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La montagne rouge 12

Publié le par le breton noir

 

 


bretagne-ete-2008-036.jpgGuimilliau, Finistère, le calvaire (détail) photographie : Christine Le Moigne-Simonis

 

12

  

La montagne, quand on vient de la ville, c’est d’abord des vallons qui se disputent l’horizon ; des villages robustes au milieu des prairies ; des talus chapeautés de chênes nains et de saules têtards ; des frênaies alignées et quelques néfliers qui donnent à l’automne des fruits dont la saveur n’intéresse plus personne.  Ce n’est qu’après avoir franchi cette première ligne de défense que l’on atteint enfin la lande, semée de mares et de ruisseaux, frissonnant sous le vent comme un chien fauve qui a beaucoup couru. Et puis c’est la forêt et de nouveau les landes. C’est ici, l’ankou, le jour, refait ses forces avant de se lancer, dès le soleil couché, au pas heurté de son cheval famélique, dans sa ronde nocturne. Dès les derniers troupeaux passés, on sait qu’on est entrés en territoires de guerriers. La pente se fait rude, les virages se s’enchaînent, en quelques tours de roues on passe, par des croupes hirsutes bombardées çà et là, comme si le diable s’en était mêlé, de chaos granitiques, de l’altitude zéro à celle de plus de trois cents mètres. Alors nous vient l’image du château fort. La montagne est une citadelle, bien pourvue de courtines, mâchicoulis et échauguettes, dotée d’une garnison d’autant plus redoutable qu’elle demeure invisible.  

Il faisait froid en cette mi-décembre. Un froid vif et sec, à peine heurté de vent, qui ne menaçait de virer ni à la pluie ni à la neige. Normal, me dit Théo bien des années plus tard. Regarde le clocher. Quand le coq pointe sa tête vers l’ouest c’est signe temps. En été le soleil et quelquefois la canicule, en hiver le gel et un ciel délivré de nuages, comme si le clair de lune effaçait le soleil. Pour se rendre à Scrignac Jean Thépaut s’était interdit de prendre la route de Morlaix à Carhaix, directe certes, et beaucoup plus facile à bicyclette, mais sans cesse parcourue, de jour comme de nuit, les convois des boches. La route de Callac, avec bifurcation par Bolazec, était plus longue, plus mauvaise et plus accidentée, mais autrement plus sûre. À condition, bien sûr, que ce mot, sûreté, possède encore un sens. Il suffisait d’éviter les gros bourgs en pédalant par des sentiers étroits où personne, si ce n’est les chevaux de labour et ceux qui les menaient, n’avaient coutume de passer, pour que les chances de rencontrer, un dimanche matin, des militaires sur ces chemins hagards qui ne semblaient finir que dans des cours de fermes. Il faisait froid en cette mi-décembre. Un froid violent et dur, débarrassé de toute trace d’humidité qui n’augurait en aucune façon un virage vers la pluie ou la neige.  Rien que de plus normal me dit Théo bien des années plus tard. Il suffit d’observer le coq du clocher. S’il pointe sa tête à l’ouest, c’est signe de temps sec. En été le soleil et quelquefois la canicule, en hiver le gel et un froid libéré des nuages. Par contre, s’il tend le bec à l’opposé, préparez capuches et parapluies. Soit il va pleuvoir, soit il va neiger. Demandes aux vieux autour de toi. Comment crois-tu que nous faisions avant la météo.

Pas une seule fois Thépaut ne regarda sa montre. La course du soleil dans le ciel blanc lui suffisait. Il le savait que Yann-Vari Perrot et son enfant de cœur, qui se rendaient à la chapelle Saint-Corentin pour célébrer l’office, n’étaient qu’à mi-chemin. Il n’avait donc aucune raison de forcer sa machine. De temps à autre, comme pour se libérer du fond d’angoisse qui malgré lui le taraudait, il lâchait le guidon, portait ses poignets à ses dents et ajustait ses gants. Il ferait bon voir que le froid l’empêchât de tirer ! Alors, avant de foncer à nouveau, il tâtait sa poitrine pour sentir, dans la poche intérieure de sa veste fourrée, la présence du colt.  Une foutue sarabande tournoyait dans sa tête où la seule évidence du geste à accomplir se dégageait avec clarté. S’était-il porté volontaire en toute liberté où n’était-ce pas plutôt, qu’en certaines circonstances le plus jeune, le plus véloce aussi, i se laisse désigner en affectant de devancer le sort Quelle importance au fond. Lorsque l’on a vingt ans, que l’on est communiste, on ne part pas S.T.O. On rejoint le maquis et on accepte les conséquences. S’il faut tuer, on tue. 

