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La montagne rouge 21 / réécriture

Publié le par le breton noir

 

 

blogtillon

 

21

         Les gours, s’il y avait une chose dont ils se fichaient bien, c’était du destin des gars qu’ils venaient d’arrêter. Qu’ils fussent maquisards où qu’ils soient innocents n’avait pas d’intérêt. Pour employer leur langue, ils s’en battaient les c… et quiconque aurait osé leur affirmer qu’ils étaient presque tous destinés à périr, moins respectés que du bétail, dans le trou noir de la déportation, n’aurait eu pour réponse que des rires obscènes. Leurs restes de scrupules n’étaient plus qu’un lointain souvenir. A présent ils avaient dépassé de très loin la ligne rouge qui permet de discerner le bien du mal. Aussi, comme des ouvriers à la fin d’une rude de journée, ils s’étaient bruyamment désaltérés puis étaient montés dans ce camion qui leur semblait maintenant faire partie de leur vie. Ils cassèrent une graine au siège de la SS à Saint-Brieuc puis, comme jadis les chevaliers du temple rejoignaient la poterne de leur Krak après un raid sanglant dans le désert, certains de leur bon droit, ils regagnèrent leur caserne de Rennes.  

         Pas de répit dans ce métier. 14 mai 1944, 19 heures, jour de la Saint Mathias. De nouveau un dimanche ! De nouveau le camion bâché !  De nouveau le tandem des boches pas d’avantage rassurés que la première fois ! C’est que, depuis un mois, la situation ne cessait pas d’évoluer. Les généraux convenaient en privé qu’ils ne tenaient plus le pays. Partout dans le Kreiz-Breizh l’armée de l’ombre prenait le pas sur la Wehrmacht.  Les menaces d’invasion se faisaient chaque jour plus précises et pour faire face à ce danger l’état-major boche n’avait d’autre solution que de renforcer la défense des côtes au détriment des troupes de l’intérieur, sans savoir pour cela d’où l’orage viendrait. Cela virait au jeu du chat et de la souris. Que passent des soldats isolés, des véhicules hippomobiles ou les colonnes motorisées étiques et c’était l’embuscade, souvent menées à partir de voitures en marche. Cela allait trop vite. Comment poursuivre les assaillants dans ce pays touffu qu’ils connaissaient par cœur ? À peine avait-on digéré la surprise, ordonné la riposte que déjà ils avaient disparu derrière les talus et les haies où que la vitesse de leurs automobiles avait mis hors de portée.

         La rafle de Callac, ou plus exactement son relatif échec, avait laissé un sacré goût amer sur les lèvres de Flambard de Rudolph et de Prigent. Comment se satisfaire de la prise de comparses trop éloignés de l’épicentre pour qu’ils puissent donner, à condition encore qu’ils parlent, des renseignements d’une quelconque utilité.  Le nerf de bœuf avait valsé, les séances de tortures s’étaient multipliées, les murs de Saint-Brieuc avaient tremblé des cris des malheureux mais tout cela en vain. Au bout du compte, il avait fallu se résoudre à expédier ces malheureux vers la lointaine Allemagne et de les y laisser pourrir. Il fallait bien en convenir, tout ça n’était que de la mise en scène, une peinture en trompe l’œil qui n’abusait personne et ne faisait que relever l’outrageante prospérité du maquis de Callac, toujours plus audacieux, toujours plus dangereux, toujours plus insolent, véritable cancer sur l’orgueil de Flambard.

          Le pire avait été atteint le 1er mai. Ce jour-là, à Maël-Pestivien sous la conduite de Jojo, et à Saint-Nicolas du Pélem, sous celle de Louis Pouchoron, autrement dit le commandant Alain, les FTP, portés par les vivats de la population en liesse, avaient défilé, revolver à la ceinture et mitraillette au poing, en plein secteur de l’adjudant Prigent. Au bord de l’apoplexie, Prigent avait aussitôt téléphoné à Flambard qui, furieux, l’avait sèchement renvoyé à son incompétence.

         — Mais, mon lieutenant, avait bredouillé Prigent, que voulez-vous que je fasse ? Personne ne les dénonce. Les femmes leur fournissent lait, œufs et lard et si d’aventure elles veulent se faire payer, l’argent provient de l’attaque des bureaux de poste et des perceptions. Quant au tabac, lequel leur sert aussi de monnaie d’échange, savez-vous que l’autre jour une bande a traversé Callac en braillant : nous avons fait deux camions sortant de la manufacture de Morlaix ! Le temps de réagir il avait disparu.

