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L'hermine ensanglantée / Titre peut-être provisoire

Publié le par le breton noir

 

 

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Bretagne, Loquirec, les Sables Blancs (détail) : Phographie Christine Le Moigne-Simonis

 

 

1

 

De Loquirec à Plougasnou la côte Nord du Finistère est une suite d’échancrures séparées par des pointes dont la plus imposante, la pointe de Beg an fry, en breton le bout du nez, dresse son bec de canard à soixante-dix mètres environ au-dessus de la mer. Le paysage est si majestueux qu’en ce 9 août 1939, personne ne s’étonna de voir deux étudiants en vacances planter leurs tentes sur la dune qui domine la plage des Sables blancs à l’abord plus vaste et plus ouvert sur la Manche que sa voisine du Moulin de la rive.

Gast ! Les clampins de la ville mettent à présent des bragou braz pour faire du vélo ? marmonna dans sa pipe le vieux Job Nédellec en les voyant descendre sans freiner le raidillon de Poul Roudou.

Puis il reprit sa marche quotidienne.

C’était la première fois qu’il voyait des pantalons de golf.

S’il avait su qu’il avait vu passer l’avant-garde de ces Breizh Atao dont-on parlait dans les campagnes sans bien savoir qui ils étaient ni même ce qu’ils voulaient, sans doute le vieux cultivateur se serait-il montrer plus circonspect. Dame, des gars capables de faire sauter à Rennes le monument du rattachement de la Bretagne à la France le jour même de la visite du Président du Conseil, Monsieur Édouard Herriot en personne, cela valait sans doute le coup que l’on s’informe. Comme tous les hommes de sa génération, Job était un rescapé des tranchées. Quatre ans à se trimballer sous la mitraille de la Marne à Verdun, de la Somme au Chemin des Dames, sans parler de l’Artois de l’Argonne et autres lieux tout aussi inhospitaliers, tout ça sans une blessure, combien pouvaient en dire autant ! Il n’était pas un rescapé, mais un miraculé. Personne ne disait le contraire. Job, n’en tirait aucune vanité, mais il ne rechignait pas à arborer sa Croix de Guerre chaque fois, et pas seulement le 11 novembre, que l’on rendait hommage aux victimes — Job rugissait dans sa barbe chaque fois que le maire, qui devait être dans les langes en 1914, parlait de nos héros — devant le monument aux morts de Guimaëc. Toute une génération inscrite en lettres d’or sur le granit de Kersauton servant de socle à un poilu de bronze qui offrait son fusil au soleil ou à la pluie comme un archange de la mort.

Des types comme ça, qui meurent le cœur joyeux tout en chantant la Marseillaise, Job Nédellec n’en avait jamais vu et, au grand dam des autorités et des anciens planqués, impossible de le faire taire. Fallait quand même être sérieux. Cent cinquante mille bretons menés comme des bœufs à l’abattoir, sans compter tous ces infirmes, ces amputés, ces aveuglés, ces gueules cassées que l’on croisait partout, ces veuves et ces orphelins peuplant le bourg et les hameaux, fallait être bien cyniques pour se livrer aux rodomontades. Et l’après ! Quand il avait fallu reprendre sa place dans un ordre des choses à jamais bousculé ! Qui savait se mettre à la place du soldat devenu étranger à son propre pays ? Au début, Job, qui se sentait coupable d’être vivant, en arrivait presque à regretter que l’ankou ne l’ait pas lui aussi fauché comme ses quatre frères tombés, avec une régularité de métronome, Iffig en 1914, Goulven en 15, Fanch en 16, Jakez en 17, sur ce que le maire avait le culot d’appeler le champ d’honneur. C’est qu’il s’en passe des choses dans une caboche de breton !

De leur côté, s’ils avaient pu entrer dans les pensées du vétéran, nul doute que les dénommés Alain Louarn et Guy Vissault, auraient posé leurs bicyclettes pour entreprendre le bonhomme. Les anciens combattants envoyés au massacre au même titre que les ressortissants des colonies étaient pour eux un bon objet de propagande, mais la rencontre ne se fit pas ce qui, je vous en fiche mon billet, était sans doute tant mieux pour eux. Le vieux Job avait la tête près du bonnet. Il se savait breton et n’avait pas besoin de blancs-becs, guidés par des Jean-foutre qui n’avaient pas dans les campagnes plus d’épaisseur que du papier à cigarette, pour lui dire comment. ?

