Dimanche 29 janvier 7 29 /01 /Jan 01:42

 

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Route de Lanrivain, Côtes d'Armor, photographie : Christine Le moigne-Simonis

 

24

 

— Et si la Bretagne se libérait toute seule ? Voilà, n’est-ce pas, qui aurait de la gueule ! Les Allemands sont cent cinquante mille. Que chaque breton en zigouille un et la question sera réglée !

Alain sourit. Jojo avait un vrai talent pour détendre l’atmosphère, mais lui avait bien d’autres chats à fouetter. Les armes, toujours les armes. C’était le leitmotiv de ce début juillet. Il avait rendez-vous le jour même à Canihuel, au PC FFI et, pour faire pression sur lui, il avait réuni, juste à côté dans le bois de Sainte-Tréphine, deux cents jeunes gars, pour certains à peine sortis de l’adolescence, mais qui ne demandaient qu’à se battre.

— Ça commence à bien faire, gronda le chef en enfourchant sa bicyclette. Il faudra qu’ils m’expliquent pourquoi on freine des deux pieds avant de nous armer. Si je n’ai pas de nouvelles assurances, je disperse les gars.

La convoyeuse Marcelle l’attendait sur la route. Toute mignonne dans sa robe fleurie elle paraissait se promener. Ils se firent la bise comme des gens de la même famille puis, après avoir roulé un instant de concert, s’arrêtèrent à mi-chemin.

— Etienne ne va pas tarder, dit Alain à la jeune fille. Tu vas l’attendre ici et le conduire jusqu’au PC. Moi, je continue. Ce serait une faute d’être choppés ensemble.

Sur ces mots, après avoir salué la gamine d’un geste de la main à la manière des mousquetaires, il se mit en danseuse et disparu très vite dans un pli de la route.  

À Canihuel le commandant appuya sa bicyclette contre le mur de la maison de son ami l’instituteur. Il s’assura que personne n’avait l’œil sur lui puis, du pas tranquille du quidam qui prend l’air, s’enfonça dans les champs. On avait fait les foins la veille, les gerbes n’étaient pas ramassées, l’air était saturé par un parfum de chlorophylle, de chenilles écrasées et de fougères rompues. Alain marcha une centaine de pas Alain avant de découvrir ce qu’il cherchait. Le chemin creux qui menait trouva ce qu’il cherchait, jusqu’à la ferme de Coat-Cariou où, depuis deux jours, l’état-major des FFI avait pris ses quartiers, zigzaguait devant lui entre des mares sombres et des chênes têtards. Au bout, à sa grande surprise, il n’y avait personne.

— Merde, on les a cravatés ! pensa-t-il aussitôt.

L’état-major capturé. La résistance décapitée. Tous les gars menacés.  Ça ne pouvait pas être pire. Un abîme s’ouvrait et Alain, tétanisé, se tenait sur le bord de ses lèvres. Personne n’est à l’abri de la panique. Il était loin le chef toujours si prompt à faire face à l’urgence. Ici, il n’avait aucun change à donner et quiconque l’aurait croisé aurait pu lire la peur sur son visage. Cela ne dura pas. en entendant, quelque part dans les bois, dans la direction de Saint-Gilles-Pligeaux, des ordres en allemand, l’instinct de la bête à l’affût se réveilla en lui. Il tourna son visage en direction des voix et vit, trois cents mètres plus bas, à mi-chemin de la pente boisée, une ligne de soldats qui montaient vers la ferme. Plus bas, à la croisée des routes, le bruit sourd des convois rompait le silence sacré et ce bourdon tragique cassait le magnifique paysage, les croupes mordorées barrées de landes et de bruyères, les contreforts limoneux de la montagne rouge, le transformant en une annexe de l’enfer, un territoire battu par la folie des hommes.

Le commandant tira les conclusions qui s’imposaient.

— Ça va, ils ont pu se tirer à temps ! Maintenant, c’est à moi maintenant de jouer ! Il faut que je me casse. ! Et vite !

Refaire le chemin à l’envers eut été d’une très grande imprudence. Même si, à ce qu’on dit, la foudre ne tombe jamais deux fois au même endroit, mieux vaut ne pas tenter le sort. Qui aurait pu le croire ? Les Allemands n’étaient pas montés droit à la ferme par l’effet du hasard. Ils étaient renseignés. Retourner à Canihuel équivalant à se jeter dans la gueule du loup, le commandant décida de rejoindre, en modifiant sans arrêt son chemin, Saint-Nicolas-du-Pelem, la ferme d’Auguste Le Coënt qui servait de relais à la Résistance.