         — Et que font les Allemands ? Il y a bien une kommandantur chez-vous.

         — Si vous me permettez l’expression, ils ne voient pas le jour.  Tenez, la semaine passée, tandis qu’ils concentraient de gros moyens pour une opération de police à Saint Nicolas, les terroristes qu’ils traquaient interceptaient une voiture de l’état-major à Croaz-Tasset et abattaient, je ferais mieux de dire exécutaient, le lieutenant-colonel qui s’y trouvait.

          — Dites, Prigent, croyez-vous que je puisse l’ignorer. Cela a fait assez de foin ! Le commandant de la place de Saint-Brieuc tombant sous les balles des terroristes ! Et dans votre secteur mon petit vieux ! Il y avait, il y a peut-être encore, de la représaille dans l’air. Savez-vous au moins qui a pu faire le coup ?

         — Secret de Polichinelle mon lieutenant. Jojo, Etienne, Lagadec et Rohou. Ils opèrent pour ainsi dire au vu et au su de tous. Mais de là à les arrêter !

         — Si je vous comprends bien, c’est encore une affaire pour Rudolf et pour moi ?

         — Je n’osais pas le suggérer. En effet, mon lieutenant, il nous faudrait une revanche.

         — Qui, vous-même en conviendrez, est bien loin d’être garantie !

         — A force, mon lieutenant, le dernier mot, devrait être pour nous.

         — Certes, nous ne pouvons baisser les bras. Nom de Dieu, la loi c’est nous et personne d’autre. ! En plus des Allemands, je vais demander le renfort de la formation Perrot, des miliciens et des Ukrainiens du général Vlassov. Ceux-là ne s’en laissent pas conter.  Et s’il le faut, eh bien, nous reviendrons. Notre devoir exige qu’il n’y ait plus un seul terroriste dans le département.

        Le ton se voulait assuré mais en réalité, Flambard, qui comme tout un chacun connaissait les rumeurs, savait que sur ce coup il engageait ses meilleurs atouts. Il connaissait l’enjeu.  Il lui fallait forcer la décision s’il voulait, quelle que puisse être l’issue de la partie, se présenter en position de force. Sinon, inutile de se nourrir d’illusions, il avait tout à craindre.

        Flambard avait des mouches, des maquisards pas très francs du collier qui, dans le fond, se ménageaient comme lui une porte de sortie. Ainsi était-il averti que le maquis de Callac s’appelait maintenant la compagnie Tito. Non, comme on pourrait avec naïveté le croire en référence au futur maréchal. Ils étaient presque tous communistes, mais ainsi que Jojo l’expliquera plus tard, leur formation politique était des plus rudimentaires et, même s’ils avaient connu l’action de leurs homologues des Balkans, l’idée ne leur en aurait jamais traversé la cervelle :

          — Certes, disait l’intéressé, nous étions patriotes, mais si nous n’avions pas de doutes sur ce que nous ne voulions plus, notre conception de la société de l’après-guerre ne restait très vague. Alors, donner à notre groupe le nom d’un type dont nous ne savions pour ainsi dire rien ! Lénine ? Peut-être. Mais Tito ! Allons, soyons sérieux ! Tout ça n’est que de la légende. Nous n’étions pas devins. Le fin mot de l’histoire c’est qu’un soir où nous étions réunis, à Corlay, dans l’arrière- salle du café Baron, Kuntz, qui pour nous répondait au surnom de Thierry, responsable interrégional des maquis FTP[1] et chef de l’état-major FFI[2] de la région Bretagne, un type de poids dans le réseau, conquit par la drôlesse du petit chien du maître de céans, proposa que notre groupe s’appelât désormais du nom du joyeux animal. Voilà qui était drôle et digne de la jeunesse des grands gosses que nous étions restés. Pas besoin de mettre aux voix. La proposition fut aussitôt retenue. Ainsi est née la compagnie Tito.

