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Les nécrophages ( inédit)

Publié le par José Le Moigne





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Un nécrophage ? Hein ! Pour vous ? C’est quoi un nécrophage ? Quelqu’un qui bouffe les cadavres et se repaît des âmes ? Trop facile. Même dans les campagnes où les légendes sont tenaces, plus un gosse ne croit au croquemitaine, au loup-garou et encore moins aux ogres et aux ogresses, vous savez, ces êtres étranges qui dorment le jour dans les taillis obscurs et n’en sortent qu’à la nuit, féroces et affamés, à la recherche de chair fraîche. Shrek est passé par-là.

Qui sait, pour reconnaître le nécrophage, peut-être suffirait-il de débarquer comme moi des Antilles ou d’Afrique ?

 Le temps a pu passer, il n’a rien effacé. La nostalgie des vieilles colonies est encore assez forte pour que, comme jadis le rebouteux dans nos villages, la tentation soit grande d’aller solliciter le docteur-feuille. Et pourquoi pas ?  À en croire certains, même en costume et cravaté, en frac ou en gibus, un Africain sera toujours un Africain. Pas forcément un être fruste, mais certainement une créature qui aspire, par chaque pore de sa peau, les forces telluriques. À quoi bon se gêner, si le cœur vous en dit, les professeurs Diop, les docteurs Fofana, les marabouts Alioume ne manquent pas. Consultez pour cela votre feuille d’annonces ! Peut-être préfèreriez-vous faire appel au Vaudou ? Faites un petit effort. Il y a bien, pas très loin de chez–vous, dans les taudis de la périphérie, des Haïtiens qui traînent. Et puis, cerise sur le gâteau, sinon cette mélodie créole qui vous met en confiance, ils parlent le français sans véritable accent. Comment, ils ne jouent pas le jeu ! Et que racontent-ils ?  Que ce n’est pas parce qu’il garde en mémoire, après des lunes et des lunes, les rudiments des pratiques d’Afrique, qu’il continue à honorer les Lwas[1] dans les oufò[2] où à l’intérieur de sa propre maison, qu’il persiste à vénérer ses morts, que ce soit par la danse, l’adoration d’une tête de coq ou en passant par Baron Samedi[3]-, que le Haïtien est un anthropophage ! Pour qui nous prenez-vous ? En Afrique, paraît-il, nous étions musulmans. Enfin c’est ce qu’on dit. Eh bien ! Regardez-nous ! Si ce n’est notre passion pour les épices, nous mangeons comme vous.

Allons, passez votre chemin, il n’y a pas de nécrophages ici…

Ce pourrait-il alors qu’un nécrophage ne soit qu’une vulgaire goule qui s’échappe la nuit des profondeurs du cimetière pour se glisser dans votre lit, anesthésier votre sommeil, et planter ses canines dans la chair bien irriguée de votre cou, à cet endroit précis, de part et d’autre de la glotte, où les artères sont saillantes ? Comment, vous l’ignoriez, pour les jeunes femmes sur le point d’enfanter le risque est abyssal ! Pour Dracula et ses sbires ce sang de proche parturiente est le meilleur qui soit. Alourdi par l’attente, enrichi par la force de la vie à donner, ce merveilleux liquide est l’ambroisie des goules et des vampires. Une simple succion et vous voilà régénéré, à même d’affronter, comme tout zombi qui se respecte, un sommeil sans rêves. Hélas, cette fois encore, vous avez fait chou blanc. Échec et mat sur toute la longueur. Pas plus qu’il ne vient d’Afrique ou d’Amérique, ou d’un quelconque continent, le nécrophage ne vient pas des Carpates. Serein et anonyme, le nécrophage est parmi nous. On dit qu’il est plutôt beau gosse mais sa compagne, croyez-moi sur parole, tiendrait plutôt du laideron. Le Diable seul sait ce qui se passe dans le secret de leur tanière. Quant à moi, je tiens que ce contraste est bien trop évident pour n’être pas prémédité.  Donner le change est leur deuxième peau. Il se pourrait aussi, simple hypothèse évidemment, que le nécrophage ait pris tellement de râteaux dans sa jeunesse qu’il se soit résolu, à la manière d’une équipe trop faible pour l’attaque, à bétonner son camp. Le vieux catenaccio en quelque sorte. Quoi qu'il en soit, même s’il voudrait parfois le laisser croire, le nécrophage n’a pas inventé l’eau chaude. À la moindre occasion, vous l’entendrez brandir l’anathème. Il hait ces foutus intellos que l’on ne voit jamais qu’un bouquin à la main. Tout ça n’est pas pour lui. Lire fatigue les yeux et il n’a pas envie de porter des bésicles. Mais attention, ce n’est là qu’un hors d’œuvre. Ne lui laisser pas la bride sur le cou ni l’occasion de vous livrer le fond de sa pensée. Le choc serait insupportable. Vous comprendrez très vite que, pour le nécrophage, le monde est composé de deux parties. Ceux qui s’usent les mains pour gagner du pognon et les autres, les donneurs de leçons, ces crétins de penseurs, ces jean-foutre de rêveurs, ces larves aux mains trop blanches, ces intellos …Ceux-là… C’est à peine s’il leur accorde le droit de respirer. Question de stratégie, quand il se lâche ainsi, son égérie fera dans la nuance. Dans sa partie, il est vrai, elle est plutôt douée, mais jamais elle ne l’a exercée car, malgré les grands airs qu’elle se donne, elle ne sera jamais qu’une fouteuse de merde. Syndiquée par opportunisme, elle a toujours raison et les prud'hommes qui la déboutent ne sont que des connards à la solde des patrons. Plus affligeant, depuis qu’elle a approché la Sorbonne elle se dit littéraire. C’est à tomber de rire !   Ne prenez pas le risque de lui parler du dernier livre qu’elle aura lu. Grands Dieux ! Ce serait déclencher un violent collapsus !  Vous la verriez verdir, rosir, bleuir, passer par toutes les nuances. Le simple nom de Villon lui colle des boutons. Ses lèvres se déforment sous une poussée d’herpès, son visage se distend et sur son front buté, comme des lactaires après la pluie, fleurissent les pustules.  Parfois, histoire sans doute d’arrondir les angles, le nécrophage se voudrait généreux. Foutaises ! Froid et calculateur le nécrophage ne pense qu’à lui-même et si vous l’acculez, vous l’entendrez répondre d’une voix blanche :

