La montagne rouge 17

Publié le par le breton noir

 

 

 

HPIM1104

 

Rennes, porte fortifiée, photographie : Christine Le Moigne-Simonis

 

 

17

 

           Ils étaient cent. Cent jeunes gens égarés dans une guerre beaucoup trop grande pour eux. Ils ne venaient pas tous de la montagne mais, de quel endroit qu’ils vinssent de la presqu’île armoricaine, la montagne rouge se présentait à eux comme une proie offerte à leur bestialité si bien, qu’après chacun de leurs passages, ce n’était plus le glorieux drapeau de la Commune qui s’agitait au vent, mais une bannière maculée par le sang des martyres.

    Dis-moi, quelle différence fais-tu entre posture et imposture ?

          Qui pouvait croire cela ? Les gours  rentraient à peine du pays vannetais où, après avoir été rejoints par une dizaine de douaniers Allemands, ils avaient mis à sac l’île de la jument dont-ils savaient, avertis par dieu sait quel trahison, qu’elle abritait des responsables des maquis,  procédés à de nombreuses arrestations, torturés sans pitié, et si, une fois à Rennes ils avaient laissé les Allemands exécuter les patriotes, ce n’était pas que le remords les avait envahi, mais simplement parce que c’était la règle. Du moins pour le moment. Ils n’avaient pas fermé les yeux quand on avait creusé des fosses le long d’un mur de la caserne, ni boucher leurs oreilles quand les martyres avaient hurlé plus que chanté La Marseillaise et Le Chant du départ, devant la gueule des fusils et crier Vengez-nous ! avant d’être fauchés tandis que résonnaient, malgré l’épaisseur des murs, les pleurs des camarades gisants exsangues sur leurs paillasses. Or, comme si rien ne s’était passé, Gouez et Le Maout, assis sur leurs châlits comme des docteurs de l’Université à une terrasse de Saint-Germain-des-Prés ou du Quartier Latin, parlaient philosophie.

          Targaz, quant à lui, se tenait dans un prudent silence. Il n’était pas indifférent à la conversation, mais conscient de son âge et de son ignorance, il refusait, en donnant son avis,  de passer pour un crétin inculte aux yeux de ses aînés lesquels, comme on hèle parfois de vieux amis qui passent dans la rue,  invitaient Bergson, Heidegger et Socrate, et d’autres encore dont Targaz n’avait jamais entendu parler, à prendre en quelque sorte un café avec eux. Posture et imposture ? Lorsqu’il s’agissait de manier des concepts, Targaz en convenait bien volontiers, il n’était pas à la hauteur. Ce n’est pas pour autant qu’il était ignorant. Il avait deviné pressenti que dans ce cas précis les termes n’étaient pas aussi antonymiques qu’ils pouvaient le paraître. Sans doute même cousinaient-ils seulement séparés par le degré de la charge négative qu’ils avaient en partage, mais comment l’exprimer avec son ses mots trop pauvres ? Dans le civil, Gouez comme Le Maôut étaient instituteurs. Tout de même, il n’allait pas lever la main comme à l’école ? Alors, même si cela, il en était conscient, constituait un début de posture, il se servait de sa jeunesse comme d’un alibi.

          Cependant, la formation Perrot n’était en rien une pouponnière. La tendresse comme la pitié n’étaient pas au programme et Targaz, chaque jour un peu plus, à force de la fréquenter, devenait hermétique à la souffrance des autres. Pourtant, il avait beau cultiver l’indifférence et l’amnésie, ce soir, il ne comprenait pas par quel chemin passaient Gouez et Le Maôut, pour pouvoir afficher, les mains encore tâchées de sang, un détachement aussi profond. Autant en convenir, sans doute était-il encore un peu trop tendre, mais là était la vérité. Plus besoin maintenant d’examen de conscience. C’était comme si le sang, la torture et la mort devenaient le reflet d’une banale réalité.

          Alors, pour la première fois depuis des mois, il pensa à Moysan. Il ne l’ignorait pas, son ancien camarade courait de caches en caches avec les F.T.P, pourtant, jamais, l’idée ne l’avait traversé, qu’un jour ils pourraient se trouver face à face le fusil à la main. Moysan, il le savait, n’aimait pas s’arrêter à la surface des choses. Il ne pouvait comme lui se contenter de l’action pour l’action. Soudain Targaz se sentit mal à l’aise. D’un côté la froide cruauté de Le Maôut et de Gouez et de l’autre l’idéalisme de Prosper Moysan. Voilà le genre d’équation qu’il refusait de se poser. Cette fois encore, la seule réponse était de se réfugier dans des souvenirs qui confortaient sa route. À cet instant, celui qui lui vint à l’esprit fut celui d’Hervé Le Quintrec, leur plus proche voisin à lui et à Man Goz. Il se souvenait d’avoir vu le bonhomme tenir en laisse un renardeau qu’il avait ramassé, blessé, au bord d’un chemin creux. C’était un merveilleux spectacle, tellement attendrissant, que de voir le goupil prodiguer à Hervé, à l’égal d’un chiot, câlineries et affection. Mais, ainsi que le disait Man Goz qui sur ce point-là aussi avait raison, il ne faut jamais se fier à l’eau qui dort. Une nuit, d’autant plus violement qu’on l’avait retenu, l’instinct avait repris ses droits et dès lors, après qu’il eut forcé le poulailler, égorgé une poule et retrouvé la clef des champs, le renard ne songea plus qu’à tuer, tuer encore, sans se poser d’autre question, afin de garder dans sa bouche le goût chaud et poisseux du sang.