Deux virages plus bas, les deux compères étaient déjà aux Sables Blancs. Ils balancèrent leurs bicyclettes à même le tapis d’herbes maritimes, épaisses et drues, comme raidies par le sel, qui recouvrait le promontoire. On était à l’étale et la mer apaisée semblait faire la sieste. Çà et là, quelques îlots rocheux affleuraient à la surface comme des dos d’hippopotames sur lesquels, comme des pique-bœufs sur l’échine des buffles, des myriades de mouettes, de cormorans de goélands et de pétrels, embarqués dans une ronde sauvage, plongeaient et cancanaient. Cependant, dès que la mer enflait et ramenait à la surface leur chevelure de varech, ils redevenaient ce que, dans le fond, ils n’avaient jamais cessé d’être, de redoutables écueils les plus aguerris des marins de Loculaire ou de Plestin-les-grèves, craignaient de talonner. Il faisait chaud et le soleil plombait. Pour Alain Louarn et Guy Vissaut, la longue attente commençait. Sans même se concerter, ils plantèrent leurs tentes puis, pour tromper leur ennui, ils s’engagèrent sur le sentier de douaniers qui serpentait entre les dunes et les amas rocheux, les touffes de chardons d’un vert si délicat qu’il tirait sur le jaune, et les bouquets d’anis. Ils auraient pu le suivre, de crique en crique, de Locquirec à Saint-Eflam et bien plus loin encore. Ils n’avaient pour cela qu’à suivre leur instinct de marcheurs, mais ils devaient s’en abstenir. Ils étaient là pour faire le guet, pour donner le signal du déchargement, et rien de plus. Aussi, dès qu’ils eurent atteint le pied de l’énorme rocher qui, au sommet d’un raidillon, marquait la frontière symbolique entre le Finistère et les Côtes-du-Nord, ils s’arrêtèrent. Faute d’être marins, ils étaient incapables de chiffrer la distance, mais leurs regards couvraient des miles et des miles. C’était de loin le meilleur poste de guetteur. Guy Vissaut s’adossa à la pierre et effaça, d’un revers de la main, le léger voile de sueur qui perlait à son front. C’était un type frêle aux cheveux coupés court, d’un blond qui tirait sur le roux, au profil d’enfant sage qui a grandi trop vite, mais avec cependant au fond de ses yeux verts, quelque chose d’ambigu à mi-chemin entre une extrême fermeté, peut-être pouvait-on même parler de cruauté, et un fond d’inquiétude qu’en dépit de ses efforts, il ne parvenait pas à camoufler. Vissaut était capable de se jeter sans calculer dans l’action la plus folle, mais de devoir attendre le déprimait et le faisait douter. — Pourvu qu’ils soient à l’heure murmura-t-il à l’intention d’Alain Louarn. Hervé Le Houelogou est un marin habile, et le Gwalarn passe pour être manœuvrable, mais je n’aimerai pas qu’il manque la marée.

- Allons, lui rétorqua Louarn, rien à voir ici avec le raz de Sein ou le rail d’Ouessant. Tu t’inquiètes pour rien !

- Et ces gars que le Kuzul Meur nous envoie ? Crois-tu qu’ils soient fiables ? Après tout, nous ne les connaissons pas ?

- Aie confiance. Ils ne se présenteront qu’après la nuit tombée. Cela fait des semaines qu’ils manœuvrent dans les forêts des monts d’Arrée. Crois-moi, ils connaissent leur affaire ! Des Bagdoù Stourm, tu penses …

- Et le camion ? Si les gendarmes l’arrêtaient …

- Tu fais exprès ou quoi ? André Geffroy habite Loquirec. Tout le monde le connaît.  Qui pourrait se méfier de lui ?

- Tu as raison, je me bile pour rien. Ce doit être l’attente.

Blond comme son camarade, mais aussi massif que l’autre était fluet, Alain Louarn était de la race de ceux qui repoussent au plus loin les limites. Dévoué corps et âme à la cause, il faisait tout à fond et se voyait, au modeste niveau qu’il savait être le sien, dans la lignée des bardes et des guerriers de la Bretagne des origines.

