais pour autant je ne mérite pas l’opprobre dont on a voulu me gratifier. J’avais besoin de mon indépendance et je l’ai prise, en plein accord avec ma mère, dès que ce fut possible.  C’était une sorte d’association. J’ai loué à Rivière-Pilote une petite pièce qui me servait de dépôt pour mes travaux de couture mais aussi d’entrepôt pour les légumes de Man Zulma les jours de marché et très vite, pourquoi dirais-je le contraire, ce pied à terre, devenu mon chez-moi, fut le gage certain de mon autonomie.

Ainsi ais-je mis en branle mon destin. Même si je n’ai jamais vraiment rompu avec ma campagne natale, quitter le morne pour l’En-Ville, c’était une manière de dire adieu à l’innocence, à moins que l’amour soit aussi innocence.

Émile Sydney — que personne n’appelât jamais autrement que Sydney — était, ah je peux bien le dire, un véritable mâle-bougre. ! Mon vrai reflet au masculin. Aussi mince des hanches qu’il était large d’épaules. S’il l’avait vu jadis au marché aux esclaves, Béké aurait parlé d’une belle pièce de bois d’Inde Tandis que je te parle, je revois son visage, d’un noir épais et transparent, avec un front têtu et lourd de danseur de laga qu’il faut considérer de loin avant de s’y frotter... Issu d’une famille de libres d’avant l’abolition Sydney n’avait aucune de ces retenues qui liaient encore certains des anciens esclaves à leurs anciennes peurs. Il piaffait d’impatience, voulait donner toute sa mesure et ne supportait plus le système des grands blancs qui, assurés de perdurer encore longtemps, bloquaient, du mieux qu’ils le pouvaient, la simple idée qu’un nègre puisse s’élever.  

Surtout ne vas pas croire que cela seul me l’a fait aimer. Certes, je me suis nourri de sa colère et il s’est nourri de la mienne, mais ce ne fut qu’après que nous fussions en case ensemble. Je te prie de le croire, Sydney n’a pas eu besoin de paroles mulâtres ni de propos vengeurs pour faire ma conquête. Un ti zié dou, deux aller et retour devant mon étal, le faux prétexte d’une chemise à réparer ont été suffisants. Sydney n’était du genre à parler sirop-miel, mais ça me convenait. Je n’en dirai pas plus. Même ici en Guyane, dans cette fosse sans nom où l’impudeur régente tout, je ne suis pas de ces négresses sans honneur qui étalent partout les fêtes de leurs corps. Oui j’ai aimé Sydney. Où qu’il soit aujourd'hui il conserve devers lui la meilleure part de ma jeunesse, mais si je l’aime encore, c’est un bagaye que je garde pour moi. 

                                                       José Le Moigne

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stellamaris 25/10/2009 09:00


Cet auto-portrait tont en nuances est, à mon sens, la plus belle page de "Surprise", qui en regorge ... Chapeau bas ! Toute mon amitié.


25/10/2009 10:21


Chapeau à toi, l'ami, d'avoir su discerner dans ce portrait de femme l'auto-portrait de l'homme que je suis.