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La montagne rouge 22

Publié le par le breton noir

 

 

La montagne rouge 22

José Le Moigne

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Rennes, portail.

Photo: Christine Le Moigne-Simonis.

Montagne rouge

          Targaz ne se posait que rarement des questions au long cours et ses colères allaient de même. Semblables à ces torrents soumis aux ruades brutales des orages qui ne retrouvent jamais le calme de leurs anciensméandres, à présent, il lui fallait sans cesse fouler et éventrer des terres vierges. La rafle de Callac avait agi sur lui comme une mise en bouche. Une légende, venue des steppes et des rizières, nous dit que le tigre ne devient tigre qu’après avoir goûté au sang humain. Ainsi en était-il de lui. Balayés les scrupules qui pour récents qu’ils fussent lui paraissaient dater de l’Empire romain. Désormais il se fichait d’être vécu en auxiliaire des gestapistes et se trouvait, avec une rage qu’il n’aurait pas imaginée un mois auparavant, au premier rang des tortionnaires. Le 10 mai 1944, le diable avait jeté son dévolu sur lui. Ce jour-là, Auguste Le Deuff, Le Maoût et lui-même avaient reçu de Péresse l’ordre d’aller, 12 rue de Châteaudun à Rennes, tendre une souricière à Maurice Prestaut, alias Le Braz, chef de l’organisation Libé-Nord en Ille-et-Vilaine.

          L’opération était des plus banales et aurait dû se dérouler sans la moindre anicroche, mais c’était sans compter avec la méfiance de Le Braz, un homme d’une quarantaine d’années, rompu à la clandestinité, poisson des profondeurs pas facile à ferrer.

          Tapis dans l’ombre, ramassés sur eux-mêmes comme des lions à l’affût, les trois gours, dans le jour finissant, attendaient de part et d’autre de la rue. La clandestinité suppose des règles rigoureuses. A moins qu’il en ait été décidé autrement par prudence, l’exactitude en est le principe de base. Le Braz se pointa donc à l’heure exacte où l’on savait qu’il serait là.

          — Halte, pas un geste, les mains en l’air, hurla Le Deuff en se précipitant devant le résistant.

          — Le con! pensa Targaz. Pour la discrétion c’est gagné! Tant qu’à faire, pourquoi ne gueule-t-il pas: Police allemande!

         Le Deuff était encore trop tendre pour ces jeux-là. Même revolver au poing, avec un gars de la trempe de Le Braz, il fallait d’autres épaules. Histoire de mieux leurrer son agresseur, le résistant, comme un bon paysan contraint de saluer un quelconque notable de village dont-il n’a rien à faire, afficha son profil le plus bas. Il ôta son béret en homme de politesse. Au moment même où il faisait ce geste, deux coups de feu claquèrent touchant Le Maôut à la main et Le Cueff en plein cœur. Méfiant, Le Barz avait caché un révolver dans son béret. Acculé, il voulut retourner l’arme contre lui, mais Targaz ne lui en laissa pas le temps. Aidé par Le Maôut que sa blessure rendait furieux il le saisit à bras le corps. Lucide, Le Barz, n’opposa pas de résistance. Quant à Le Cueff, il gisait raide mort sur le bitume.

          — Ça, mon gaillard, tu vas le regretter souffla Targaz à ras du mufle de Le Barz tout en lui assénant un coup de poing qui lui brisa le nez.

Le sang jaillit mais pour toute réponse Le Barz se contenta d’un sourire narquois.

          — Passe-lui les menottes et direction le siège!

          Le Barz savait ce que cela voulait dire pour lui. A Rennes, le siège de la SD, n’usurpait pas son nom de moulin à torture. Non seulement on n’en sortait jamais vivant, mais la mort que vous auriez souhaitée rapide n’intervenait que comme un coup de grâce après des jours et des jours de sévices que l’on n’interrompait que pour vous permettre de vous refaire un semblant de santé en attendant la suite. Dans ces conditions, même si un souffle d’air franchit encore vos lèvres tuméfiées au pont de n’être plus qu’une bouillie, la mort est déjà là.

           Tout était réuni pour que pour Le Barz on atteignît très vite le seuil du tolérable. Les gours venaient de perdre leur premier homme en la personne de le Cueff. Péresse demanda et obtint que l’interrogatoire soit mené par les gars du Bezen Perrot. Ce fut épouvantable. Péresse, Bleiz, et Mikaël se succédèrent pour travailler Le Barz, mais, de leurs propres aveux, le plus acharné des bourreaux fut Targaz qui explora en quelques jours son potentiel de sadisme. N’allez pas croire que le gaillard torturait, en quelque sorte de bonne guerre, pour soutirer des renseignements. Furieux, intimement meurtri et déchiré par la mort de Le Cueff, Targaz sévissait pour punir et estimait, dès lors, que tout était permis.

