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La montagne rouge 18

Publié le par le breton noir

 

 

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Bretagne, Côtes d'Armor, route de Callac, ptographie : Christine Le Moigne-Simonis

18

         À l’avant du camion le conducteur en uniforme de la Wehrmacht et son co-équipier mitraillette en sautoir, étaient loin d’étaler l’insolente superbe qu’ils affichaient encore quelques semaines auparavant. Toutes les guerres se ressemblent. Les sans grades sont toujours les premiers à humer l’air de la défaite et dans le cas présent, ce n’étaient pas les rodomontades de l’état-major, relayées par des officiers chaque jour plus crispés par le regard inquisiteur de la SS, qui auraient pu les amener à nier l’évidence.  Il suffisait d’ouvrir les yeux : la guerre était perdue. Évidemment, contrôlant jusqu’à leurs pensées, ils se gardaient de l’exprimer, mais la rengaine : mourir pour la patrie est le sort le plus beau, à supposer qu’ils y aient cru un jour, n’était plus maintenant qu’une coquille vide, un slogan asséché par le vent de l’Histoire.  Sauver leur peau était le seul défit qui subsistait dans leurs consciences lourdes. Qu’ils étaient loin les jours joyeux et insouciants de l’invasion, quand il semblait qu’il suffisait de se baisser pour cueillir le monde. Le désastre en Russie avait changé la donne. Sans savoir où et quand il aurait lieu on s’attendait à un débarquement. La peur avait changé de camp. Même la Bretagne aussi avait changé. Ce n’était plus l’arrière avec ses joies, son opulence et son confort. Les maquisards occupaient la montagne et les bois, frappant là où on ne les attendait pas et malgré les représailles, les tortures et les assassinats, il fallait être aveugle pour ne pas reconnaître que la population les soutenait de plus en plus ouvertement.   

          Outre la crainte qui les tenaillait, nos deux feldgraud, appelons-les Heinz et Frantz, étaient très loin d’apprécier leur mission. Même de matière rudimentaire, les militaires, de quel bord qu’ils soient, conservent au fond de leur besace quelque chose qui ressemble au sens de l’honneur. Ni Heinz ni Frantz n’aimaient pas la trahison et que les hommes qu’ils convoyaient portassent la tenue de la Waffen SS ne changeait rien au fait. Qui plus est, ils étaient dangereux. Une embuscade est si vite tendue. Traverser un pays redevenu hostile avec au cul une pareille engeance n’était en rien une sinécure.

          Quelle heure pouvait-il être ?  Dix-sept heures. Peut-être bien dix-huit. Aucun des gourds installés à l’arrière du camion, Targaz pas d’avantage que les autres, n’avait envie de consulter sa montre.

          Ferrand lui tapa sur l’épaule.

    On va où à la fin ? s’exclama-t-il en regardant la route défiler par les pans relevés de la bâche.

Des jours comme celui-là, Targaz semblait prendre plaisir à justifier son pseudonyme. Ses yeux s’étrécissaient jusqu’à ne plus former qu’une ligne étroite d’où s’échappait un regard perçant qui semblait à même de percer le plus épais blindage.  Ses joues, hier encore un peu poupines et aujourd’hui creusées où deux sillons symétriques convergeaient vers son menton carré étaient alors parcourues par un frisson imperceptible qui signifiait, pour qui savait le voir, son intention, non forcément de nuire, mais de blesser assurément ; et c’est exactement ce qu’il fit en claquant à la gueule de Ferrand, comme un coup droit bien appuyé :

    Mais t’es miraud ou quoi ? Pour l’instant nous roulons vers Saint-Brieuc ou vers Guingamp. Après, qu’est-ce que j’en sais ! Demandes à Péresse si tu l’oses ? Je te fiche mon billet qu’il ne répondra pas.

En principe, cela n’admettait pas de réplique, mais Ferrand insista :

    À ce qu’on dit, il y a de la rafle dans l’air !

