La montagne rouge 16

Publié le par le breton noir

 

 

 

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Célestin Lainé en uniforme d'officier de la SS (archives) 

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         Targaz ne demanda pas son chemin. « Trop fier ou trop plouc pour cela » pensa le père Dilasser, moitié clochard moitié dandy, qui passant le plus clair de son temps à l’entrée de la gare, était habitué à renseigner les arrivants. Question de savoir vivre, il ne tendait jamais la main à la fin de l’échange mais appréciait quand de lui-même le voyageur réorienté lui glissait une pièce. Entre les renfrognés qui passaient leur chemin la narine froncée comme le mufle d’un bouledogue et l’histrion qui, à défaut d’argent, le remerciait par quelques blagues abscondes ; la femme chic qui serrait son sac contre sa hanche de peur qu’il ne l’arrache ; la midinette, fauchée comme les blés, qui le récompensait d’un sourire de déesse qui lui gardait le cœur au chaud pour toute la journée, Dilasser avait établi un catalogue répertoriant tous les canons de notre triste humanité. Dilasser, ce jour-là, était embarrassé. Il lui était impossible de faire entrer Targaz dans l’une ou l’autre catégorie. Alors, faute de pouvoir se livrer à son jeu favori, Dilasser observa les faits et gestes du jeune homme. Ainsi le vit-il sortir de de sa poche une feuille de papier soigneusement pliée, probablement un plan qu’il consultait de temps en temps en longeant le boulevard de l’Alma. À mi-parcours, il traversa le champ de mars pour s’engouffrer sous le porche de la caserne du Colombier, au numéro 1 de la rue du même nom.

             Encore une de ces pourritures de milicien, grommela Dilasser qui connaissait l’affectation du bâtiment.

         Targaz n’était devenu Tagaz que parce que Yann-Vari Perrot avait été assassiné et qu’il avait juré de le venger. Auparavant il s’appelait Loïc, Loïc Kermanac’h et n’était rien si ce n’est un brin d’herbe, poussant en bordure d’un chemin, sans cesse piétiné mais sans cesse redressé, une graminée sauvage qui, à la fin du printemps, essaime aux quatre vents d’autres graminées sauvages. Mais il y avait eu ce pardon à Koat Kéo, hasard succédant à une suite de hasards, en apparence insignifiants, qui l’avait projeté, face au regard magnétique du curé, dans le mirage d’une Bretagne virile et conquérante que la présence des uniformes noirs avait rendu presque réel. C’était comme une levée d’orage qu’il appelait jeunesse mais qui n’était qu’une fuite en avant. Pareil à l’écuyer avant l’adoubement il avait passé l’automne avec les bagadoù stourm, s’entrainant avec eux sur la lande, découvrant peu à peu la force presque insolente de son corps et s’en faisant une religion, égarant son esprit dans une forêt de symboles qui apaisaient ses doutes faisant de lui, sans qu’il s’en rende compte vraiment, le coin d’acier sur lequel cogne le bucheron pour fendre d’un seul coup le plus dur des bois. Aussi, lorsque Péresse l’avait sollicité, sa réponse avait été aussi franche que rapide.

    L’abbé Perrot n’a pas été assassiné par un seul homme. Tout un pays s’est ligué pour comploter sa mort ; il faut les faire payer.  Je l’ai juré et je tiendrai parole.

         Et maintenant il se trouvait à Rennes, dans une caserne de la Waffen SS, face à ce type qui lui faisait signer son engagement. Le lieu était intimidant par son austérité, surtout cette petite pièce, seulement garnie de rayonnages, qui ressemblait à une cellule monacale. Seul un drapeau breton, plaqué contre le mur de droite, disait pourquoi on était là.

L’homme prit la parole.

       —    Avant de signer quoi que ce soit, il faut que tu saches que tu t’engages dans une unité combattante de l’armée allemande dont la mission est de traquer les terroristes. Cela veut dire que tôt ou tard il te faudra tirer sur des Bretons. Es-tu près à le faire ?