Tandis qu’ils bavardaient, la mer avait commencé à monter. Insensiblement, l’écume qui pas à pas rognait le sable se muait en rouleaux à la puissance contenue. On était loin encore des marées d’équinoxe. Bien sûr, à Loquirec ou à Plestin, l’eau serait assez haute pour que la flottille des pêcheurs, dont les voiles cachou pointaient déjà à l’horizon, puisse s’arrimer aux quais ; mais il s’en faudrait de beaucoup pour que le flux recouvre toute la plage des Sables Blancs. Comme il était impossible que le Gwalarn jette l’ancre dans le port, la manœuvre d’approche s’avérait délicate. Mais, comme l’avait souligné Guy Vissaut, Hervé Le Houelogou était un bon marin.

- Nom de Dieu ! Qu’est-ce qu’il fait ? s’exclama Alain Louarn.

Dans un premier temps, comme il était normal, le Gwalarn un dundee de plaisance maquillé en thonier, était passé au large de l’îlot des Charrues, mais maintenant, comme un enfant libéré de la peur, au lieu de louvoyer jusqu’à trouver le bon mouillage, il dirait droit vers la plage sans tenir compte du tirant d’eau. La quille frôla le sable avant de le racler et bientôt pris au piège, le voilier s’échoua comme un gros cétacé qui, perdu, et incapable de retrouver les eaux profondes, vient mourir sur la grève.

- Foutue traversée de merde ! explosa le patron.

Son breton rocaillait dans l’air chargé d’électricité comme ces guirlandes de pétards que les gamins font exploser les jours de fêtes patronales. quant à l’équipage, il n’en menait pas large. Va encore pour la caisse bourrée de tracts imprimés en Allemagne perdue au large de Jersey — encore qu’elle était comme une signature que les gendarmes allaient très vite décryptée —, mais s’échouer lamentablement au point de rendez-vous quand on convoie depuis Stettin des caisses d’armes « offertes » par les services secrets de l’Allemagne nazie, c’était à vous cogner le contre le cabestan.

Par chance, la nuit était vite tombée. Une nuit d’août profonde et insondable et de la route, du moins le semblait-il, personne n’était en mesure voire. Sans perdre un seul instant, Vissaut se mit en tête du premier des deux groupes de Bagadoù Stourm arrivés comme prévu à la chute du jour et Louarn prit le commandement de l’autre. Eux, non plus, ne paraissaient pas avoir attiré l’attention. Rompus aux manœuvres secrètes, ils s’étaient camouflés autour de Loquirec et maintenant ils étaient là, de l’eau parfois jusqu’à la taille, à faire la chaîne pour décharger les caisses et les mener jusqu’au camion de Geffroy lui aussi arrivé dans la plus grande discrétion. Du moins le croyait-il.

L’opération ne dura pas longtemps. Au bout de deux ou trois voyages, Geffroy serra l’une après l’autre les lanières de cuir qui retenaient la bâche, ralluma le mégot qu’il avait à la bouche, rajusta sa casquette de patron pêcheur, puis démarra en direction d’un lieu qu’il était seul à supposer connaître. Les Breizh Atao avait bien étudié les méthodes de leurs frères d’Irlande. Ils savaient cloisonner. Mais au moment de mettre le contact, André Geffroy, trop tendre et trop naïf pour ces opérations, s’était peut-être coupé. Vissaut de lâcha le morceau que bien longtemps après, mais il était certain d’avoir entendu le chauffeur murmurer, du ton de quelqu’un qui se parle à lui-même :

- En avant pour le presbytère de Scrignac.

Mais après tout, peut-être n’était-ce qu’une feinte.

 

José Le Moigne

Début d'une nouvelle aventure qui aboutira peut-être à un roman

 

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flora 12/09/2010 20:43



Magnifique écriture, pleine de vie et de sensations, de richesse des mots. La suite!


(Félicitations à l'heureux grand-père!)



Alexandre A 08/09/2010 19:33



Un texte savoureusement écrit. Bravo.


Je vous adresse un petit billet pour un texte né en Bretagne :


http://www.lesparadoxesinterdits.com/article-murmures-marins-56595628.html



kinzy 06/09/2010 03:44



Quelle boulimie !


Moi , je suis en gestation :)


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