Alors Targaz livra le fond de sa pensée :

    Grand bien te fasse si ça te branche. Moi, je te le dis comme je le pense, je ne me suis pas engagé au Bezenn pour jouer les policiers. Il y a les gendarmes pour cela. Penses-en ce que tu veux, je m’en balance royalement.

          Ah, les gendarmes ! Selon Péresse tous des supplétifs de la milice autorisée à franchir la ligne de démarcation ou de la feldgendarmerie, tout juste bons à faire la chasse aux trafiquants du marché noir et à aider les collaborationnistes. Certes, en tant que militaires, comment aurait-il pu en être autrement, on peut dire qu’ils avaient le cul entre deux chaises, mais tout de même ! Beaucoup, soutenus par leurs officiers qui se voulaient, en dépit des ordres sans ambiguïté de Vichy, les gardiens de l’honneur du corps, se bornaient, dans la mesure de leurs possibilités, à la stricte application leur mission. Pas du genre à se compromettre, y compris dans la poursuite des réfractaires qui avaient, allez savoir comment, toujours un coup d’avance. D’autres, et bien souvent les mêmes, sans faire de bruit, étaient entrés depuis le premier jour en résistance, renseignant les maquis de l’intérieur en attendant le jour, pour eux inéluctables, où ils pourraient rejoindre, avec armes et bagages, les combattants de l’ombre. Hélas, et ce sont ceux-là que Péresse, appuyé par Targaz et quelques autres stigmatisaient tout en se louant de leur bassesse, il y avait l’ignoble lie et, comme toujours dans les périodes troubles, c’était elle, assurée de l’impunité, que l’on voyait le plus. Sur la montagne et ses environs, c’est-à-dire à l’intérieur d’un triangle qui de Guingamp va à Carhaix et de Carhaix à Callac, c’est-à-dire en suivant la vallée de l’Aulne, régnait la pire engeance, des gaillards plus dangereux qu’une nichée de serpents dans une meule de paille. Conduits par le lieutenant Flambard l’adjudant Prigent, son double et son coadjuteur, ces reîtres d’un genre nouveau, dans leur traque hallucinée des terroristes — ainsi appelaient-ils, à l’instar des boches, les maquisards —, ne connaissaient ni le repos ni la pitié.   

          Né le 21 novembre 1901 dans le Calvados, Jean Flambard, commandant la section de gendarmerie de Guingamp, passait, aux yeux de sa hiérarchie, pour un officier plein d’allant, énergique, courageux et pour tout dire à l’avenir certain. Bien sûr, à peine le vent aurait-il tourné qu’ils allaient, soucieux de s’offrir à bon compte une virginité, le lâcher comme un chien que l’on accuse de propager la rage, mais pour l’instant, les galonnés de Rennes, ravis de voir le sale boulot s’accomplir sans qu’ils aient à se donner la peine de prononcer un ordre, louangeaient l’endurance et la hargne du le lieutenant dans sa poursuite des terroristes. N’avait-il pas, en moins de deux semaines, procéder à l’arrestation d’une quinzaine de malfaiteurs auteurs d’attentats contre les mairies et les fermes isolées, épouvantant les populations.  Voilà qui, à tout le moins, méritait reconnaissance de ses pairs.  Le 1er février 1944, récompense suprême, le lieutenant Flambard était cité à l’ordre de la légion.

           À la réflexion, même en se gardant des clichés trop hâtifs, avec ses cheveux blonds savamment ordonnés, ses yeux perçants faits pour scruter au loin ou pour vous transpercer, sa taille bien prise dans sa vareuse bleue barrée d’un baudrier, et jusqu’à son révolver qui semblait déborder de l’étui, Flambard, peut-être tenait-il cela de ses origines normandes, avait tout du guerrier viking. Une vraie image de l’homme aryen tel que le dépeignait la propagande, le prototype de SS sauf que, l’avait-il oublié, il était un gendarme français. De son côté, aussi rond que son chef était mince, Prigent, ainsi qu’on peut le voir dans les duos comiques, était son parfait contraire. Parlant breton comme ses administrés, le chef de brigade de Callac, natif de Plestin-les-Grèves et frisant lui aussi la quarantaine, pouvait passer, pour ceux qui n’avaient affaire à lui que pour les choses quotidiennes, pour un homme bonasse, aimable et arrangeant, un gars du coin en quelque sorte.  Mais qu’on ne s’y trompe pas. Les deux faisaient la paire. Souple et délié comme un cobra royal flambard vous frappait à la gorge tandis que son alter égo aux allures de buffle chargeait et piétinait sans la moindre pitié. Le plus souvent, quand vous quittiez leurs griffes, c’était pour tomber dans celles des boches d’où vous ne ressortiez, à condition d’avoir échappé au coup de révolver dans la nuque, à la fusillade ou à la mort hideuse sous la torture, qu’avec un aller simple pour Buchenwald ou pour Dachau. Un tiers de siècle avait passé, mais Théo n’avait rien oublié.