          Pendant quarante-huit heures Targaz fut hors de lui. Loin de l’arrêter le sang qui habillait le Barz, le capuchon compris, d’une défroque de cardinal agissait sur le jeune homme à la manière d’un chiffon agité devant le mufle écumant d’un taureau. Le comble de l’horreur fut atteint lorsque, d’un violent coup de pied, Targaz éclata un testicule de Le Barz. Le pauvre hurlait comme un goret mais pour ce qui était de lui arracher des aveux ou des renseignements, rien. La Gestapo n’aime pas qu’on lui gâche la marchandise. Elle n’était pas en reste de sadisme, était capable de tout, mais, nouvelle inquisition, il lui fallait des résultats. Or, Le Barz hurlait, Le Barz agonisait, mais Le Barz ne parlait pas. On vit alors cette chose étonnante, le chef de la Gestapo, une brute épaisse qui n’en était pas à un sévice près, adjoindre avec violence à Targaz de ne plus s’approcher du prisonnier. Un comble. Targaz obtempéra, mais en vociférant.

          On venait d’assister à la naissance d’un tueur.

Les murs étaient épais. La cave était profonde. A l’entrée de l’immeuble, dans un silence d’administration qui ne laissait rien filtrer de ce qui se passait en bas mais que personne n’ignorait, une femme, banale ménagère au chignon bien tiré, demandait des nouvelles de sa fille à une sentinelle en uniforme vert-de-gris. La malheureuse, persuadé qu’elle parlait à un soldat allemand ne possédant que quelques rudiments de français acquis pendant l’occupation, s’échinait à moduler ses phrases.

           — Ma fille, disait elle en frappant sa poitrine pour mieux montrer le lien charnel qui l’unissait à la prisonnière, dix-huit ans seulement, arrêté lundi par policiers allemands, elle s’appelle Simonette Herrou.

           — Ne vous frappez pas, Madame, répondit Mickaël qui se trouvait être de faction, elle est entre de bonnes mains. Vous aurez des nouvelles bientôt.

            La femme sursauta. Ses yeux accrochèrent ceux de Mikaël, des yeux fixes, bleus et nets, avec une flamme courte parcourue par la gouaille. Bien qu’elle ne se mêlât pas de résistance active comme sa fille, Louise Herrou possédait un esprit patriote.

            — Mais vous êtes Breton, et même des Côtes du Nord! dit-elle, surprise de reconnaître l’accent de son terroir.

            — De Plouguenast, pour vous servir! répondit Mikaël d’un ton que Louise Herrou jugea provocateur.

            — Comment peux-tu, poursuivit-elle en tutoyant tant elle était surprise.

            — Chacun défend son pays comme il l’entend répliqua Mikaël.

             Il ressemblait à ce moment à un cheval secouant sa crinière pour en chasser un taon.

             — Je ne sais rien de votre fille, poursuivit-il glacial en effaçant de sa personne tout ce quelle pouvait avoir de débonnaire la minute d’avant.

             Louise ne baissa pas les yeux. Elle mit un point d’honneur à toiser le traître, mais elle savait, à ce moment précis, que sa fille ne sortirait jamais vivante de ce cul de basse fosse où elle avait été jeté.

          Alors, et seulement, les mains bien enfoncées dans les poches de son manteau gris, elle tourna les talons. Ses yeux la picotaient, un poids terrible écrasait sa poitrine, mais elle attendit d’avoir franchi une centaine de mètres pour se laisser aller aux larmes. Elle n’allait tout de même pas faire l’aumône de son chagrin à ce clampin sans honneur.

          Hélas, elle ne se trompait pas. Le 8 juin 1944, Simonette Herrou fut fusillé en même temps que Le Barz devant le mur d’enceinte de la caserne du Colombier sans même savoir que le débarquement, pour lequel ils s’étaient sacrifiés, avait eu lieu deux jours plus tôt en Normandie. Pour Le Cueff, ce fut une autre histoire. Il était devenu à son tour un symbole et ses obsèques, célébrées à l’église Saint-Germain, ne le cédèrent en rien à celles de Yann-Vari Perrot. Ironie de l’Histoire, ce ne sont pas, malgré la présence des dirigeants les plus en vue du mouvement, les funérailles d’un militant breton qui donnaient lieu à tout ce faste, mais celle d’un soldat allemand, le SS Mann Sicherhiest Polizei, Le Deuff Augustin, âgé de dix-neuf-ans, abattu par des terroristes. A leur corps défendant, l’ambiguïté était levée.

José Le Moigne

Septembre 2011

boule

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