Le Service du Travail Obligatoire, quelle jolie machine à produire des guerriers ils avaient fabriquée, les allemands en mettant le pays tout entier sous la botte ; les Pétain, les Laval, la clique de Vichy qui croyaient qu’il était en leur pouvoir de faire que la jeunesse se donne à l’ennemi pour peupler ses usines et ses champs ! Quelle belle moisson de résistants ils avaient levé là !

Ainsi commence le récit. Le sacrificateur à grands coups de pédales, la proie sur le rude chemin le ramenant du village de toull-ar-Groaz où il venait de célébrer la messe, avançaient l’un vers l’autre. On peut penser ce que l’on veut, mais ce n’est pas une belle histoire qui se nouait ce jour-là sur la lande. Entre le traître désigné et le bourreau certain de sa mission il y avait, selon la manière de voir, l’immensité d’un océan ou l’épaisseur d’un cheveu. Jean Thépaut arriva le premier au lieu-dit La Croix Rouge où se croisaient les routes du Huelgoat et de Scrignac.  C’est là qu’il avait décidé de tenir son affût. Il abrita sa bicyclette derrière le talus contre lequel il s’appuya, puis vérifia le fonctionnement du colt. La route était déserte mais il avait un argument à faire valoir si d’aventure quelqu’un était passé par là. Lui aussi était de la montagne et même de Scrignac en plus où sa maman était garde-barrière et son père cheminot. Certes, il n’y était pas resté longtemps, certes il logeait à présent à Morlaix, mais, dans ce pays où rien ne s’oublie, cela donnait un sens à sa présence. La nostalgie, l’envie de retrouver la marque de ses sabots dans la boue aigre des pâtures, cela n’a pas de prix ici.
          Mais le tueur avait des états d’âme.  Les charges contre l’abbé étaient très lourdes et, il fallait bien le reconnaître, depuis l’affaire de la postière, pas un instant il n’avait cru devoir redorer son image. Il n’avait rien fait pour améliorer son cas. Plus d’une fois l’état-major FTP du maquis de Scrignac, un des premiers à s’être levé dans le pays breton, avait discuté de son cas. On l’avait averti sans qu’il n’en tienne compte. Or, miser sur la peur de l’abbé était un très mauvais calcul. Les officiers allemands continuaient à fréquenter sa table. Les autonomistes, les miliciens bretons qui affirmaient dans chacune de leurs attitudes, dans chacun de leurs propos, leur délire pro allemand avaient leur place aussi. Même Jean gantois, un prêtre lui aussi, lequel avait été jusqu’à écrire à Hitler pour le féliciter de ses victoires et pour demander que la Flandre soit détachée de la France, était passé par là. Tout cela étayait le credo de Théo.  L’allégeance du recteur de Scrignac aux forces d’occupation était un fait qui ne se discutait pas. La mort avait été votée, la mort devait être donnée.  Jean Thépaut qui se savait le bras armé d’une organisation dont, cloisonnement oblige, il était loin de connaître les rouages, était d’accord pour la donner la mort où à la recevoir. Mais il était breton et en Bretagne, même pour un jeune homme adhérant depuis sa quinzième année aux Jeunesses Communistes, le meurtre, l’assassinat, l’exécution d’un prêtre, appelez ça comme bon vous semblera, c’était, quand même, au plus profond de soi, toucher aux choses du sacré.

Au même instant, poussant sur ses jambes malades, le prêtre allait vers son destin. On n’évoquera pas la prémonition. Ce serait trop facile. Il n’en reste pas moins que, depuis le début de l’automne, l’abbé pensait de plus en plus souvent, et sur le mode obsessionnel, à ses prédécesseurs, recteurs sur la montagne rouge, qui étaient morts de mort violente. Bien sûr, c’était pendant la Révolution, pourtant, à bien y regarder, la tragédie qui chaque jour s’étalait sous ses yeux, n’était pas différente.

