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La montagne rouge 14

Publié le par le breton noir

 

 

 

20090604 4

Genets, photographie : Christine Le Moigne-Simonis

 

 

14

 

À trente-trois ans, Ange Presse, connu aussi sous les surnoms d’Aël ou de Cocal, était déjà un vieux routier de l’action subversive et violente. La théorie, il laissait ça à d’autres, les Mordrel, les Debeauvais, Lainé ou Delaporte. Lui, trapu et musculeux, tignasse brune qu’il affectait de coiffer dans un savant désordre, traits durs de prédateur à peine nuancés par quelques restes des rondeurs propres à l’adolescence, paupières étroites d’où s’échappait un regard acéré, tranchant comme une dague, s’affirmait, dans l’ombre de Lainé qu’il vénérait à l’égal d’un dieu celte, comme l’homme des coups de mains, un soudard au service de la cause bretonne, une brute sans état d’âme partisan en toute circonstance de la manière forte.

     —    Je te dis que Lainé ferait liquider quatre-vingt-dix pour cent des bretons s’il pouvait édifier, avec les dix pour cent restant, une Bretagne conforme à ses désirs

Léo Jasson tourna les yeux vers la lumière rase qui précédait la courte descente du soleil vers la nuit. Appuyés aux degrés du calvaire les deux hommes attendaient Célestin Lainé qui s’attardait devant le porche de Koat Kéo, avec l’évêque et les autorités auxquelles s’étaient adjoint Olier Mordrel, les frères Delaporte, Yan Fouéré et toute leur clique d’affidés.  Que pouvaient-ils se dire tandis que sur la route, sa mission achevée avec l’arrivée des voitures, la troupe se rangeait en formation de marche. La montagne s’étirait derrière les arbres dénudés et il pesait dans l’air des relents de rupture.

— A-t-on seulement sonné le glas ? demanda Ange Péresse en cherchant du regard le clocher de Scrignac. 

Léo Jasson était bien incapable de répondre mais Ange Péresse s’en fichait. Ce n’était pas à Jasson mais à lui-même qu’il s’adressait et il s’était très vite convaincu, a voix d’airain tragique et rituelle qui annonçait les funérailles à la paroisse toute entière, du bourg surpeuplé au plus minime des hameaux, n’avait pas retenti pour Yann-Vari Perrot. Une volée de cloches, brève et parcimonieuse, avait un court instant brisé déchiré le silence, mais personne n’était dupe. La seule finalité de ce fragile hommage était de saluer l’arrivée de l’évêque. Or, Péresse comme Lainé, étaient entré en bretonnisme comme d’autres en religion, avec fidélité urgence et fanatisme. Ils avaient beau se réclamer du vieux paganisme celtique, ils étaient bien trop breton pour n’être pas être restés sensibles et attachés aux rituels de la mort tels qu’ils se pratiquaient en terre d’Armorique depuis la nuit des temps.

    Les maudits lâches, souffla Péresse en tripotant le nœud de sa cravate blanche.

         Le kerrenour rongeait son frein. Il aurait bien sorti son révolver et tirer dans le tas, mais il devait être patient. D’ailleurs, à en croire Lainé, ce n’était plus qu’une question de jours. Bientôt ils en auraient fini avec la tenue noire des bagadoù stourm qui jusque-là n’avait servi qu’à parader et provoquer. Ainsi en avait-il été de cette journée d’été à Landivisiau où, malgré l’hostilité affichée et bruyante de la population, ils avaient défilé au pas de l’oie derrière leurs drapeaux dont le motif stylisé faisait penser à une croix gammée. Fini de rire maintenant. Avant qu’il ne soit longtemps, c’est sous l’uniforme vert de la Bretonische Waffenverband SS qu’ils allaient pourchasser les maquis qui, aux dires même du chef, infestaient depuis peu la montagne.

Péresse gardait les yeux fixés sur le chemin étroit qui menait à Scrignac. En vérité, ces gueux qui n’avaient pas fait retentir le glas étaient semblables à cette bande de renégats qui ce jour-là s’était permis de les siffler. Yann Goulet qui les menait était furieux. Il avait honte de ses compatriotes et n’avait pas craint de s’exclamer 

    Je suis breton et non Français, libre à vous de vous faire casser la gueule pour la France !

Goulet avait raison et Célestin Lainé aussi. Ce peuple de soumis ne méritait ni la pitié ni que l’on tienne compte de ses avis. 

    Tu connais n’est-ce pas, grogna-t-il à l’intention de son comparse ce conte léonard de la paroisse de Plougoum où une vipère vient chaque nuit téter le sein d’une vierge endormie. Cela aurait pu durer jusqu’à la fin des temps si l’orage en tonnant n’avait pas réveillée la fille dont le sursaut avait rompu l’étrange lien qui l’unissait à l’ophidien.  Surprise au beau milieu de ses agapes, la bête avait mordu. En criant au secours la belle ne fit qu’accélérer le passage du poison dans son sang jusqu’à mourir dans d’atroces souffrances.  Quand il la découvrit son père, fou de chagrin s’empara d’une fourche mais il eut beau remuer les pierres, les javelles et les meules, jamais il ne put retrouver le serpent. Ne crois pas que je te dis cela pour le plaisir bien breton de conter. Il est possible que je radote mais une chose est certaine, les scrignacois n’ont qu’à bien se tenir. Lorsque nous reviendrons nous serons comme la vipère des contes, rapides et efficaces. Quand, abasourdis, ils songeront à réagir, nous nous serons fondus depuis longtemps dans les bruyères et les landes.

