La montagne rouge 25

Publié le par le breton noir

 

 

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Bourbriac, Côtes d'Armor, photographie : José Le Moigne

 

25

 

 

       Précédant une colonne de camions, la Volkswagen, grise de poussière et peut-être de sang, traversa vivement Bourbriac puis s’arrêta devant la maison du notaire, une demeure bourgeoise à vague allure de manoir.  L’officier qui en descendit, un lieutenant SS au poitrail constellé de médailles, rectifia sa tunique, ajusta sa casquette, puis frappa à la porte.  

       — Lieutenant Roeder, dit-il en saluant. Madame, je réquisitionne votre maison. Il vous reste deux heures pour me laisser la place.

La femme du notaire avala sa salive. À cinquante et un ans, fille de riches fermiers et femme de notable, elle n’était pas du genre à s’en laisser compter, mais, dans une pareille situation, que pouvait-elle faire d’autre que de s’exécuter ? Encore heureux, pensa-t-elle, qu’il ne demande que le logement. Après le raid avorté de la veille du maquis sur la petite garnison de Bourbriac, on avait tout à craindre, même et surtout des représailles. Elle n’était pas moins patriote que le commun, mais, comment, ne se serait-elle pas laissé aller à la comparaison. D’un côté, douze hommes plutôt bonasses commandés par un officier, et, de l’autre, une armée de soudards, deux à trois cents peut-être, qui sautaient des camions les armes à la main. L’épouse du notaire n’en doutait pas. Elle n’était pas la seule à faire ce sordide calcul. Ce n’est qu’humain, se disait-elle pour s’excuser, tout simplement humain. À bien y regarder, elle ne se trouvait pas trop mal lotie. Elle et sa famille n’aurait pas à quitter Bourbriac en laissant derrière eux leur maison et leurs biens. Eux, n’avaient qu’à traverser la rue pour se loger chez le vétérinaire, le propre frère du notaire. On a beau dire, cela comporte des avantages de faire partie de la gentry. L’épouse du notaire aimait ce mot depuis qu’elle l’avait lu dans un magazine. Elle le trouvait très chic.

— Au moins, soupira-t-elle en se laissant tomber dans un fauteuil, nous aurons l’œil sur la maison.

Elle le savait, c’était tout à fait dérisoire, mais ça la rassurait.

Précisément, en face, un seul regard avait suffi. Roeder, la cravache à la main, avait déjà jaugé le potentiel de la maison. Elle semblait presque avoir été conçue pour l’usage très particulier auquel elle était à présent destinée.

— Mes bagages au second, dit-il en cinglant de coups secs la tige de ses bottes. Videz le bureau du notaire en n’y laissant que quelques chaises !

Le lieutenant se dirigea vers la fenêtre qui donnait sur la cour. Il leva sa cravache et désigna une remise, isolée des oreilles et des regards de la rue, qui se trouvait sur le côté. Sa logistique était au point. L’étage pour ses quartiers, le bureau du notaire pour les interrogatoires, la cave comme prison et la remise pour travailler les prisonniers.

Au même instant, descendu d’on ne sait quel camion, un étrange jeune homme se présenta à lui.

— Vissaut de Coëtlogon, s’annonça-t-il d’un ton abrupt.

Il avait bien changé le petit Guy Vissaut depuis l’épopée du Gwalarn. Pour lui, la particule nobiliaire maintenant accrochée à son nom n’était pas seulement de simple fantaisie. Il s’imaginait pouvoir ainsi s’inscrire dans la lignée des hobereaux bretons qui, de toute éternité, s’étaient dressés contre l’État français. Il les admirait tous mais, celui à qui entre tous avait son affection, était Guy Eder de La Fontenelle, seigneur de l’Île Tristan, toujours vêtu de rouge, du bonnet jusqu’aux bottes en passant par les chausses. Comme l’illustre brigand, Vissaut se montrait très soucieux de sa mise. Évidemment, en 1944, il n’allait pas se vêtir d’écarlate, mais, le noir qu’il arborait lui convenait très bien. Mieux, en tout cas, que l’uniforme SS ou la tenue des miliciens. Ainsi, avec son trois-quarts de cuir, ses bottes de hussard et ses lunettes d’écaille, il était devenu le diable noir de la montagne rouge, celui qui ravivait la légende sanglante des loups dont le dernier grand mâle avait été aperçu, une trentaine d’années plus tôt, du côté de Braspart.

Bien entendu, des prédateurs à forme humaine qui hantaient la montagne, il n’était pas le seul à hanter la maison du notaire. Les miliciens de Daigre et le Bezen Perrot s’étaient eux aussi invités au logis. Quand il s’agissait de torturer, il n’était jamais loin. Justement, apercevant Visaut dans le hall d’entrée, Michel Chevillotte se crut obligé de le héler.  