— Pourvu que lui non plus n’est pas été donné, s’inquiétait-il marchant.  

Il approchait son but lorsque, surgissant d’un bosquet où il tentait de se cacher, un jeune partisan, vêtu d’une veste civile, d’un pantalon vert-de-gris, chaussé de bottes allemandes et tenant un mauser à la main, lui barra le passage. Alain reconnu son visage.

— Dis-moi, dit-il, où as-tu dégotté cet accoutrement ?

— On a tué un boche et comme j’étais plutôt juste en fringues …

— Et que fais-tu à battre la campagne ?

— Ils étaient trop nombreux, on n’était pas de taille, Bausson a donné l’ordre de décrocher. J’espère me planquer à de Corlay. Mon père connait du monde.

— Je vais aussi par-là, dit Alain sans autres précisions. 

Le jeune homme lui emboîta le pas et le suivit jusqu’à la ferme. Ils n’avaient pas franchi le porche que Le Coën, alerté par ses chiens, couru à leur rencontre.

— Dépêchez-vous d’entrer ! Le coin est malsain ! Ça pète dur du côté de Sainte-Tréphine !

Alain ne cilla pas. Cela confirmait ce qu’il pressentait depuis Coat-Cariou. Les boches et leurs complices avaient mis les moyens et, s’ils n’y prenaient pas garde, une tenaille gigantesque allait se refermer sur eux.

— D’accord, Auguste, on casse la croute et on se barre.

Ils avalèrent un bol de cidre, engloutirent un quignon de pain et un morceau de lard, puis reprirent, avant qu’il ne soit trop tard, leur route à travers champs. Curieux tandem que celui-là. Alain, prudent et attentif, ouvrait la route au jeune maquisard qui, le mauser en alerte, ne le lâchait pas d’une semelle. Ils cheminaient ainsi au long d’un champ de blé quand, à une distance qui leur sembla très proche, on entendit cracher les mitraillettes.  Le jeune gars affolé balança son fusil aux orties.  

— Mes bottes allemandes ! Faut pas qu’ils me trouvent avec ça ! Va falloir que je les jette aussi !

Alain étouffa un début de fou rire.

— Mais, ballot, tu portes aussi une culotte boche ! Tu ne vas quand même pas te mettre à poil ! Suis-moi et tu verras.  Il ne t’arrivera rien.

Cependant, le gamin, appelons-le Erik faute de connaître son nom ou son surnom, était loin d’en avoir fini avec la peur. A présent, l’écho des mitraillettes venait de Trémargat. Inutile de se nourrir d’illusions. Les boches étaient partout, et très proches avec ça.  Le commandant risqua un œil par-dessus le talus. A quelques pas, une ligne de tirailleurs ratissaient la prairie en éventrant les meules à coups de baïonnette.

— Surtout ne bouges pas, souffla-t-il à son compagnon, on attend leur départ et on file. Mes avis qu’ils ne nous chercheront pas dans leurs propres traces !

Le jeune gars ne pipa mot. Il n’était pas plus trouillard de nature, mais il était à bout et ses nerfs lâchaient. Ses prières d’enfance, bien oubliées depuis, lui remontèrent aux lèvres. Il supplia en silence le Seigneur et la Vierge Marie, les priant de lui garder la vie tout en les remerciant d’avoir permis qu’Alain se trouve ses côtés. Il y voyait déjà comme un signe du ciel.  

Cependant, on était loin d’être tiré d’affaire. Ils s’étaient engagés dans une mortelle partie de cache-cache mais, s’ils avaient bien des chances de la perdre, Alain ne renâclait jamais devant l’obstacle. Un champ, planté de pommiers bas et tordus, se présenta devant et Alain décida de s’y engager. Ce n’était pas une bonne idée. Presque aussitôt les armes crépitèrent.  installé dans les branches, l’ennemi les arrosait copieusement. Effet ou non de la prière du gamin, une nouvelle fois encore ils s’en tirèrent sans dommage ; et, comme si les miracles devaient être multiples, un quart d’heure plus tard, ils durent contourner un barrage installé au croisement de Bothoa. En avait-il enfin fini ? Non. Ils sortaient rassurés d’un sentier qu’ils pensaient hors de la zone de contrôle quand ils se trouvèrent, face à face, avec un boche monumental, casqué jusqu’aux oreilles, prêt à les mettre en joue. Le commandant se mit en protection du jeune gars, sortit son colt et défia le soldat du regard. Le militaire crut sans doute voir un démon s’échapper de sa boîte car, au lieu de le flamber à bout portant, le voilà qui enjambe le talus et qui détale à pleines jambes. Alain ne tira pas. Ce n’était pas le moment d’attirer l’attention.