Ce dimanche-là, encore, jour de la Saint-Corentin, confronté à la maigre assistance présente à la chapelle, il avait consacré son sermon à la mémoire de l’abbé Bernard, mort en prison le 17 juillet 1795, à celle de l’abbé Coz guillotiné à Brest le 13 mars 1794 et, surtout, à celle de l’abbé Jégou, dernier recteur de Koat-Kéo qu’il vénérait à l’égal d’un frère de souffrance. Pour lui la chose était normale. N’avait-il pas coutume d’annoncer à ses familiers, décrivant par là même la fin de l’abbé Jégou assassiné au pied d’un des calvaires de la commune :

    Vous verrez qu’un jour on me retrouvera mort en revenant d’une de mes chapelles. J’aimerai que mon corps soit enterré, à Koat-Kéo, dans un coin entre la chapelle intérieure du côté soleil couchant, devant la fenêtre de Saint-Divi. Et sur ma tombe vous pourriez, pour montrer ma dévotion à la vierge, mettre ces vers :

 

                   Pas veuloc’h Mari, en he lez

                      Va eskern a drido em bez

 

Pendant des siècles Koat-Keo et sa chapelle avait été un lieu sacré.  Au premier temps de l’Armorique, Kéo, un moine venu du Pays de Galles comme d’autres étaient venus d’Irlande avait choisi cette solitude dressée entre forêt et ciel pour établir son ermitage. Bientôt, le culte du saint ermite avait laissé la place à celui de la Vierge ce qui ne signifie pas qu’il s’était effacer. Cette sorte d’oubli est impossible pour une âme bretonne. Aussi, pendant un millénaire, Notre Dame de Koat-Kéo dont le nom associait la présence invisible de la mère du Christ et la mémoire de l’ermite, fut, pour ceux de la montagne, l’indispensable pèlerinage. Le 15 août, jour de la fête de la Vierge et du pardon, des foules de pèlerins, venues en processions venues de toutes les paroisses, se pressaient dans et autour du sanctuaire. Les ex-voto de toutes sortes, les béquilles qui tapissaient les murs ou descendaient des voûtes témoignaient, mieux que l’auraient fait des reliquaires, la foi profonde et la reconnaissance de ceux qui avaient reçu les grâces et les bienfaits de Notre Dame de Koat-Kéo.  L’esprit de résistance n’y pu rien. L’arrivée en Bretagne de la Révolution brisa, comme s’il s’agissait d’un vulgaire fétu, cet élan de piété séculaire. Pourtant, tandis que terreur régnait, et que tout acte apostolique se faisait au risque de la vie, l’abbé Jégou n’avait pas abdiqué. Au mépris du danger on le voyait passer, le plus souvent la nuit, portant là le baptême, administrant ailleurs la sainte confession, bénissant un mariage dans une ferme isolée sur la lande, administrant l’extrême onction à tel moribond que la perspective de partir sans l’ultime viatique empêchait de mourir serein.

Ne tombons pas dans la béatification et méfions-nous des amalgames trop faciles. Pourtant, qui pourrait le nier, les faits parlent d’eux-mêmes. La mort du recteur Jégou était à l’unisson de ce que furent ses dernières années et ce n’est pas pour rien si l’on trouva sur les degrés du calvaire au pied duquel il gisait le fort bâton de marche qui lui servait dans ses pérégrinations et le bréviaire qu’il ne quittait jamais. Nul doute pour Yann-Vari Perrot. Si un prêtre, modeste entre tous les modestes, avait perdu la vie cette nuit-là, un saint martyr s’était levé. Il n’était pas le seul à le penser car aujourd’hui encore, malgré l’incrédulité affichée sur la montagne, on rapporte toujours que le dernier recteur de Koat-Kéo, bien que sachant sa fin prochaine, aimait à répéter :

    Keit ha ma vo ar Werc’hez e Koat-Kéo, ar Feiz e Skrignac a jomo béo — Tant que la Vierge demeurera à Koat-Kéo, la Foi restera vivante à Scrignac.

Comment voulez-vous, après ça, qu’un idolâtre de la Vierge Marie comme l’était Yann-Vari Perrot, ne s’identifiât pas à lui.