          Le commandant Alain, par ailleurs Chef départemental des FTP des Côtes-du-Nord, était le seul patron, organisateur et donneur d’ordre de la compagnie Tito. Cela ne se discutait et, si par hasard, tel ou tel aurait pu en être tenté, Charles Tillon, responsable et fondateur des FTP, celui-là même qui avait écrit, dès le 17 juin 1940 : « Peuple des usines, des champs, des magasins, des bureaux, commerçants, artisans et intellectuels, soldats, marins, aviateurs encore sous les armes, UNISSEZ VOUS DANS L’ACTION ! » y aurait mis bon ordre. Mais, dès lors qu’on évoque ces groupements guerriers où la jeunesse dominait, comment pourrait-on s’étonner, qu’à la périphérie du commandement, il se trouvait toujours des figures de proue dont le charisme et l’audace emportaient l’adhésion ? À la compagnie Tito, François Lagadec, autrement dit le grand sifflet, et le ludique et juvénile Jojo, en étaient les symboles. Jojo, une véritable légende celui-là, quatre fois arrêté, quatre fois évadé, blessé un nombre incalculable de fois et toujours sur la brèche, imposait son aura à, la trentaine d’hommes qui formaient le noyau dur de l’organisation. Sacré Jojo, toujours à la limite de l’inconscience et de la gloire !

         À dix-neuf ans, quoique breton des cheveux à la pointe des pieds, Jojo faisait penser en tout point à Gavroche. Vif, adroit, le visage ponctué d’une fine et soyeuse moustache, il possédait l’élégance du chat et la désinvolture d’une bête de race.

        On le disait téméraire, parfois même imprudent, sans confondre pour autant hardiesse et démesure. Aussi, s’il misait sur la chance, c’était toujours avec discernement si bien qu’au bout du compte, celle-ci ne lui faisait jamais défaut. On l’aura vite compris, avec un tel gaillard, pas de repos pour les Flambard, Prigent et autres collabos. Pas non plus de repos pour les soldats de la Wehrmacht.  Qu’ils battent la campagne ou qu’ils se terrent dans leurs bauges, son souffle chaud toujours leur brûlait les talons. Et s’ils cherchaient à le forcer, comme on force un dix-cors, un ours dans la montagne, un puissant solitaire au détour d’un hallier, n’importe quelle bête noble que l’on sert à l’épieu, ils le savaient presque d’avance, c’était peine perdue.

        Ce presque enfant, ce héros à l’antique, portait sur lui le fumet joyeux et pétillant de l’aventure. C’était tout à la fois Robin des bois, Cartouche, Mandrin, et même un peu François Villon. Le temps avait passé mais son aura restait. Casquette vissée au sommet de la tête, le coude lourdement appuyé sur le bois de la table, sa lourde main de paysan découpant l’espace devant lui, personne mieux que Théo n’était à même de vous la faire partager. Gare à celui qui se risquait à écorner l’icône.

         — Jojo, bandit de grand chemin, vous parlez d’une blague ! lançait-il, furieux, si la conversation glissait vers les ratés, inévitables en soi de la Libération

         — Mais pourtant, Théo …

         — Je sais ce que tu vas me dire. Bourbriac, des anciens maquisards avec à leur tête Jojo, fauchant une bagnole, la maquillant en véhicule militaire avant de s’en aller,  tranquilles comme Batiste,  braquer un marchand de tissus …

            — Oui.         

           — Sans doute cela a-t-il eu lieu, encore que les détails restent très flou, mais ça s’arr   ête là. En octobre 1945, Jojo n’était plus en Bretagne. Il se trouvait à Montpellier, avec sur la manche les galons de sous-lieutenant, en passe d’embarquer pour les colonies avec 24ème régiment de tirailleurs sénégalais. 

           — Alors, Théo, pourquoi cette rumeur ?

           — Ça, mon gars, il faut chercher du côté de ceux à qui le crime profitait.

           — Flambard ?

          — Sans doute. Le lieutenant, alors incarcéré, avait tout intérêt à se poser en militaire soucieux de l’ordre qui n’avait fait que son devoir.

         — Mais Jojo dans tout ça ?

        —Flambard s’offrait, en ternissant l’image de celui qui l’avait tant ridiculisé,  la meilleure des postures. « Regardez, clamait-il à qui voulait l’entendre, ce jeune, qu’hier encore on présentait comme un magnifique résistant et qui se trouve maintenant recherché pour acte de banditisme ! Dites-moi, de lui ou bien de moi, qui est le défenseur de l’ordre ? …» 

         — Dieu merci, poursuivait le vieil homme,  et c’est le bouffeur de curé qui te parle, le salopard en resta pour ses frais. Jojo ne fut pas inquiété et sa gloire, en ce premier automne de retour à la Liberté, rejaillissant sur la jeunesse entière du pays. Grâce à elle, tout le monde, même ceux qui comme moi étaient restés peinards, nous donnait l’illusion d’en avoir également été et ce n’est pas une rumeur, fût-elle salement orchestrée  par Flambard, qui pouvait gommer ça !

