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La danse

Publié le par le breton noir

 

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         La danse reste toujours lucide et provoquante lança Alphonso Mérard, dit Sonson l'amiral, en esquissant pour moi les pas de la laghia. Tu vois, elle est semblable à notre île dont les racines profondes s'enfoncent sous la mer. Si le diable s'en mêle, elle est pareille au rhum circulant sous la peau. Elle allume dans ma tête tout un vertige de mondes souterrains et je deviens Janus dansant aux frontières de la nuit. Ah ! J'aime la danse au point de m'engloutir en elle comme dans l'œil d'un cyclone. Je suis danse de l'île et danse de la terre. Également je suis amour car danse et amour sont d'une commune essence. Je suis celui qui danse debout sur une étoile avant de m'écrouler, ivre de musique et de sang, sur le sol tremblant encore fertile du pas de nos ancêtres.

         Il avait pris possession de l'espace qu'il scandait à mouvements de bras, à mouvements de hanches, à mouvements de pieds, traçant dans la poussière les figures interdites de la danse-damier.

         Soudain il se calma, s'essuya le visage d'un revers de la main, et commença à fredonner

                         Fem'n tombé ka tombé comme an châtaigne[1]

                         Nom'n tombé ka tombé kon fruit à pain doux

                         Châtaigne la ka rupoussé

                         Fruit à pain a ka minnin yin-yin

          La Martinique est une femme tombée rugit-il comme s'il sortait d'un mauvais rêve ; mais nous sommes ses fils. Tu dois le dire à tes enfants pour qu'ils gardent en mémoire — surtout quand il leur semblera que plus une goutte de sang noir ne coule dans leurs veines —, l'histoire du grand ancêtre, ce nègre totémique qui, chien parmi les chiens, connut le grand voyage et qui, mêlant sa chair d'esclave à la terre d'ici, fut le limon fertile d'où nous sommes issus. Surtout ne l'oublie pas, nous n'avons pas reçu le don des mots pour rien. En toutes circonstances, et quels que soient les risques, nous devons nous conduire en marqueurs de paroles.

[1] Une femme déchue tombe comme une châtaigne

      Un homme déchu tombe comme un fruit à pain trop mûr

      La châtaigne bourgeonne

      Le fruit à pain trop mûr attire les moucherons

José Le Moigne

Chemin de la mangrove

Edition L'Harmattan

 

 

 

 

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