Malgré la riche histoire du lieu saint, et quelque fut l’ardant  désir qui l’habitait de restaurer les antiques chapelles, Yann-Vari Perrot aurait-il cédé à la gageure de le relever Notre Dame de Koat-Kéo si, un jour, en parcourant l’aire ancienne du pardon, son cœur ne s’était pas serré en ne distinguant qu’à peine, sous un amoncellement de ronces et d’orties, là où se dressait jadis le sanctuaire de la Vierge, que les restes écroulés des murs séculaires. Rien que de moins certain tellement la tâche semblait démesurée.

Pourtant c’est d’une voix calme, celle qu’il prenait à l’heure des grandes décisions, qu’il dit, à l’ami qui ce jour-là l’accompagnait :

    Un jour je la relèverais.

          On pourrait croire, mais ce serait lourdement se tromper, qu’en s’imposant cette besogne gigantesque, l’abbé cherchait à fuir les dures réalités du quotidien.Théo lui-même l’affirme, malgré le lourd chagrin que lui causaient ses paroissiens, pas un seul jour des treize années passées sur la montagne, le recteur Perrot ne faillit à sa tâche. Pourtant, malgré cette douloureuse charge, et peut-être bien à cause d’elle, il tint parole et releva le site. Il se jeta à corps perdu dans l’entreprise, maniant lui-même le pic, et tout alla très vite. Deux ans plus tard, bénie par Monseigneur Duparc, la nouvelle statue de Notre Dame de Koat-Kéo fut placée dans l’église paroissiale de Scrignac en attendant de retrouver sa place et le 15 août de cette même année une messe était chantée entre les murs démantelés tandis que le pardon, interrompu depuis 1896, était de nouveau célébré. Ce fut un grand moment de liesse populaire et pour un jour on oublia les luttes intestines.   

          Alors, joignant le geste à la parole, l’abbé se prosterna en ordonnant d’une voix noyée par l’émotion :

    Enfants, inclinons nous sur cette pierre où pendant tant de siècles nos pères se sont agenouillés. 

 Pendant cinq ans, chaque jour sur la brèche, l’abbé se démena pour trouver des subsides, vaincre les résistances, mettre à bas toutes les réticences, si bien, que l’été 1937, on l’on rendit au culte la chapelle, alliance presque parfaite de la modernité et de la tradition, tel que l’avait conçue James Bouillé qui, en plus d’être un architecte novateur, était aussi un grand admirateur et un ami de Yann-Vari Perrot, fut sans doute l’apothéose de sa vie.

Il n’en resta pas là. Son grand œuvre achevé, l’abbé pensa que la justice lui imposait de rendre hommage à son lointain prédécesseur, le recteur Jégou. Il fit donc recouvrir le tertre où reposaient ses restes retrouvés d’un gisant à son effigie. Ainsi, par ce geste à haute valeur symbolique, plaçait-il la chapelle reconstruite sous l’humble protection de son dernier recteur. Pour lui, c’était aussi lancer un signe en direction des incrédules. Ce n’était parce que le loup égorgeait une brebis que le troupeau n’existait pas.

         Il arrive, aujourd’hui, qu’en arrivant à Koat-Kéo — lieu de très haute solitude qui ne prend vie que le jour du pardon —, le visiteur, charmé d’abord par le calvaire, oubli ce que pour quoi il était venu, la tombe de Yann-Vari Perrot. La lumière le guide vers la façade sud qui contemple par une trouée des chênes qui la borde, l’immensité du paysage. Là, légèrement à droite et en retrait du vaste porche, se trouve le gisant du recteur Jégou. Le cénotaphe, qui fait penser aux pierres tombales des évêques, des abbés ou encore des chanoines qui nous fascinent et qui nous glacent dans les églises sombres, affiche, intimement mêlées, cette force rustique et cette douceur féminine inhérentes à la pierre, du bon granit gris que le soleil, la pluie ou la morsure du gel n'aviliront jamais.  Il représente un prêtre enveloppé dans une cape épaisse, les pieds chaussés de godillots robustes émergents incongrus des plis de la soutane. Près de la tête légèrement penchée sur le côté un bréviaire, ouvert, du moins on le suppose, à la page du jour, renforce, comme s’il en était besoin, la naïveté de l’iconographie. Le sculpteur a tout dit. Ce prêtre n’avait rien d’un abbé de cour ni d’un curé jureur. L’homme, dont les restes gisent sous cette pierre, était, comme Yann-Vari Perrot, habitué aux rudes randonnées sur les chemins rugueux des Monts d’Arrée. À croire que l’abbé avait servi de modèle au statuaire.