Je ne comprends pas ! J’essaye d’arranger les bidons et tout le monde est contre moi… 

Ne pas répondre, ne pas laisser les mâchoires du piège se refermer sur vous.  Le nécrophage a tout prévu et, quoi que vous fassiez, il conserve toujours une longueur d’avance. L’avenir, pour lui, c’est le présent qui se prolonge et s’il ne peut la planifier, votre propre mort y est déjà inscrite et digérée.

Méfiance, méfiance encore, si le public est bon, il peut jouer la comédie de l’affection mais vous seriez inconséquent de parier un seul penny sur l’attachement qu’il affiche pour vous car vous auriez perdu d’avance. On se croirait au carnaval de Venise et s’il n’est pas Casanova le nécrophage peut être séduisant.  Raison de plus pour ne jamais aller vers lui sans masque ni cagoule. Votre salut est à ce prix. Vous n’aurez pas deux chances. Évitez son regard comme vous éviteriez de vous abandonner à la fascination qu’exerce le cobra.

Surtout ne croyiez qu’il ne s’agisse là que d’une charge à la Goya ! Qui n’a pas eu à se défendre de son esprit malin ne peut décrire le nécrophage. Ce n’est même pas une question de talent. Faute des cicatrices et des blessures qu’il sait mieux que quiconque vous infliger, vous n’appréhenderez jamais que les contours de son ombre. 

Une trop vague esquisse.

Certes, je vous en ai trop dit ou alors pas assez ? Il serait légitime que je livre des noms ? Ne craignez rien, lorsque le temps sera venu je vous les livrerai, mais laissez-moi d’abord faire apparaître au jour la froide réalité de leurs obscénités, de leur violence fourbe, de leur machiavélisme.


                                                 José Le Moigne 



[1]              Lwas : divinité vaudou

[2]              Oufo : Espace de célébrations vaudou

[3]              Baron Samedi : Divinité vaudou liée à la mort. Toujours vêtu de noir avec un chapeau claque.


Commenter cet article

kinzy 25/01/2010 05:09


Ah ces hommes et leur croyances stupides ! on y viendra à bout un jour !


Amitiés


kinzy 23/01/2010 19:21


José, pour moi, c'est l'un de tes plus magnifiques textes que tu nous ai donné à lire
J'ai adoré l'énergie , cette puissance qu'on retrouve quand on évoque le Vaudou
Amitiés


José Le Moigne 23/01/2010 15:51


Bonjour Stellamaris,

Comme je l'ai dis à Flora, ce texte était en route lorsque mon ami Joseph Zobel est mort. du coup il y a eu court-circuit et ce que je voulais dire sur les fameux nécrophages est passé dans ce
livre publié depuis. On m'appelait Surprise parait à la rentrée. Du coup, je revisite des projets laissés en plan pour faire apparaître le déclic d'un nouveau livre.
Bon WE à toi.
josé 


stellamaris 23/01/2010 14:06


Un texte épique ... Aussi bien la première partie que la deuxième ... Je crois bien avoir compris de qui tu parles ! Toute mon amitié.


flora 23/01/2010 10:52


Je me souviens d'une bonne partie de ce texte dont j'ai lu la première mouture, cri de douleur profonde se transformant en satire efficace avec la distance, avec les "outils" de l'écrivain si
méprisés par "le cible" mais qui s'avèrent terriblement efficaces!
Bonne journée, José. 


23/01/2010 11:52


Bonne journée à toi aussi, Rosza. Ce texte fait parti de romans commencés et jamais terminés. La deuxième partie est dans Zobel mort entre temps, hélas .... Reprendre ce projet là où je l'ai
laissé? Peut-être, mais sous quelle forme?
Bon WE à toi.
José