*

          Le soleil était-il de sortie ce jour-là ? Sans doute. Ce n’est qu’à l’opéra que le drame s’accompagne de l’éclat des cymbales. Au fond, ce devait être une journée semblable aux autres, confite dans ses habitudes, les enfants à l’école ; les paysans aux champs avec leurs attelages ; les femmes faisant peut-être bouillir la lessive. Un jour tout simple en somme. Sans joie puisque c’était la guerre, sans vraie tristesse non plus. Peut même flottait-il dans l’air ce sourire tendre et inquiet que l’on voit aux statues et que d’aucuns, qui aiment se distinguer, appellent avec candeur le sourire de la mort.

          Lorsque vers midi les gours arrivèrent à Saint-Nicolas du Pélem, à bord de deux camions de la Wehrmacht, — le troisième à bord duquel se trouvait Chevillotte, ne quittant Saint-Brieuc qu’une heure et demie plus tard —, le bourg comme à Callac était déjà cerné.  Une quarantaine d’hommes, la plupart se demandant pourquoi, étaient tenus en joue sous le préau de l’école.

         Ferrand n’aimait pas Chevillotte, mais s’il le trouvait poseur, distant, trop sûr de lui et vaniteux comme un dindon, cette animosité n’allait pas jusqu’à la haine. La haine, cette violence qui chaque jour le rongeait un peu plus, il la réservait aux communistes, aux patriotes de tous bords, à ceux qu’il lui fallait détruire pour ne pas être crucifié.

          — Ferrand, attrape cette mitraillette et va rejoindre ces messieurs. Ton boulot comme le leur est de garder les prisonniers.

         Au Bezen Perrot, si sur le fond les chefs n’étaient pas contestés, dans une démarche destinée à maintenir l’équilibre des égos souvent chauffés à blanc, il arrivait souvent que l’on abandonnât, même en grinçant des dents, des commandements très ponctuels à certains ambitieux. Aujourd’hui la responsabilité de l’action à mener avait été confiée à Bleiz et, à peine débarqué, le bougre, se prenant au sérieux, s’était mis à gueuler à la manière d’un feldwebel. 

            En uniforme de chasseurs alpins, bleus avec un callot de la même couleur et un brassard jaune porté sur le bras gauche, les messieurs en question étaient des miliciens de la SSP[3] obéissant aux ordres d’un certain Max, un type de la Gestapo, plus grand et découplé que la moyenne, avec au visage allongé et un regard chafouin. Un vrai méchant de bandes dessinées. Parce qu’ils se considéraient comme des militaires, les gours nourrissaient un profond sentiment de mépris envers les miliciens qu’ils regardaient de haut, mais, à force de se côtoyer dans les assauts contre les maquisards, de participer aux mêmes interrogatoires, aux mêmes séances de torture, on finissait par se reconnaître. Ferrand ne fut donc pas étonné de trouver là Cadum, fils d’instituteur parlant l’allemand à la perfection ce qui lui donnait d’emblée le rôle de l’interprète aux cours des interrogatoires, d’Ambert de Serillac, hier encore étudiant en médecine, un certain de Combourg nobliau décavé au parcours incertain et un vicomte de la région de Quimperlé dont il ne parvenait pas à retenir le nom. Cela allait de soi, qu’ils soient bien nés ne rendaient ces aristos ni moins vicieux, ni moins retors que leurs comparses qu’ils regardaient avec dédain.

          À quatre pas de là, quatre brutes fieffées s’amusaient à simuler l’exécution des prisonniers. Guy Daigre, un borgne qui répondait aux sobriquets charmants d’Oeil de verre ou de Coco bel œil, les dominait de tout le poids de ses manières de ruffian. Il était alcoolique au dernier degré, d’une violence monstrueuse et sa cruauté était telle, qu’à moins d’être malade, on ne pouvait l’imaginer. Le sergent qui se trouvait à ses côtés, un petit homme rondouillard, véritable gibier de potence, sortait tout droit de la prison de Rennes. Quant au dénommé Hocquart, qui affirmait à qui prêtait l’oreille sa répugnance à participer aux brutalités, se gardait bien d’avouer que sa position de voyeur lui procurait un plaisir sadique qui agissait sur lui à la manière d’une drogue. À chaque opération, on trouvait à côté de Guy Daigre, un jeune homme d’environ dix-huit ans que les boches semblaient tenir en très grande affection. Ferrand ne put contenir un flot de pensées troubles en regardant le gosse. La rumeur affirmait que beaucoup d’officier SS avaient des goûts contre nature : « Petit pédé » murmura-t-il tout bas. Après tout, Ferrand était un homme de son époque.

