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La montagne rouge

Publié le par le breton noir

 

 

 

 

 

Photo 053

  Scrignac, chapelle de Koat Kéo, gisant d'un prêtre assasiné pendant la Révolution

Photographie : Christine Le Moigne-Simonis

 

 

 

3

 

          Scrignac, en 1939, ne ressemblait en rien au village propret qu'on traverse aujourd'hui sans même songer à s'arrêter.  À une jetée de kilomètres du Huelgoat et de ses trêves anciennes de Locmaria et de Berrien,   c'était alors un gros bourg rugueux, cerné de rivières puissantes où, que l’on soit de la ferme, des ateliers ou des boutiques, on se voulait avant tout travailleurs n'hésitant pas affirmer ses opinions, y compris par les urnes.  Ainsi, au cœur de la très catholique Bretagne, Scrignac la rebelle faisait figure de drapeau tout en prenant ses aises avec l'orthodoxie. Communiste, sans doute, mais dépouillée du dogmatisme, bretonne et libre en quelque sorte. Du coup, de Carhaix à Morlaix, les Monts d'Arrée avaient changé de nom. On ne les appelait plus que la Montagne Rouge, et par biens des côtés, cela reste le cas.

                Voilà, nous sommes arrivés, dit Yan-vari Perrot devant la porte du presbytère.

              C’était un jour lumineux de septembre mais la poussière des chemins qu’il avait empruntés, à travers les bruyères rouies et les landes aux couleurs de camail d’évêque laissait imaginer ce qu’ils seraient bientôt lorsque la pluie et le brouillard envahiraient le paysage. Le vicaire qu’il était venait d’être nommé recteur. L’année 1930 promettait d’être un grand tournant dans sa modeste vie, mais il n’était pas dupe. Passer de la riche paroisse de Plougerneau, à la montagne rouge, avec ses roches escarpées, ses étendues désertes et ses forêts profondes où se cachaient les sangliers, sans parler de l’irréligion revendiquée des habitants de ce pays, n’était en rien une promotion. En le nommant ici, Monseigneur Duparc, lassé de ses irrévérences et de ses controverses, l’avait mis à l’écart.

                Les quarante-trois paroissiens de Plougerneau qui avaient tenu à faire route avec lui ne se berçaient pas d’avantage d’illusions. Un bref regard avait suffi. Ils étaient là devant le presbytère, faisant bloc avec leur ancien vicaire et devant eux, le chapeau à la main, ils étaient sept, plutôt embarrassés, à s’être déplacés pour accueillir le recteur.

− Même pas aussi nombreux que les apôtres avait murmuré Jean-Pierre Bothorel, un grand gaillard à l’humour caustique de breton léonard.

L’abbé avait esquissé un sourire.

− Voilà comment on passe des prairies à la lande avait-il murmuré avec une pointe d’amertume.

Mais tout de suite il s’était ressaisi.

− À genoux, mes enfants, avait-il commandé.

Cela ne souffrait pas de discussion. Sans réfléchir un seul instant, les montagnards comme les léonards, mirent le genou à terre. Les boutoù coat[1] sonnèrent avec un bel ensemble tandis que Yan-Vari, dominant l’assemblée, traçait un grand signe de croix.

Cela s’était passé il y avait déjà neuf ans. L’abbé se demandait parfois si on avait pris des paris sur lui. Probablement que non. Non par respect ou par vertu, mais parce que cela ne valait pas la peine. De mémoire d’homme, à Scrignac, pas un recteur n’avait tenu plus de deux ans. Alors, celui-là ou un autre ? Coupable erreur. Aucun ne connaissait la légendaire pugnacité de Yan-Vari Perrot.