           Ce souvenir n’avait rien de fortuit ni de futile. En effet, si vous lui aviez demandé, sous réserve bien-sûr de faisabilité, son vœu de réincarnation, Targaz n’aurait hésité une seconde. Cela allait de soi. S’il devait revenir sur la terre, se serait forcément dans la fourrure d’un renard, une joyeuse bête rousse, aussi puissante que rusé, habile à s’infiltrer dans l’arène des hommes afin de s’y repaître sans le moindre scrupule.

         Ainsi s’interrogeant, Targaz avait quitté le coin des philosophes pour regagner, peut-être également conduit par l’esprit de la meute, celui où les plus jeunes, sortant tout comme lui à peine de l’adolescence, jouaient à la belotte.

    Les celticards m’emmerdent ! rugit Ferrand tout en coupant à pique.

           Targaz sourit. Il comprenait de quoi il s’agissait. Lui aussi avait beaucoup de mal à suivre, entre deux exercices de maniement d’armes, les cours de breton littéraire obligatoires lors des périodes de repos.   Bretonnant de naissance, il ne comprenait pas pourquoi, parce que quelques olibrius groupés autour de Ropartz Hémon, avaient décidé de l’unifier, il devait réapprendre sa langue maternelle. Bien sûr, tout Breton le savait, des nuances existaient entre le vannetais, le cornouaillais, le trégorois, ainsi qu’avec le léonard. Mais on se comprenait, et c’était l’essentiel. Tout le reste passait au-dessus de leurs têtes. 

          Cela ne l’empêchait pas d’écouter, ainsi que tous les autres, Aman Roazon-Breiz radio en langue bretonne que dirigeait Ropartz Hémon et, comme il ne savait pas faire le tri entre la propagande et la pédagogie, la lutte culturelle et le racisme non pas rampant mais affiché, il se réjouissait, et l’ensemble des gours avec lui, d’entendre Youenn Drezen délirer sur les rapports du sport et la race.

          De sa vie, si ce n’étaient quelques parisiens en vacances, lesquels le plus souvent étaient des enfants du pays, Targaz n’avait jamais croisé personne qui ne soit pas breton. Il était né et il avait grandi dans un espace clos. Pourtant, tout comme ses camarades qui, il fallait bien le reconnaître, n’en savaient guère plus que lui sur ce qu’était le monde, il se réjouissait en entendant Drezen brailler bien plus qu’il ne parlait : « n’eo ket c’hoazh-a-benn a sozhun a zeu e vo gwelet morianed, Ploniz, pe baotred brizh-livet ar Sav-Heol o tont da gemer, war dachennoù ar vro, perchennoù ar sportoù dilezet gant ar Vretoned yaounk. Dalc’homp peg, paotred yaounk, ha sport dezhi ken no foeltro ! — Ce n’est pas demain la veille que l’on verra des nègres, des polonais ou les gars basanés du levant, venir saisir, sur les terrains de sport de notre pays, les perches des sports qu’auraient abandonnés les jeunes bretons. Tenons bon les gars, et du sport à en faire péter ! »

          À entendre Drezen faire son homélie, Targaz en arrivait à se persuader, qu’emporter par sa fougue à défendre la jeunesse et les valeurs bretonnes, un jour de Bleun Brug, le recteur de Scrignac aurait pu prononcer ces mots. Alors, pour l’humilié perpétuel qu’il était, tout devenait facile. Depuis toujours, la France, cette putain cosmopolite, n’avait de cesse que de bouffer les libertés bretonnes. Ainsi la formation Perrot, où il prenait autant plaisir à écouter les intellectuels qu’à côtoyer des gars plus proches de lui par leurs modestes origines, devenait, que ce soit au combat que l’on vivait au coude à coude ou dans l’intimité virile de leur casernement, cette famille, unie malgré les différences, qu’il n’avait jamais eue. Surtout, ils avaient en partage la haine des bolcheviques et donc par extension des maquisards puisque chacun savait qu’ils composaient le plus gros de leurs rangs. Ainsi, même si leurs motivations n’étaient pas toujours de celles qui puissent s’avouer, l’esprit grégaire jouait à fond dans ce groupe d’hommes jeunes et de surcroit triés sur le volet. Ensembles ou dispersés, rien ne pouvait les effrayer.  À peine avaient-ils reformé les faisceaux qu’ils brûlaient dans découdre.

 

José Le Moigne

Mai 2011

 

 

 

 

 

 

 

 

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kinzy 23/06/2011 00:22



Les vacances arrivent et la pression diminue


Bel bo grand frère!


@ bientôt