           Bien sûr, on ne se salua pas et c’est avec un soulagement visible que, deux heures plus tard, Ferrand vit se pointer la relève en la personne de Morin.  En face du préau, un car où se vautraient une dizaine de militaires Allemands stationnait au milieu de la cour. Ferrand s’y installa et s’assoupit presque aussitôt.

          Mais il était écrit que son repos serait de très courte durée. À 15 heures 30 toujours aussi tonitruant, Bleiz vint le secouer comme il venait de secouer les autres gours qui, désœuvrés, bavardaient en fumant comme le font tous les soldats du monde lorsque la guerre fait relâche. Chevillotte et son groupe venaient de débarquer.

           — Magnez-vous l’train ! Grimpez dans cette camionnette ! Et fissa nom de Dieu !

          Sacré nom, Bleiz avait décidé de se surpasser.

         On grimpa donc dans la camionnette dont l’un des bancs latéraux était occupé par des soldats allemands. On s’assit donc en face, les armes sur les genoux. La camionnette s’ébranla dans le sillage d’un autre véhicule débordant lui aussi de SS, de miliciens et d’Ukrainiens de la division Vlassov lui-même précédé de deux tractions avant couvertes de poussière. Le convoi roula ainsi pendant trois ou quatre kilomètres puis s’arrêta au milieu d’une plaine rocailleuse à la limite des friches et des bois. Un lieutenant SS, sec et droit comme un roseau sauvage, descendit de la Citroën de tête. La cravache à la main et l’air peu amène, il fit appeler Bleiz. Leur conclave fut de courte durée. Bleiz pouvait bien se parer des oripeaux de l’importance, le boche donnait les ordres et le chargeait de les transmettre. Son rôle se limitait à celui d’une courroie de transmission. Ferrand savait pourquoi il était là et n’était pas de ceux qui retournent leur veste. Mais il était breton et même s’il se trouvait embrigadé au sein de la SS, il estimait que cela méritait un semblant de considération. La morgue de l’officier, la veulerie de Bleiz avaient quelque chose d’humiliant, voire même d’avilissant, mais il n’aurait servi à rien de l’évoquer. Bleiz, hissant sa vanité à la hauteur du grand menhir de Locqmaria n’y voyait que du feu. Ainsi en va-t-il des baudruches. Il se voulait l’égal du lieutenant SS mais n’en était que le larbin.

         Histoire sans doute de mieux le compromettre l’officier décida de diviser ses troupes en groupes mixes mêlant à parité les soldats et les gours puis, comme Ferrand l’avait vu faire aux battues aux nuisibles, les unités se mirent en ligne et avancèrent en fouillant chaque mètre carré. Une fois de plus Bleiz fit entendre sa voix. 

       — Pas de quartier, lança-t-il d’un ton jubilatoire. Si un type se présente, vous l’arrêtez ! S’il résiste, vous l’abattez ! On aura tout le temps de faire le tri après !

         Ils explorèrent des kilomètres de landes, de bois et de broussailles sans rencontrer âme qui vive. En matière de coup d’épée dans l’eau il était difficile de faire mieux. Alors, vexé, le lieutenant SS pris à son tour la parole.

         —Vous voyez ces deux fermes ? dit-il en désignant du bout de sa cravache le hameau de Ty-Nevez en Peumerit-Quintin et plus précisément les deux exploitations jumelles qui, les premières sur le chemin bordé de ronces qui menaient au hameau, se détachaient comme des bastions de la lumière rase.  C’est un vrai nid de terroristes ! Fouillez-moi ça ! Rien ni personne ne doit vous échapper !

         Cela sonnait comme un appel au meurtre et au pillage.

         Dans la première des deux fermes, plus solidaires sans doute qu’ils ne l’avaient jamais été, Louis et Jeanne Le Gloan, attendaient, debout devant le front des armoires et le lit clos, que la soldatesque enivré par la promesse du butin, franchisse la porte basse. Dans la pénombre, les clous de cuivre de leur armoire de mariage, brillaient avec tendresse.