Ce n’était pas la guerre, mais ça y ressemblait. Les blancs contre les rouges, an otrou[2] au milieu à attiser le feu. Les uns, intransigeant dès qu’on parlait de Dieu le vénérait à l’égal d’un saint, les autres, en vérité bien plus nombreux, n’avaient que méfiance envers lui, l’évitaient autant qu’ils le pouvaient, se bornant, quand la vie du village les mettait face à face, à des rapports de stricte politesse. Pourtant, de trop lié à la glèbe pour en faire un mystique. En terre rurale, cela ne trompe pas. Aussi simple, aussi humble qu’elle fût, sa vie n’était pas celle d’un anachorète. L’abbé avait les deux pieds dans la boue. C’était un homme de combat. Peut-être même se voulait-il un missionnaire. Plus simplement, il excommuniait les mécréants. Pas à la manière de l’évêque qui, en 1911, avait décidé que Scrignac la rebelle ne méritait plus de prêtres, mais en déclarant, au prêche du dimanche, que qui s’autorisait à refuser la parole divine n’était pas digne d’être breton ; car, pour Yan-Vari Perrot, Bretagne et catholicisme étaient liés indissolublement. Feiz ha Breiz, Foi et Bretagne, était l’axiome liminaire qui fondait tout son ministère et maloz ruz[3] à qui s’en écartait. Cela passait évidemment par la langue bretonne, héritage sacré pour un peuple floué, envahi et colonisé par cette France de la Révolution qu’il vomissait dans tous ses prêches. Peu importait pour lui les remontrances de Monseigneur Duparc, qui bien que bretonnant, guider par la nécessité peut-être, se montrait sur ce point plus jacobin que le préfet, jamais an otrou ne prononça un sermon en français. Hep brezoneg, Breiz ebet ! Pas de Bretagne sans la langue bretonne ! Ses homélies, ses diatribes plutôt, se faisait en breton.  

Et avec ça, impossible d'échapper au recteur.  Toujours en route, on le croisait partout, son ample pèlerine gonflée par le vent de l’Argoat comme une voile noire annonciatrice de tempête ; sa barrette défraîchie posée comme un emblème au-dessus de son crâne ; ses énormes godillots faits pour battre la campagne toujours en avance d'un pas sur vos sabots ; avec, figé aux commissures de ses lèvres, un sourire vague dont personne ne savait  s’il  marquait une bonté indéfectible  ou un profond mépris.

           Comme la plupart des exaltés, Yan-Vari Perrot était de petite santé. Combien de fois les familiers du presbytère, Ange Péresse en tête, l'avait vu arrivant d'on ne sait où,  Les traits tirés, le dos courbé comme un vieillard fatigué, tête enfoncée dans ses  épaules étroites, et les mains agrippés à son bâton de marche. Un jour, n'y tenant plus, Péresse avait interpellé Maryvonne Guillou, une brave karabessen qui, depuis cinquante années et plus, avait servi, elle-même ne savait plus combien, de générations de prêtres :

— Monsieur le recteur me parait souffrir beaucoup. Ne serait-il pas malade ?

 Et la servante lui avait répondu :

— Monsieur le recteur souffre d’une hernie et de plaies variqueuses aux jambes.

Péresse avait sauté sur l’occasion.

    Monsieur le recteur, avait-t-il risqué, en choisissant ses mots car il connaissait le caractère quelquefois irascible du curé, ne pensez-vous pas que votre état de santé rend trop lourde votre tâche ? Voulez-vous que vos amis en parlent à Monseigneur Duparc ?

          C’était mal connaître l’abbé qui aussitôt s'était cabré comme un cheval piqué à vif.

    Mes supérieurs me connaissent. Ils m’ont placé ici, je ne ferais rien pour obtenir mon changement.

         Voilà au moins qui était clair.

         Orgueil ?  Obstination ? Plaisir de narguer ses adversaires ? Plus la fatigue l'accablait et plus il redoublait de zèle. Ce n'était plus un ministère qu'il exerçait, mais son martyre qu'il exhibait dans une mise en scène qui pour tout dire n'émouvait que le noyau de ses inconditionnels. En aucune façon l'abbé Perrot n'était le curé d'Ars des Monts d'Arrée. Il manquait trop d'humilité.

         Cependant, qu'on ne s'y trompe pas. Manquer d'humilité ne veut pas dire manquer de charité. Rendant lui cet hommage, nonobstant cette part d'ostentation, cette volonté de se poser comme un exemple, l'abbé était un charitable parmi les charitables. Bien-sûr, il possédait une voiture, mais à quoi aurait-elle pu servir dans les mauvais chemins reliant entre eux les hameaux de Scrignac, car, il faut le rappeler ici, un village breton ne se résume pas au bourg, souvent modeste où se trouve l'église, le presbytère, l'étude du notaire, la mairie, l'école, les commerçants et quelques artisans. Un village breton c'est d'abord la multitude de hameaux et les fermes isolées où se concentre le plus gros de la population. Alors, de jour comme de nuit, pour aller visiter les malades, porter le saint viatique aux moribonds, desservir les nombreuses chapelles qu'il appréciait autant que son église paroissiale, l'abbé marchait, le bâton à la main, accompagné de son chien fidèle, jusqu’à dix, douze ou seize kilomètres, les chaussures pleines de boue et, hélas, parfois, pleines de sang. 