        Léo tendit son paquet de Gauloises à Péresse. Ils n’avaient pas besoin de longues explications pour se comprendre. 

        Il était dix-sept heures. Une nuit qui s’annonçait glaciale tombait sur Koat-Keo et, sur le terre-plein de la chapelle, il ne restait plus que Mordrel, Delaporte et Lainé. Il fallait que la chose soit sérieuse pour qu’ils s’attardent aussi longtemps car, malgré leurs divergences connues de tous, ils partageaient un idéal et, depuis l’époque de Breiz Atao et de Gwen ha Du, rivaux mais solidaires, toujours ils s’étaient efforcés d’œuvrer dans le même sens ; mais aujourd’hui il n’était pas besoin d’être médium ni de savoir lire sur les lèvres pour découvrir l’étendue de leur désaccord. Leur gestuelle suffisait. Mordrel et Delaporte faisaient bloc sommant Lainé de se soumettre. Évidement en pure perte. 

         Quand ils se séparèrent et que Lainé d’un pas trainant qui ne lui ressemblait pas rejoint enfin ses camarades, ses traits étaient défaits et son déformé par une colère sourde.  

    Rendez-vous compte asséna-t-il avec violence, la lutte à mort a commencée et ces messieurs refusent de l’admettre. Toujours les vieilles recettes de 1940 ! L’abbé Perrot assassiné au coin d’un bois ! Son propre cousin Bricler abattu comme un chien à Quimper !  Keroas que j’appelais mon SS tant il m’était fidèle dégommé à la sortie d’un bal à Plonévez du Faou ! Et Mordel, plus raide qu’une ganache, qui ne veut pas comprendre que les temps ont changés ! Que ne tend-il pas son peuple élu hurler comme des loups derrière nous : Breiz Atao mad a lao ! Breiz Atao bons à tuer ! Pauvre fou qui croit encore qu’il suffit pour que nos idées triomphent de poursuivre l’éducation de la masse bretonne selon la ligne choisie en 1940 ! Un statut pour la Bretagne en accord avec Vichy et avec l’aval des allemands ! J’en crèverais de rire si ce n’était aussi tragique ! Pour ce qui me concerne j’affirme que les couteaux maintenant sont tirés et qu’il nous faut non seulement venger nos camarades mais nous montrer impitoyables. L’équation est très simple. Les maquisards ou nous. Il n’y a pas d’autre chemin. Ils connaissent le terrain ? Nous aussi. Ils parlent le breton ? Pas mieux que nous je crois. Quel choix nous reste-il sinon de rejoindre l’armée allemande et de combattre à ses côtés ? Les contacts sont pris. Il ne nous reste plus qu’à franchir le pas. Bien-sûr, j’aurais voulu que nous puissions nous battre sous nos couleurs celtes, mais nous ne sommes plus en position d’avoir des exigences. Rejoindre l’armée allemande c’est accepter son uniforme avec un simple insigne pour marquer notre différence. Nous pourrons cependant déployer le Kroas Du, le drapeau blanc à croix noire de l’ancienne Bretagne sur lequel nous coudrons un morceau du tissu maculé par le sang du recteur Perrot. Que pourrions-nous avoir à craindre ? Nous sommes des soldats. Cela fait des années que nous nous entrainons dans nos montagnes. Eh bien, terminées les manœuvres, c’est là, dans la montagne rouge, que nous sommes attendus. Alors, puisque les parlottes ne servent plus à rien, comme les anciens guerriers de notre race, frappons nos glaives contre nos boucliers pour la Bretagne libre. 

    Ce ne sera pas difficile de rassembler les camarades, poursuivit Ange Péresse un peu surpris par cette débauche de lyrisme qui collait assez mal avec la réputation de reître de Célestin Lainé, Léo et moi allons nous en charger. Cependant, avant que nous partions, je voudrais vous soumettre une proposition.

    Accouche ! lança Jasson soudain très agacé. Pour Gouez, on parlait trop sans doute.

    Il serait bien je crois, qu’en l’honneur du martyre que nous venons de mettre en terre, et puisque son sang sanctifiera notre drapeau, que la première formation armée bretonne depuis la disparition de l’armée chouanne porte son nom. .Débaptisons Le Bezenn Kadoudal dont la réalité est encore symbolique et donnons-lui le nom de Bezenn Perrot. 

    Nous mettrons ça au vote, mais je ne doute pas de la réponse. Nul doute que les gours[1] d’Al Lu Brezhon[2] apprécieront. Rassemblez-les et dites-leur d’être discrets. Je vous attends à Rennes, à la caserne du Colombier où se trouve notre cantonnement. 

 

José Le Moigne

Avril 2011

 

 

 

 

 

 

 



[1] Gours : Soldats.

[2] Al Lu Brezhon : l’Armée Bretonne.



 

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