 Comme Moïse jadis sur celle de son fils, An outrou Person, dont la marche se faisait de plus en plus pénible, s’appuyait en pensée sur l’épaule de l’enfant Qui le suivait depuis des heures. Il n’était plus qu’à deux ou trois virages du lieu-dit La Croix Rouge où Thépaut l’attendait et son bâton ne lui suffisait plus. Alors, autant pour tromper sa souffrance que pour montrer son affection, il questionna l’enfant de chœur. 

     Poad az peus Raymond ? — Quel âge as-tu Raymond ?

     Trizek vloaz, Aotrou Person. Treize ans, monsieur le Recteur.

     Mat, me, trizek vloaz a zo hizio emasun person e Skrignac. — Eh bien ! Moi, il y a treize ans aujourd’hui que j’ai été installé recteur à Scrignac.

Ce n’était pas une confidence. Tout juste une marque de confiance.

Soudain Thépaut surgit du chemin creux le révolver au point. Le coup de feu claqua. L’abbé vacilla sans tomber. La balle ne l’avait pas touché. Elle était passée au ras de sa barrette.

    Qu’est-ce que c’est ? dit-il du ton d’un homme arraché en sursaut au sommeil.

Thépaut fit feu une seconde fois et l’abbé s’écroula en baignant dans son sang. Le choriste sentit la terre tourner autour de lui.

—Au secours ! cria-t-il en tentant de grimper le talus.

Jamais il n’y parvint. À peine avait-il eu le temps, avant de s’évanouir, d’apercevoir, à une cinquantaine de mètres de l’abbé, un groupe de jeunes gens qui ricanaient sans faire mine de bouger. Ainsi ne vit-il pas André Manach, un jeune homme du bourg chassant ce matin-là dans les taillis de la Croix Rouge, s’approcher du recteur étendu sur le mauvais chemin avant de se précipiter au bourg pour annoncer le drame. Chacun pourra tirer les conclusions qu’il veut, mais ce n’est pas une charrette menée par un bon paysan, ni l’automobile du notaire ou d’un quelconque notable du bourg qui vint enlever la victime, mais une voiture allemande dont les trois occupants, sous leurs airs bravaches de soldats sous les armes, dissimulaient leur inquiétude. Autour d’eux, la menace maintenant n’avait plus rien d’une chimère. Le petit groupe des jeunes hommes qui avaient assisté à la scène sans broncher entourait le blessé. Les boches ne pouvaient se méprendre. Les rires obscènes, les injures en breton qui sortaient de leur bouche, bien plus qu’un manque de pitié à l’égard de l’abbé, étaient pour eux une déclaration de guerre.

  Au bourg ce fut la même scène.  Le véhicule accompagné et précédé par la rumeur stoppa devant le presbytère mais personne, sorti des maisons ou de l’auberge, ne fit un geste pour aider transporter le moribond. Des sourires sardoniques s’esquissèrent mais pas trop. Rien ne peut se cacher très longtemps dans une communauté restreinte et si l’on savait que Yann-Vari Perrot était inscrit en tête de ceux qui devaient être exécutés, la prudence continuait à s’imposer.  Déjà la peur des représailles envahissait les scrignacois qui ne savaient qui, des allemands ou de la résistance, ils devaient craindre le plus. Il fallut donc quelques beuglement de l’officier sorti sur le perron de la kommandantur, associés à des maniements d’armes sans équivoques, pour que quelques hommes, sans empressement aucun, et surtout sans montrer la moindre compassion, acceptent de porter le recteur inconscient à l’intérieur du presbytère où, sans jamais reprendre connaissance, il décéda vers les huit heures. Il faisait nuit depuis longtemps sur la montagne rouge. Le village ressemblait à une île de silence et de froid. Le dimanche 12 décembre 1943 s’achevait dans le sang. Beaucoup y virent une promesse de délivrance.

José Le Moigne 2O11



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