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La montagne rouge 23

Publié le par le breton noir

Argoat.jpg

Argoat. Photographie : Christine Le Moigne-Simonis

 

23

 

 

         — Eh, Alain, réveille-toi, entends-tu les avions ? J’ai écouté la BBC, c’est le débarquement !

Le chef passa la main dans ses cheveux et s’ébroua. Quelle guigne ! Le débarquement, depuis le temps qu’il l’espérait, qu’il travaillait pour lui, et voilà qu’il le surprenait, dormant à poings fermés, chez le père Le Meur où, saoulé par la fatigue d’une longue tournée, il s’était arrêté !  Mais il fallait se ressaisir. L’instant n’était pas aux regrets.

— Mes gars doivent être sur les dents, dit-il en empoignant sa veste. Pas un moment à perdre, il me faut les rejoindre.

— Mange d’abord un morceau et passe-moi plutôt ces fringues de paysans. Ce n’est pas le moment de mettre le nez dehors. Si tu n’veux pas que les boches te cravatent, attends qu’il soit 7 heures.  

Malgré son impatience, le commandant ne pouvait qu’acquiescer. Troquer ses vêtements pour une chemise écrue des pantalons rapiécés et une veste crasseuse ne lui prit qu’un instant. Avec sa tête hirsute et ses joues non rasées il tenait là le plus habile des camouflages. Alors, autant par faim que pour tromper l’attente, il s’attaqua au lard et au café que le bonhomme avait disposé sur la table.

Plus tard, quand il le racontait, le commandant ne manquait pas de souligner que ces heures furent sans doute les plus longues de sa vie et qu’il n’y tenait plus lorsque les cloches sonnèrent 7 heures au clocher de Bégard. Le soleil déjà réchauffait les ardoises et le bruit des avions, maintenant estompé, n’était plus qu’un très proche et joyeux souvenir. Pourtant, malgré la fièvre qui le brûlait, le chef retarda son départ d’encore quelques minutes. Avant de s’en aller, il rafla dans l’entrée quelques légumes que Le Meur avait déracinés la veille et les posa en évidence sur le porte-bagages de son vélo. Certes, le danger n’était pas forcément écarté, mais il pouvait sortir.

       Comme si cette nuit avait été semblable aux autres, le hameau de Gwénézan commençait à bruisser de tous ces bruits qui guerre ou pas ponctuent la vie rurale. Des hommes vêtus comme lui menaient par le licol de robustes bidets dont le brun clair de la robe rappelait la terre fraîchement éventrée. Les raclements de gorge, les boutoù coat[1] sur le chemin, les bonjours sonores ponctuaient le matin mais cette mise en scène, cette apparence de quiétude à laquelle lui aussi participait en guidant sa bicyclette par la potence, Alain le sentait bien, n’était qu’un leurre destiné à masquer ce trop-plein de tension qui habitait les femmes et les hommes. Sans être autrement inquiété, il traversa ainsi tout le village mais le chef FTP était trop avisé pour ignorer que les Allemands n’étaient jamais où on les attendait. C’était couru d’avance. Il n’avait pas franchi le carrefour de Hent ti glas pour s’engager sur le chemin de Pédernec qu’il dû faire face aux boches. Pourtant, signe que le vent commençait à tourner, le plus gros de la troupe creusait des abris personnels de part et d’autre de la route. Les contrôles cependant n’en demeuraient pas moins étroits et tatillons. Alain poussa sa bicyclette de maraîcher jusqu’au barrage.

        — Laissez passer le bouseux ! On a autre chose à faire ! Hurla le feldwebel de service dans un breton tinté d’un fort accent finistérien. 

        Alain ne fut pas étonné. Ironie de la guerre, le Bezen Perrot venait de lui donner un sacré coup de main.

— Merde alors ! murmura-t-il en se dressant sur les pédales. Si Le Meur me voyait ! Voilà que je dois mon salut à cette bande de salauds !

Il en riait encore en arrivant à Peumerit-Quintin où l’attendait la compagnie Tito.

Les maquisards l’entourèrent aussitôt.

— Salut Alain, dit Jojo soulagé de revoir son chef. Cette nuit, des paras ont sauté en grand nombre du côté de Duault et tiens-toi bien : ils sont Français ! Gustave, Charlot et Yann sont restés avec eux. On en annonce d’autres pour ce soir …

— Très bien, on sera là pour les accueillir. En attendant, il faut que je me rende à Saint-Gilles et Vieux Marché. Faites en sorte pour que, à 22 heures, une voiture soit prête.

        Quand il revint le soir, des maquisards, la mitraillette sous le bras, se promenaient en plein centre du bourg. À vraie dire, c’était presque normal. Depuis le début de l’année, forts du soutien sans failles de la population, les FTP contrôlaient la région si bien que le Kreiz Breiz,h[2] cet Argoat[3] rugueux que ceux du littoral se plaisaient à railler, était déjà un bout de France libre. Les ploucs de la montagne rouge indiquaient le chemin.

Soudain, en traversant la place, Alain aperçu Disserbo qui paradait en exhibant, à la manière dont certains hommes exhibent leurs maîtresses, sa mitraillette Stein.