          Et bientôt ils furent là, s’abattant s’abattant sur la ferme et ses occupants, pareils à ces nuages un vol de sauterelles qui après leur passage, tout là-bas en Afrique, Louis tenait ça d’Hippolyte Le Moël, un ancien de la coloniale, ne laissaient pas un épi vaillant sur des champs hier encore florissants.

        Éjectés de la ferme on les battit à coups de bottes, de crosse, à coups de nerf de bœuf. Et toujours revenait l’obsédante question :

           — Quels sont les noms des terroristes qui ont dressé leur camp dans les taillis de Ty-Nevez il y a deux ou trois jours ? 

          Les salauds étaient bien informés. 

         Bien des années plus tard, quand poussé dans ses derniers retranchements alors que nous le tarabustions, chez Yannick, le café-tabac épicerie du bourg, si Louis Le Gloan acceptait d’évoquer ce terrible après-midi, c’était dans un élan de modestie qui l’honorait et nous laissait assis.  

          — Vous me connaissez, annonçait-il en préambule, aujourd’hui pas plus qu’hier je ne suis un héros.  Tenez, je n’ai aucune honte à l’avouer, si j’avais su quoi que ce soit, ne serait-ce que pour ne plus voir torturer Jeanne, je l’aurais dit sans beaucoup de remords. Mais, puisque je ne savais rien, je ne pouvais rien dire et ça, bien sûr, ça les mettait en rage.  Oui les maquisards avaient stationné là ! Oui je les avais ravitaillé mais ni plus ni moins que tous les autres ! Fallait pas se mettre mal avec ces gars-là !  Oui, il était exact que je connaissais de vue un certain Tavis qu’ils avaient arrêté à Saint-Nicolas ! Mais ça s’arrêtait là. Au-delà je n’étais au courant de rien. Ces types-là n’étaient pas du genre à balancer leurs noms sur la place publique. Alors, voyant qu’il n’obtiendrait rien de plus de nous, l’officier ordonna que l’on pille la ferme. Gast, je les vois encore, transpirant sous leurs casques d’acier ou leurs callots, entrer et sortir, les bras chargés de notre bien, et de cette ferme, modeste et mal fichue, mais qui représentait tellement pour nous après des siècles de misère noire, il ne resta plus bientôt qu’une coque vide. Les chiffres sont gravés dans ma tête et le resteront jusqu’à l’heure prochaine de ma mort : Quatre kilos de beurre, cent à cent vingt kilos de lard, tous les œufs de la ponte, notre réserve de saindoux, de pain et d’eau de vie. Ce fut un complet lessivage.  Et, comme cela ne leur suffisait pas, ils ont cassé la croûte sur place et vidé un tonneau d’eau de vie de cidre que je venais de mettre en perce. Nous autres paysans, depuis la nuit des temps, savons ce dont est capable une troupe que plus rien ne retient. Cela se termine toujours par la terre brûlée. L’officier qui commandait dégaina son révolver puis, donna l’ordre d’incendier le hameau avec une voix qui nous glaça. Nous vîmes alors des soldats, dont certains parlaient le breton aussi bien que nous, courir, avec la joie brutale des enfants édifiant un tantad pour la Saint-Jean, courir et ressortir de la grange avec des ballots de paille qu’ils enflammèrent avant de le jeter au bas de l’escalier ainsi que dans l’étable. Sans doute y avaient-ils des paysans parmi ces salopards car je fus autorisé à libérer les bêtes qui, au milieu des flammes beuglaient, ruaient et s’étranglaient à leurs licols.

         Toujours à ce moment de son récit, Louis, dans un effort qui lui coûtait, cherchait à redresser son corps que l’âge avait noué et l’on voyait passer dans ses yeux pâles la crainte de ne pas y parvenir comme, sans doute, ç’avait dû être le cas ce jour de mai 1944, quand il s’était agi de redresser ses os brisés par la torture pour s’avancer en titubant vers l’étable où les vaches affolées ne savaient plus où donner du sabot. Il ne le disait pas, un paysan ne s’attarde jamais à pleurer sur son sort, mais tout le monde savait qu’il revoyait, en regardant passer dans la seule rue du bourg les tracteurs boueux revenant du maïs, les silhouettes basses des fermes de Ty-Nevez d’où s’échappaient, dans une troublante fluorescence, les flammes de l’enfer en goguette ce jour-là sur les bruyères et les landes de Peumerit-Quintin.

José Le Moigne

2011 


 



[1]FTP : Francs-Tireurs Partisans.

[2]FFI : Forces Françaises de l’Intérieur.

[3]SSP : Selbstschutzpolizei.

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