Mais n'est-ce pas sombrer dans la facilité que de ne voir, en  Yan-Vari Perrot, dont la vie, au fond, était semblable à celle de la plupart des membres du bas clergé breton, qu'un dangereux obscurantiste, un nostalgique du temps où l'église et l'état ne formaient qu'une seule personne, un adversaire résolu de celle qu'à Paris on appelait La gueuse, la République pour ne pas la nommer. Son âge, sa formation et son époque le permettaient sans doute,  mais alors, comment faire fi de ses multiples accrochages avec l'épiscopat  ; et comment oublier qu'il lui fallut attendre d'avoir  cinquante-trois ans avant qu'on daigne enfin lui confier une paroisse. Et quelle paroisse en vérité ! Scrignac la rouge ! Scrignac la mal pensante ! Un vrai nid de serpents !

Vraiment, qu'un homme comme lui, issu de la terre des prêtres, sorti depuis longtemps de la masse anonyme, connu pour ses engagements d'un bout à l'autre de l'évêché, soit demeuré plus de trente ans vicaire, voilà qui dépassait l'entendement !

Souvent, au cours de ces périples qui tenaient plus du chemin de croix que des grandes troménies où  l'on sortait les bannières paroissiales richement décorées, les reliquaires des saints, les croix de processions et les chasubles d'or,  l’abbé, semblable sur ce point  à bien  des solitaires, revisitait le cours de sa vie.  Il était né à la fin de l’été, le 3 septembre 1877, à Plouarzel dans le nord Finistère, sur le hameau de Kéramazé où son père tenait une ferme, ni modeste ni grande, mais qui donnait bien de l’ouvrage. Que sa mère soit morte avant même qu'il ne soit sevré ne l'avait pas gêné, du moins l’avait-il cru longtemps, sur son chemin de vie.  La mort était alors banale et quotidienne et rare étaient les fermes de la Basse Bretagne où la karrigel de l’ankou[4] ne s’était pas arrêter une seule fois dans l’année. Le monde des vivants cohabitait avec celui des morts et Yan-Vari Perrot, même en son âge adulte, était un familier de la légende de la mort, non pas à la manière d'une danse macabre qui, quel que soit le sentiment qu'elle fait naître, maintient une distance entre le regardant et l'objet regardé, mais comme une chose de l'intime, une totale imprégnation venue du fond des âges. Bien qu'il ne l'ait pour ainsi dire jamais connue, l'abbé était comme habité lorsqu'il songeait au départ de sa mère pour un paradis où, il en était persuadé, on se retrouverait entre bretons.  Il revoyait le miroir voilé, la chambre blanche tendue de draps où reposait la jeune  morte, l’écuelle de lait posée sur la table rustique de la salle commune pour faire hommage à l’anaon[5] et pour ainsi s’en protéger, le cortège funèbre mené par  le recteur et les enfants de chœur, avec son cheval, un  vigoureux postier breton, qui s'embourbait dans les ornières des chemins creux conduisant de la ferme à l'église du bourg. Il lui arrivait même d'entendre, mêlés aux vents tournants qui déchiraient la lande, les cantiques bretons accompagnant la pelle du fossoyeur dans l'enclos paroissial. Parfois, lorsque le froid broyait ses pieds et raidissait son pas, il croyait retrouver, comme une caresse sur sa joue, l'humble chaleur des bras de sa marraine le consolant, comme s'il était capable de comprendre qu'à présent il était orphelin.

Pas un instant Yan-Vari n'avait pensé que son père ait pu l’abandonné. Qu’il l’ai confié à des cousins, les Croguennec, qui habitaient Lanrivoaré, était chose courante pour l’époque.  Quand ils avaient déménagé à Locmaria-Plouzané, toujours en pays léonard, Yan-Vari avait suivi le mouvement. Ainsi, l’abbé avait grandi en petit paysan en tout semblable aux autres

A douze ans. Finie l’école villageoise, finie la douce insouciance de l'enfance, adieu le Finistère, bonjour Guingamp, ses façades austères, sa basilique et son collège religieux.

Tout avait commencé sous les meilleurs auspices. Depuis sa tendre enfance son oncle Frère Agathange, qui lui-même enseignait au collège, l’avait pris sous son aile. Aussi, pas un instant, Yan-Vari n'avait douté de sa vocation. Lui aussi serait prêtre. Le voyage en calèche avait été comme une fête. L’oncle Agathange, loin des clichés qui ne dépeignent les bas bretons que comme des êtres taciturnes et d’humeur maussade, était un joyeux drille. Il n’était pas avare d’histoires drôles, de propos satiriques, de moqueries sans conséquences qu’il débitait non en français ou en latin, mais dans la langue de ses pères, un breton rocailleux et sonore dont le seul phrasé mettait le cœur en joie. Qu’on juge donc de la surprise du garçon à peine arrivé devant la porte du collège, Frère Agathange, perdant soudain toute faconde, lui annonça d’un air gêné qu’il avait quelque chose d’important à lui dire.