— Eh, Disserbo, Peux-tu me dire où se trouve Jojo ?  

— Il t’attend avec Etienne et les autres au café Géant à côté de m'église !

De fait, Etienne n’était pas là. Quelques minutes avant il s’était éclipsé mais à A 22 heures précises sa voix joyeuse retentit sur le seuil.

— Allez les gars, en route, dit-il en montrant d’un grand geste, comme à un artiste qui dévoile son œuvre un soir d’exposition, une voiture découverte garée devant la porte.

— Alain et Jojo, poursuivit-il sur sa lancée, installez-vous devant et que les autres se démerdent derrière !

Il n’eut pas à le dire deux fois. L’instant d’après, tous feux éteints, l’automobile glissait dans la pénombre avant de déboucher, dix minutes plus tard, à la lisière de la forêt.

— Terminus, lança Etienne décidemment en verve. Duault ! Tout le monde descend !  

— Personne ne descend, gronda Alain reprenant le pouvoir.

Le commandant se rendait compte du danger.

         — Qu’est-ce que vous croyez ? Ce n’est pas un moulin mais une zone de dropping ! On n’y pénètre pas comme ça !

Les gars avaient comp. Conformément aux ordres ils scrutaient la pénombre quand soudain, à trente mètres peut-être, des ombres inquiétantes armées de mitraillettes s’échappèrent du bois en slalomant entre les touffes de genets.  

— Eh là ! Ne faîtes pas les zouaves, nous sommes du maquis ! hurla Etienne brusquement dégrisé.

         Des rires feutrés jaillirent de la nuit et bientôt, Yan, Gustave et charlot, bras-dessus bras-dessous avec un stick de parachutistes qui pour ce qui était de plaisanter ne leur cédaient en rien, cernèrent le véhicule.

— Salut les gars ! Si vous pouviez apercevoir vos tronches ! Quelle trouille on vous a mis !

Les maquisards et les parachutistes se dispersèrent par petits groupes sur la lande. Ils bavardèrent quelques instants à voix basse dans la nuit puis ce fut le silence.

L’attente commençait.

— Bon Dieu, ne restons pas là, fit Jojo en constatant que ses amis ne lui répondaient plus, on sera mieux dans la voiture.

Voilà qui était sage. Alain, Etienne et Lagadec suivirent le jeune homme et bientôt, assommé de fatigue, le quatuor s’assoupit. Aux alentours d’une heure du matin, Jojo qui à son habitude ne dormait que d’un œil, secoua ses amis.

— Debout là-dedans, hurla-t-il sur le ton de la transe, il pleut des parachutes !

C’était une magnifique nuit de printemps. Le ciel était d’une pureté d’un diamant noir et les avions volaient si bas que, les yeux brillants d’admiration, les garçons du maquis voyaient comme sur l’écran d’un cinéma, à l’intérieur des carlingues, les visages graves et énergiques des pilotes se tenant prêts à manœuvrer les panneaux de largage tandis que derrière eux les paras s’apprêtaient à sauter.

— Regardez, ça tombe aussi du côté de Callac ! S’émerveilla Jojo.

Heureux garçon ! Quatre ans de guerre ne lui avaient rien enlevé de sa fraîcheur juvénile ! 

D’abord, comme une mise en bouche avant le grand ballet, des méduses géantes, portant des containers en forme de cigare, flottèrent dans la nuit. Et puis ce fut le tour des hommes. À chaque passage d’un avion, comme une sorte de voie lactée, tout un alignement de petites taches claires se détachait de l’appareil. Les parachutes s’ouvraient les uns après les autres et le ciel s’emplissait d’une myriade de corolles. En aidant les paras à se débarrasser de leur cocon étrange, on avait l’impression de cueillir des fleurs. 

         L’un d’eux tomba à quelques pas du groupe de Jojo. La chute fut brutale et quand, à demi assommé, le gars se redressa péniblement sur les genoux, sa surprise fut grande de se voir entouré par des civils en armes. Il ne comprenait rien et il fallut le rassurer.

— Nous sommes de la Résistance et nous sommes là pour vous aider dit Jojo en retenant son rire.

— Je ne m’attendais pas à ça répondit le para. À Londres on nous a dit qu’en Bretagne il n’y a pas de Résistance armée.

— Eh bien, mon gars, Londres se sera trompé.

 

©José Le Moigne

Décembre 2011

 



[1] Boutoù coat : Sabots .

[2] Kreiz Breizh : Centre Bretagne.

[3]Argoat : Pays des bois.

 

Commenter cet article

kinzy 29/12/2011 01:38


Oups!


...de vous avoir ...

kinzy 29/12/2011 01:36


Nous serions évidemment heureux de voir avoir parmi nous !


Bo

kinzy 28/12/2011 02:52


Un excellent réveillon , c'est ce que je vous souhaite à Christine et à toi !


Bo

le breton noir 28/12/2011 12:12



Et une très bonne année à toi et à tes proches. Peut-être nous verrons nous en mai au pays ?


Bôs


José