Overblog Suivre ce blog
Editer l'article Administration Créer mon blog

On m'appelait Surprise XII

Publié le





                                                                                               Kaz ti-baume


XII

 

En France, une fois de plus, c’était le grand chambardement. Ah, elle n’avait pas duré longtemps, la République ! Neveux de Joséphine l’avait chassée et l’on pouvait craindre le pire de cette race de vampires. Le retour àl’esclavage par exemple. Après tout, l’oncle l’avait déjà fait ! Mais il aurait fallu cracher à la face du monde et ils n’ont pas osé. Béké convoqua donc sur ses habitations une nouvelle race d’esclaves qu’il cria émigrés. Tour à tour nous vîmes débarquer charge de Madèriens allant à petits pas sous le soleil ; charge de koulis à peau noire, cheveux lisses et nez droits qui adoraient des idoles étranges inconnues sous nos cieux ; charge de kongos calmes et disciplinés dont les yeux flamboyaient, comme jadis les nôtres, du désir impérieux de rejoindre les mornes ; et pour finir charge de chinois à l’esprit turbulent sous leurs chapeaux pointus.  

 J’ai presque honte de le dire, mais ces nouveaux venus étaient mal vus de nous. Au lieu de voir en eux des victimes du système, nous les vîmes que comme des instruments de politique des planteurs et du système répressif de l’Empire. Béké savait ce qu’il faisait. Nous méprisâmes leurs langues et leurs coutumes et pratiquâmes à leur égard, que Bondyé nous pardonne, une manière de racisme et Man Zulma, il me faut l’avouer, n’était pas la dernière.

La vie n’est pas un bol de toloman l’entendais-je marmonner Man Zulma, à l’heure du café, alors qu’elle chargeait ses paniers avant de partir au marché. Longtemps j’ai vu dans ces propos un reproche muet, mais ce n’étaient que mots lancés aux quatre vents des mornes. Des mots pour protester contre l’inégalité, l’arbitraire, les retombées rugueuses des décrets qui frappaient en premier les travailleurs des mornes et d’abord cet impôt personnel, recouvrable par contrainte par corps, que l’amiral de Gueydon venait de prendre au nom du neveu-Joséphine. Point n’était besoin de connaître les chiffres pour faire le calcul. 8 francs d’imposition quand le salaire d’une journée, dans le meilleur des cas, en incluant la vente des légumes, cela équivalait à une semaine de travail ! Une semaine passée à se rompre le dos qui s’envolait dans on ne sait quelle poche. Man Zulma ne décolérait pas. Combien de fois l’ais-je entendu prédire qu’un jour en tout point semblable à celui où l'on avait conquit l’abolition, les coutelas redeviendraient des armes et le feu, vaillant au bout des torches, redeviendrait le feu.

J’ai hérité de sa colère.

Heureusement, legs précieux du marronnage, l’esprit des mornes nous habitait.  L’esprit des mornes c’était entraide et solidarité. Fini l’alignement abject de la rue cases-nègres. Arrimées à la terre sous la cadence des tambours par des poteaux en acoma, en bois-lézard ou bien en coubaril, nos cases ti-baume en gaulettes tressées, enduites d’un mélange d’argile et de paille, avec leurs toits couverts de feuilles de coco, s’accrochaient à la pente, se collaient l'une à l’autre ou s’emmêlait dans les tracées qui bordaient les jardins et la vie avançait au rythme des travaux. Chaque saison avait sa tâche. De janvier à décembre, il fallait préparer la terre nourricière ; la remuer avant les chaleurs pluvieuses ; nouer les bananiers aux tiges de bambou ; cueillir d’une main sûr les mangots, les christophines et les ignames ; décharger l’arbre à pain de ses fruits les plus mûrs, arroser, soigner le cacao et le café ; aller vendre au hameau de Jousseaud ou au marché de Rivière Pilote. Man Zulma, dotée d’une énergie farouche et d’une science accomplie du travail de la terre, en fonction des montées et des descentes de la lune, plantait par rotation. Le chou succédait au manioc, l’igname au chou, les patates à l’igname puis elle recommençait. Ainsi soignée avec amour la terre ne s’épuisait jamais.

Pendant ce temps, je grandissais. Pas d’école pour moi. L’instruction scolaire gratuite pour tous les nouveaux libres avait pourtant été prévue, mais en fait les écoles primaires gratuites, confiées aux congrégations religieuses, les frères de Ploërmel pour les garçons et les sœurs de Saint Joseph de Cluny pour les filles, étaient si peu nombreuses que ça ne vaut même pas la peine d’en parler. Alors, à la grande déception de nos parents qui espéraient de l’instruction l’élévation sociale, le plus gros des enfants restaient analphabètes. Le temps des jeux ne durait pas longtemps. Très jeunes il nous fallait prendre racine dans le monde. J’ai suivi Man Zulma dans son jarden bo kay, je l’ai accompagné sur les marchés et appris auprès d’elle les rudiments de la couture. Ce n’était pas une vie facile, mais, imprégnée moi aussi par le fameux esprit des mornes, je ne me plaignais pas et aujourd'hui encore je ne regrette rien. Instruite par l’expérience, je me forgeais un caractère.



                                                           José Le Moigne 

 

Commenter cet article

José Le Moigne 23/10/2009 01:04



Merci Stellamaris pour cette lecture attentive. En effet, on approche du coeur du sujet.
Amiotiés
José



flora 21/10/2009 11:59


Tu nous donnes vraiment l'illusion que le narrateur était toi... à presque 2 siècles en arrière!
Amitiés: R.


José Le Moigne 21/10/2009 16:50


C'est sans doute que je vis cela de l'interieur, en fait comme des bribes de mémoire.
Amitiés
José


stellamaris 21/10/2009 07:40



Une période apaisée, mais non exempte de tensions, préludes à la tempête qui l'emmenera en Guyanne ... Toute mon amitié.