— Alors, Vissaut ! Il paraît que tu nous trouves trop mous ? balança-t-il sans aucun préambule. Eh bien, mon gars, va falloir que tu nous prouves que tu peux faire mieux. Ici, ça ne marche pas au baratin. Pas question de jouer au gandin. Tu vas devoir tomber la veste patouillé comme nous dans la merde. Et pas seulement qu’un peu !

Vissaut n’allait pas s’effarer pour si peu. Un sourire narquois flottant sur ses lèvres étroites, il ôta ses lunettes, les essuya avec ostentation et tourna les talons. C’est vrai qu’il avait répondu à Debeauvais qui voulait l’embrigader au Bezen Perrot : Trop mou ! Trop mou ! Et alors ? N’était-ce pas son droit de préférer la cruauté de l’aigle à la prudence du renard ? Alors, sans plus attendre, il grimpa au bureau du notaire où commençaient les tout premiers interrogatoires.

Sous leurs pieds, la cave, voûtée et éclairée par deux soupiraux barrés de solides barreaux, était longue d’à peu près cinq six mètres. Enchaînés deux à deux, seize hommes, salement amochés pour la plupart, geignaient dans la pénombre. Ils n’ignoraient qu’il n’y aurait sans doute aucune issue, pourtant, beaucoup d’entre eux ne se vivaient pas comme des abandonnées mais comme des fauves qui lèchent leurs blessures avant de rebondir. Car il n’était pas tous de la Résistance. Plusieurs avaient été raflés parce qu’ils se trouvaient là, à la mauvaise heure et au mauvais endroit. C’était affligeant de malchance. Pour autant, les maquisards, groupés autour d’Alfred Torquéau, instituteur à Rostrenen, n’arrivaient pas à les prendre en pitié. De jouer les pères peinards, les après moi le déluge, ne leur avait servi à rien. On ne joue pas les gagne-petit quand l’enfer gronde à la porte. Libre, Torquéau eut été beaucoup plus conciliant. Il le savait pertinemment. Même si l’inertie de la masse au jour le jour le servait, pour autant, cela ne la rendait pas complice de l’ennemi. Tout le monde ne peut pas devenir un héros. Lui-même n’était pas assuré de l’être devenu. Bien-sûr, depuis qu’il était en âge de juger, si tant est qu’on l’atteigne un jour, il s’était efforcé de faire de l’objectivité le fil conducteur de sa manière de penser, mais, ici, dans ce cloaque immonde, à son corps défendant, il était bien mal de mettre ce principe en pratique.

Il aurait voulu faire abstraction de tout. Se retirer en lui pour n’entendre ni les gémissements ni les plaintes autour de lui et se recroqueviller sur sa propre souffrance. Il revenait de la torture et, roulé en boulle sur la paille imprégnée de sanie et d’urine, il conservait encore la position du supplicié ; mais comment aurait-il pu s’extraire tout à fait ?  Malgré la fièvre qui les rongeait ses yeux, se posèrent, aimantés par il ne savait quelle levée révolte, sur la sentinelle en l’entrée de la geôle, un jeune type en tenue de SS qui, le mufle tordu par un rictus obscène, braquait sa mitraillette à tour de rôle sur chaque prisonnier.

— Pan ! Pan ! Pan ! mimait le salopard tandis qu’un regard torve sourdait de dessous son calot frappé de la tête de mort.

— Tas d’ordures, vous voilà bien baisés ! Si vos copains voyaient vos tronches ! Pas certain qu’ils aient envie de poursuivre votre sale boulot ! Quant à toi, éructa-t-il en direction de Pierre Maillard, un jeune gars de vingt-trois ans qui avait une balle logée dans son épaule gauche, ça va comme ça, arrête de pleurnicher comme un cabot qui réclame de l’eau ! Tu vas crever et n’aura plus besoin de flotte.

— S’il vous plaît, insista le blessé.

Une onde de sadisme parcourut le faciès veule du milicien.

— Va te faire foutre, beugla-t-il en faisant mine d’appuyer la gueule de son arme sur la blessure de Maillart.

  Torquéau en oublia pour un temps sa souffrance.

— Tu n’as pas honte ! hurla-t-il en direction du milicien. À quoi te sert la croix suspendue à ton cou ! Drôle idée de la charité pour qui prétend combattre au nom d’un prêtre !

Là-dessus, épuisé, il retomba sur sa litière.

Le milicien Perrot tiqua. Qu’un type dans l’état où se trouvait l’instituteur puisse s’en prendre à lui en des termes aussi vifs, pur insensible qu’il fût, cela forçait en lui quelque chose qui ressemblait à de l’admiration. Ce fut pourtant très bref. Il en fallait bien plus pour pouvoir l’ébranler. Il agita son arme et cracha d’un ton rogue :

— Des fripouilles comme vous n’ont pas le droit d’insulter la mémoire d’un saint comme l’abbé Perrot !

Le nom était lâché. La haine restait à vif. Nul doute, un vent mauvais allait encore souffler sur la montagne.

 

  ©José Le Moigne

Février 2012

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