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On m'appelait Surprise IX

Publié le





                                  Le travail de la canne à l'usine du Galion vers 1895, Photo de JM Leguay,
                                                           Collection Bureau du Patrimoine de Martinique




IX

 

Qui parle ? Reine-Sophie n’en finit pas de tisonner le temps et moi je fais comme elle laissant monter les souvenirs comme l’écume qui s’accumule dans les cuves à vesou. Drôle d’époque si je l’en crois que ce premier été de liberté. Tu as beau faire, me disait-elle, contrat d’association ou pas, les champs appartiennent aux békés et ceux du Vauclin, pour ce qui concerne l’application des clauses, étaient parmi les plus intransigeants. Heureux d’être libérés de cette charge, ils se mirent à expulser de leurs habitations, sans l’once d’un remords, les vieillards improductifs, les malades et les impotents, et aussi tous ceux qui se livraient à d’autres occupations que celles que requérait le travail de la canne. Regarde mon Raymond-Symphor ! L’esclavage lui avait donné un métier. Il était charpentier ce qui était utile sur une habitation du temps de la servitude. Eh bien, si nouveau libre il pouvait travailler pour lui-même, pas question autant, s’il voulait garder la jouissance de sa case, qu’il se croit dispensé des travaux de l’habitation à la sucrerie, au moulin ou à la purgerie. Même chose pour Edwide sa compagne qui était couturière ; pour leur fils Léonce encore adolescent ; pour ton frère Titus employé directement aux champs ; pour Edouard-frédéric ton oncle ; pour sa compagne Modestine ; pour leurs trois filles et pour leur fils Julien. Je n’ai du qu’à mes soixante quatorze années d’éviter aux travaux de culture, et c’était presque une faveur. Il fallait que je m’active, avec Zulma ta manman, sur le jaden bo kay, ce petit lopin de terre que déjà au temps de la servitude, les maîtres laissaient à leurs esclaves pour compléter leur alimentation. J’avais de l’expérience et je dois dire, sans me pousser du col, que notre jardin créole, avec ses semences vivrières, ses plantes-médecine, ses fruitiers soigneusement répartis, était le mieux tenu de toute l’habitation et faisait la fierté de nos hommes. Entre autres occupations nous élevions quelques volailles, un cochon-planche pour Noël, et aussi un mouton. Avec Ninide, la compagne d’Eusèpe, Angèle, Julia et Georgina, Herminia et Nelzy, nous fabriquions de la poudre manioc, des balais paille-coco, de la vannerie et des couis. Les hommes, leur travail fini, se livrait à la culture des gros légumes, et même des caféiers, cacaoyers et bananiers. Bref, nous étions une famille, tous dévoués au bien commun, si bien que les surplus de notre activité nous assuraient une vie un peu plus agréable. 
            Jamais nous ne manquions de morue, ni de saindoux, ni de viande salée.

Crois-moi, ma douce, béké reste béké et si tu lui offres de quoi crocher dedans, il ne se prive pas de mordre. C’est ce qui arriva à Laurencin, un pauvre bougre de l’habitation Desvouves voisine de la notre. Cette engeance, apprenant que Marie-Apoline, la femme de Laurencin n’était pas membre de l’association et s’occupait à d’autres travaux que la culture de la canne, fut pris d’une rage folle.

— Je n’ai que faire chez-moi déclara-t-il à Laurencin d’une femme oisive qui ne se contente d’élever les volailles et soigner le cochon ! D’une vagabonde qui sans motif plausible refuse le travail de l’association. Je ne veux plus la voir !

Finie la cacarelle, oubliée la grande tremblade du printemps, béké avait repris la main. 

                                                   José Le Moigne

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flora 11/10/2009 12:01


Bonjour, José,
Je voyage avec étonnement dans la variété et "l'exotisme" de tes prénoms (surtout) et noms. D'où tu les tiens et comment tu t'y retrouves?
Amitiés: R.


José le Moigne 11/10/2009 17:13


Ce sont les prénoms  réels des propagandistes. C'est vrai, ils evitent bien des descriptions.
Amitiés
José
Protagonistes bien sûr


stellamaris 10/10/2009 14:06


Tu continues à raconter magistralement la grande histoire à travers la petite ... Esclavage ou pas, "argent" a toujours rimé auec "pouvoir" ! Toute mon amitié.


José Le Moigne 10/10/2009 17:20


Merci Stellamaris,
c'est vrai que le personnage de Surprise me permet de voyager dans l'Histoire des Antilles que beaucoup dantillais, les jeunes surtout, ont tendance à occulter à cause de sa douleur.
Amitiés
José