          Cela sentait un la leçon bien apprise et c’était un peu vrai. Targaz, sachant qu’on lui poserait ce type de question, avait tellement répété son argumentation qu’il la régurgitait comme un élève studieux récite sa leçon.

         Son vis-à-vis sourit. Au fond, cette fougue juvénile lui plaisait.

        —    Passons à l’organisation. Fini les bagadoù stourm. Armée allemande, uniforme et grades de la Waffen SS, voilà pour l’officiel. En réalité, nous n’avons renoncé ni à nos appellations, ni à notre organisation bretonnes. Ainsi, que Célestin Lainé porte les insignes d’obersturmführer, c’est-à-dire simple lieutenant, il n’en reste pas moins notre chef suprême.  De la même façon on s’en balance que son état-major, dont je suis, soit composé d’oberscharführer, des adjudants dans la SS, nous étions et nous restons des kerrenour. Pas non plus unterscharführer chez nous. Seulement des Kentour[1].  Quant à toi, si, dès que tu auras signé ton engagement tu deviens un SS mann, n’oublies pas que tu es et demeure un gour.  En réalité, nous sommes un clan celte dans la Waffen SS. Quelque chose d’autre à demander ?

        —    Non.

        —    La solde ?[2]

       —    Ce n’est pas pour l’argent, mais pour la Bretagne que j’ai décidé de prendre les armes.

        —    J’entends bien, mais il faut tout de même que je t’en parle. En tant que gour tu toucheras 4000 francs par mois. C’est une somme conséquente, mais je dois t’avertir dès à présent. Il te sera retiré 1800 francs pour la nourriture et 500 francs seront destinés à l’école bretonnante de Plestin-les-Grèves. Ta solde finale sera peu ou prou équivalente au salaire d’un instituteur ; mais tu n’auras pas beaucoup d’occasions de la dépenser. Pas question d’aller parader en ville en armes et en uniforme pour séduire les filles. Ici on ne plaisante pas avec la discipline. Pas question non plus, on ne sait jamais, de songer à te marier. La consigne est formelle. On obéit sans discuter et on ne se marrie pas avant que l’on ait obtenu l’autonomie de la Bretagne. Y compris à la pointe du fusil.

          —    Tout ça me va.

       —    Merci de me le dire, mais n’oublie pas ton âge. Je préfère te prévenir. S’il te prenait la fantaisie de vouloir déserter, ce n’est pas la gendarmerie française qui n’arrête jamais personne que tu aurais aux trousses, mais la feldgendarmerie qui sont tout sauf des plaisantins. Les déserteurs on les fusille. Autant que tu le saches.

          —    Si je m’engage, ce n’est certainement pas pour déserter.

         —    Ça, seul l’avenir pourra le dire. Reste aussi la question du nom. Comment t’appelles-tu déjà ?  

         —    Loïc Kermanac’h.

        —    Eh bien, à partir de maintenant ce sera Targaz ! Je ne te laisse pas le choix. Tu es trop jeune. Personne ne doit plus entendre ton vrai nom. Question de sécurité. La règle est valable pour tous, y compris le chef que tu ne connaîtras plus que sous son pseudonyme, Henaff.  Moi, c’est Le Maître. À présent, tu en sais trop pour pouvoir reculer. Voici ton engagement.

    Le Mître tendit à Targaz un imprimé rédigé en allemand. C’était une langue qu’il connaissait à la perfection.  En février, Lainé avait pensé l’envoyer en Allemagne afin qu’il fasse une étude comparée des religions celtiques et germaniques, mais le projet était tombé à l’eau. Pourtant, il ne pris même pas la peine de traduire le papier à Targaz. Peu importait le contenu, seule la signature comptait. Un simple paraphe et un petits gars des monts, pas plus malin ni plus méchant qu’un autre, plus exalté sans doute, pour venger la mort d’un prêtre sur la montagne rouge, avait vendu son âme au diable. Le drame était écrit, il ne restait plus qu’à le jouer. 

José Le Moigne

Mai 2011 

 



[1]Kentour : Sergent

[2]  En 1943 le salaire d’un instituteur était environ de 2500 francs de l’époque.

 

 

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