— Mon gars, dit-il au jeune FTP, chacun sa route maintenant. Tu n’as plus rien à craindre. C’était sans doute le dernier barrage. Voilà pourquoi le boche a eu la trouille. Fais gaffe à toi, la guerre n’est pas finie.

Puis il reprit sa route en direction de Lanrivain où se trouvait sa planque.

  Quoique bossu et tourmenté, le paysage, avec sa rivière aux eaux vives, ses chaos de granit déposés là depuis des millénaires par la main des ancêtres, ses bosquets mystérieux en lisières desquels paissaient de solides bidets, semblait, après les zones de tumulte où il était passé, d’un calme redoutable. Il déboucha bientôt sur des prairies en pleine fenaison. Cette vision champêtre aurait pu signifier la fin de ses ennuis, mais une fois cette fois encore Alain ne baissa pas la garde. C’est donc sans surprise qu’il entendit, quelque part à main gauche, des commandements donnés dans la langue de Goethe.

— Merde, encore les boches ! Décidemment ils ne vont pas me lâcher aujourd’hui !  

En effet, ils étaient une vingtaine à fouiller les ronciers.

Faisant ni une ni deux, le commandant tomba la veste et saisit le râteau d’une vieille paysanne. La Mam Goz faillit en tomber raide d’émotion puis, en voyant les Allemands battre la lande à deux pas d’elle, elle sut de quoi il en retournait et, traînant les pieds partit comme une vieille femme fatiguée, elle s’en alla vers le hameau. Les boches ne réagirent pas. Sans la scène semblait-elle anodine à ces hommes qui devaient être pour la plupart fermiers dans le civil.  On en vit même qui, une fois la battue terminée, comme s’ils voulaient humer l’odeur ancestrale des foins, descendirent dans le pré pour se mêler brièvement aux paysans. Certains frôlèrent le commandant qui ne tressaillit pas.  Un ordre bref mis fin à la récréation. En posant le râteau, Alain vit que son manche était couvert de sang. Une balle avait percé sa main dans le verger. C’était seulement maintenant qu’il s’en apercevait. 

— J’ai quand même eu une sacrée baraka, murmura-t-il en reprenant sa veste.

Il lui fallait à présent rejoindre le village sans se faire remarquer. Il demanda qu’on lui prête une fourche, la planta dans une gerbe et dans cet équipage traversa Lanrivain. La boulangerie le Moigne où il avait sa planque se trouvait sur la place, en face de l’enclos et de son ossuaire. En voyant le héros le brave boulanger s’étrangla d’émotion.

— Gast de Dieu, te v’là, Alain. Tu as donc réussi à passer à travers !

— De justesse … De justesse …Ça grouille partout… Je crains pour les copains.

Il reprenait son souffle tandis que la mère Le Moigne soignait sa main blessée lorsque Simone, la fille de ses hôtes, fit irruption dans l’arrière-salle.

— les boches arrivent ! Sauvez-vous vite ! Ils seront là dans deux minutes.

Et tout de suite elle ajouta :

— Grimpez sur le vieux four ! Je surveille la rue avec ma sœur. Je vous ferai signe si jamais ils fouillent les maisons. Vous n’aurez qu’à sauter dans le jardin !

Alain, expert en actes de courage, admira la jeune fille. Elle n’avait pas dix-sept ans et, en moins d’une minute, elle avait tout décidé et tout organisé.

L’attente fut brève mais pour le commandant, après toutes les péripéties de la journée, cela parut une vraie éternité.

— Les feldgendarmes, cria soudain Simone. Sautez, Alain, sautez.

Puis elle se ravisa.

— Non, ne sautez pas, ils traversent juste le village.

  Longtemps après qu’ils soient passés, le roulement des camions, des automitrailleuses et des command car, faisait encore trembler les murs. Maintenant que la tension tombait, Simone retrouvait sa candeur et sa fraîcheur d’adolescente.

— Si vous saviez, dit-elle en posant son regard plein de larmes sur ses parents et sur Alain.  Des dizaines de camions pleins de soldats, de miliciens et même de Français, je les ai entendus parler entre eux, avec des uniformes boches ; et pire que tout, il y en avait rempli de prisonniers aux mains liées et couverts de sang. Des résistants, des otages sans doute.

— Le Bezen Perrot dit Alain songeant aux militaires français sous uniforme boche. Putain, ils l’ont réussi, leur rafle !

 

©José Le Moigne

  Janvier 2012

 

 


Par le breton noir - Publié dans : Textes - Communauté : Les Bretons sont dans la place
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