− Écoutes mon garçon, annonça l’oncle sur le ton de quelqu’un qui s’excuse, plus question de Breton une fois cette porte franchie. Même à moi du devras t’adresser en Français.

Frère Agathange avait baissé la voix en terminant sa phrase. L’air surpris du garçon l’étonnait. Il n’avait jamais fait qu’énoncer une règle à laquelle lui-même se pliait ; Comment aurait-il pu comprendre, que ces trois mots pour lui sans importance avait blessé l’enfant au plus profond de l’être tout en lui révélant le fil conducteur de sa vie. Bien-sûr, à l’école du village, les cours se donnaient en français, mais aussitôt finis, la langue maternelle reprenait tous ses droits. Au bout du compte, c’était une gymnastique difficile parfois, mais somme toute, plutôt bien acceptée. Au collège, fini le bilinguisme. Seul le français avait droit de cité et gare à celui qui venait à l’oublier. On ne plaisantait pas avec les châtiments. Cela pouvait aller jusqu’aux coups de bâton. Faute de pouvoir la défier Yan-Vari se plia à la règle, mais il avait vécu cela comme une mutilation. Déjà, l’enfant têtu préparait sa revanche.

Un demi-siècle avait passé mais Yan-Vari n’avait rien oublié. A quatorze ans, quand il avait pris la route pour le petit séminaire de Pont-Croix, la rage de ses douze ans bouillait encore en lui. Elle était toujours là pendant son service militaire au 19ème régiment d’infanterie de Brest et plus que jamais présente à son entrée au grand séminaire de Quimper. À mesure qu’approchait la date de son ordination, sa volonté de combattre pour la langue bretonne s’était radicalisée ; mais il avait compris que les attaques frontales ne mèneraient à rien. Par contre, jouer la carte de la culture, voilà qui était plus adroit. En Bretagne comme ailleurs, les peuples condamnés à se taire savent passer par le détournement pour exprimer leurs différences et exploser dans la lumière. Le futur prêtre était adroit. Avec l’autorisation de son supérieur qui n’y voyait qu’un simple dérivatif, dès son entrée au séminaire, le voilà qui organise la Kenvreuriez ar Bezhoneg,  une sorte d’académie bretonne destinée à ses condisciples maîtrisant moins le breton que lui et pour la cérémonie de son ordination,  au lieu de sacrifier à l'exercice du latin, il avait composé un cantique en breton. L'évêque n'y avait pas vu malice et l’avait approuvé de la manière dont les prélats approuvent, avec rondeur et componction. Certes, l'animal était un peu rustique, mais, après tout, un jeune prêtre qui bretonne à tout crin et par ce fait serait proche du peuple, en ces temps meurtriers où l’État s'écartait de l'Église et méditait de rafler tous ses biens, ce n'était pas à négliger.

S'il avait su où il mettait les doigts ! Yan-Vari Perrot était tout sauf un baudet docile ! Le papillon avait quitté sa chrysalide. L'enfant frissonnant de colère était devenu un prêtre de combat et, s'il lui avait fallu se transformer en Cadoudal ou en marquis de Pontkalleg, il l’aurait fait sans hésiter. En cette année 1903, alors qu’il rejoignait son premier vicariat, Yan-Vari Perrot savait ce qu’il portait dans sa besace. Bientôt, aussi modeste que soit encore sa position, on entendrait parler de lui.

 

©José Le Moigne 2010



[1]               : Boutoù coat : Sabots de bois.

[2]               : An otrou : Monsieur Le Recteur

[3]     : Maloz ruz : Malheur rouge.

[4]    Ar karrigel an Ankou : La charrette des morts.

[5]    L' anaon : l'essaim des âmes.

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Viviane 06/11/2010 07:21



Qul beau portrait d'homme, de région, de temporalité... On est transporté sans bouger de chez soi dans un tout autre monde!



José Le Moigne 03/11/2010 19:29



Merci mes amis. Pardonnez-moi d'être moins présent.



Mu 02/11/2010 10:23



Merci José,


en union de pensée à nos chères âmes qui ont ouvert le chemin, veillent sur nous et avec nous dans l'attente des retrouvailles.


Bisous



stellamaris 27/10/2010 22:15



Tu nous rend ce portrait fascinant ! Toute mon amitié.