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On m'appelait Surprise X

Publié le par José Le Moigne





                                          Man Titi, mon arrière grand-mère, collection José Le Moigne




X

 

D’où me vient ce patronyme de Roptus que je m’obstine à ne pas employer ? Moi, c’est Surprise ou Lumina Sophie. Lumina diminutif de Philomène et Sophie du nom de ma grand-mère. La liberté passe par l’état civil. C’est Perrinon lui-même qui l’a dit. Maintenant, le nègre n’est plus une pièce de cheptel à qui l’on baille nom pour lui donner des ordres. À présent, comme béké ou mulâtre, il a le droit d’être la fille ou le fils de quelqu’un. Fini le temps du meuble que l’on place ou que l’on déplace au gré de nos humeurs, il est présent sur l’échelle du temps. 
           Et tant pis s’il ne pourra jamais remonter jusqu’au temps des croisades.

Cependant, il faut que l’habitude se crée, et si Roptus sonne comme un cri de guerre, c’est sous celui que m’ont légué les femmes de ma race que j’ai mené révolte.

L’habitation du Lau et de Corn où je suis née appartenait à deux branches de la même famille. Jamais nous n’avons connu les vrais propriétaires et leur représentant en Martinique, un certain Monsieur François Dizac, lui-même grand propriétaire dans le sud de l’île, étant le plus souvent absent, ce sont des administrateurs qui dirigeaient l’habitation. Pour nous, les nègres, cela ne changeait rien. Le commandeur passait toujours sur le même cheval et, s’il ne maniait plus le fouet, il avait des manières de vous apostropher qui brûlaient tout autant que les verges tressées. Sous les bouquets de cannes sèches, les serpents fer-de-lance attaquaient tout pareil ; même la sueur avait le même goût.

L’habitation était restée l’habitation et notre sort lié à sa prospérité.

Ma douce, j’ai fini de parler me dit un jour Reine Sophie. La lumière de ses yeux tremblait comme la mèche qui s’éteint au fond de la lampe à pétrole, le soir, quand personne ne songe plus à l’alimenter et encore moins à la souffler. On n’essaye pas de retenir la mort quand elle s’annonce dans la paix.

Reine Sophie refusa de quitter sa dodine. Elle voulait dire adieu à l’île à l’endroit où elle l’avait le plus aimée, installée face à la montagne du Vauclin dessous la galerie que lui avait construit Raymond-Symphor le charpentier. Elle exigea que Man zulma lui passe sa gaule du dimanche, celle dans laquelle, le jour de l’inscription sur le registre des individualités, elle avait reçu un exemplaire du décret du 27 avril 1848 portant abolition de l’esclavage. Ainsi parée, elle réclama ses bijoux en écaille de tortue achetés au temps de modysion avec le produit de son jardin bo kaye, la paire de créoles, sa seule parure en or, qui signifiaient pour elle la liberté. Et puis elle attendit. Le soir même, la corne de lambi sonna l’appel à la veillée.
         Yé krick !
         Yé krack !
         Les conteurs ont contés. Les répondeurs ont répondus. Le rhum a coulé sec, le manger coulé en abondance au fond des estomacs. Je m’en souviens, c’était le 19 mars 1855, j’avais six ans. Reine Sophie est partie comme partent les ombres quand le soleil décline et que se lèvent les étoiles.

La mort de Reine Sophie fut pour moi le passage vers ma deuxième vie. Le temps du collectif était passé pour laisser place à celui de l’individu. Ainsi, à peine le temps d’une parlure, la cellule familiale des Ropsus qui nous avait tenu ensemble dans une cuirasse de solidarité et de complicité éclata comme un gros fruit à pain tombant de l’arbre protecteur. C’était la fin d’un monde et l’émergence d’un autre où, sortie du clan, la famille s’alignait sur des normes nouvelles.

La première à partir fut ma tante Joséphine-Modestine.  À quarante six ans, la fille aînée de Reine Sophie pensait le temps venu de s’établir maintenant que le nègre, à condition qu’il le veuille vraiment, n’était plus attaché à la terre. La montagne du Vauclin se montrant accueillante pour qui voulait en cultiver les flancs, elle épousa son compagnon Edouard-Frédéric pour s’installer, avec leurs quatre enfants, sur un lopin de terre qu’ils y avaient acquit. Etrange comme les femmes de mon clan ont toujours eu le goût de l’entreprise. Edouard-frédéric étant tonnelier, profession très prisée dans ce pays de rhum, il n’avait eu aucun mal pour réunir les fonds et son épouse fit le reste.

Te parlerais-je, Léon, d'Eusèbe William, charpentier réputé qui épousa sa compagne Niride Rodol, légitimant ainsi leurs huit enfants ? De Symphor-Raymond qui s’installa au bourg où il fut conseiller ? De Titus, mon frère ? À quoi bon t’encombrer la mémoire ? Cinq ans après l’abolition, chacun jouait sa propre carte pour échapper à la condition misérable des nouveaux libres. Rien que de plus normal et je crois que l’aïeule, si sensible pourtant après toutes les vicissitudes de sa jeunesse au groupe familial, aurait compris que l’ère de la tribu venait de s’achever.
          Était-ce là la vraie rupture avec l’Afrique ? Peut-être, mais je ne suis pas assez savante pour oser l’affirmer.


                                                  José Le Moigne 





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kinzy 12/10/2009 21:21


Au delà des maux... il doit y rester nos mots !!

Une belle écriture pour un beau travail de conteur !!!


José Le Moigne 13/10/2009 00:23


Merci Kinzy. que dire sinon que tes compliments me vont droit au coeur.
Amitiés
José


stellamaris 12/10/2009 08:02


C'est la vraie émancipation ... Toute mon amitié.


12/10/2009 15:45


merci
Amitiés
José