    Le gars Cadec, racontait-il comme si les faits dataient seulement de la veille, avait bien souvent déjà eu le feu aux fesses. En particulier, au bois de Kerchouan du côté de Corlay où il n’avait échappé à la battue organisée par Flambard et Prigent, furieux de s’être fait rouler à Belle-Île-en-Terre où le maquis avait purement et simplement piqué les armes des gendarmes, que le coup de feu que l’adjudant Quéméner, comme quoi il faut éviter autant que cela se peut de mettre tout le monde dans le même sac, avait tiré en l’air pour alerter les patriotes.  Mais vous le savez bien, à trop tirer sur la corde elle finit par se rompre. Une semaine plus tard il s’était fait poisser, avec six de ses camarades, à Saint-Caradec, par les mêmes Flambard et Prigent que leur échec précédent avait rendu d’autant plus enragés.  . Seuls Roger Cadec et Marcel Divenah sont chance revenus de déportation. Les autres se sont dissous dans les fumées des crématoires. L’affaire à fait grand bruit à la libération.

          Depuis la formation du Bezenn Perrot, des Prigent, des Flambard, les types qui s’entassaient à l’arrière du camion en avaient croisé partout sur le théâtre de leurs opérations. Ferrand avait raison. On ne les faisait pas venir de Rennes pour contempler le paysage, un ratissage de grand style se préparait. Le tout était de connaître le lieu mais là, comme l’avait prédit Targaz, Péresse refusa de répondre. Le savait-il lui-même ? Les boches étaient le plus souvent avares de confidences. Ils se servaient des miliciens en ne leur révélant qu’au tout dernier moment le lieu d’opération. Après tout, quelles que puissent être les garantis qu’ils leur donnaient, ils étaient du pays. Il fallait l’admettre même si l’orgueil prenait un sérieux coup. À défaut de répondre à Ferrand, Péresse se rencogna plus qu’il ne s’appuya contre la ridelle la plus proche, ferma les yeux et ne dit plus un mot. Targaz en fit de même. C’était comme si la guerre n’existait plus pour lui. Il imagina que, dans les tranchées, les poilus devaient en faire de même entre deux offensives. Pour autant, qu’il redevint humain pendant quelques instants n’impliquait pas qu’il abaissât sa garde. Bien au contraire, bien loin de l’amollir, ces courts moments d’isolement le rendaient plus lucide. Ainsi, sans doute, les cavaliers mongols, guidés par Gengis Khan, somnolaient-ils sur leurs montures en traversant les steppes qui les menaient vers des pays où après leur passage il ne resterait plus que des ruines fumantes. Souvenir d’école, Targaz pensa aux Huns qui, sans prendre la peine de s’arrêter pour allumer un feu, attendrissaient leur viande entre leurs fesses et le cuir de la selle. Au fond, lui aussi, à sa manière, n’était-il pas un guerrier d’Attila ? Il observa Péresse. Le chef ne dormait pas mais il faisait le vide en lui. Conscient de l’importance de l’instant Targaz chercha à l’imiter mais, aussi puissante que fut sa volonté, il n’avait pas encore atteint l’extrême degré de détachement que cela impliquait.

           Alors, faute de mieux, il continua à rêvasser.

 

José Le Moigne

                   Juin 2011

 

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