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L'hermine ensanglantée / Nouvelle version

Publié le par le breton noir

 

 

    20090604 44

Bretagne, la plage des Sables Blancs, photographie : Christine Le Moigne-Simonis

 

 

 

1


       La côte du nord du Finistère, de Loquirec à Plougasnou, est une suite d’échancrures séparées par des pointes dont la plus imposante, la pointe de Beg an fry — le bout du nez en breton —, dresse son bec de canard soixante-dix mètres environ au-dessus de la mer. Une telle majesté arrête le regard et impose la pause. Aussi, le 9 août 1939, personne ne s’étonna de voir deux étudiants en vacances planter leurs tentes à la hauteur des Sables blancs, la plus vaste des plages de la commune de Locquirec, plus ouverte sur la Manche que sa voisine du Moulin de la rive.

Gast ! murmura dans sa pipe le vieux Job Nédellec en les voyant dévaler sans freiner le raidillon de Poul Roudou, voilà que les gars de la ville enfilent des bragoù braz1 · pour faire du vélo !

C’était la première fois qu’il voyait des pantalons de golf.

S’il avait su qu’il avait vu passer l’avant-garde de ces Breiz Atao 2dont-on parlait dans les campagnes sans bien savoir qui ils étaient ni même ce qu’ils voulaient, sans doute se serait-il montré plus circonspect. Dame, des gars capables de faire sauter à Rennes, le jour de la visite d'Édouard Herriot, Président du Conseil, le monument symbolisant le rattachement de la Bretagne à la France, cela valait sans doute le coup que l’on s’informe.

Né en 1884, Job Nédellec avait 65 ans et se vivait comme un miraculé et sans doute un peu plus. Quatre ans sous la mitraille de la Marne à Verdun, de l’Artois à l’Argonne, de la Somme au Chemin des Dames, de tant de lieux encore dont les noms résonnaient dans sa tête avec des sifflements d’obus, des fracas d’explosions, des staccatos de mitrailleuses, sans même une écorchure, combien pouvaient en dire autant ? Job, n’en tirait aucune vanité. Pourtant, le 11 novembre, devant le monument aux morts de Guimaëc, s'il ne rechignait pas à arborer sa croix de guerre, cela ne l’empêchait pas de rugir dans sa barbe lorsque le maire, un jeunot qui devait être dans les langes en 1914, parlait, avec force trémolos dans sa voix de fausset, de nos héros tombés au champ d’honneur. Job n’avait pas besoin de lire les noms inscrits en lettre d’or sur le socle en granit de Kersauton de la statue, un poilu qui offrait son fusil au soleil ou à la pluie comme un archange de la mort.

        Des types comme ça, qui meurent le cœur joyeux tout en chantant la Marseillaise, Job Nédellec n’en avait jamais vu et, au grand dam des autorités et des anciens planqués, il ne l’envoyait pas dire. Il se remémorait ce matin plein de brume du côté de Vimy. Des bataillons entiers de Marocains venaient de se faire faucher. Job trop loin des premiers rangs, n'avait rien entendu par lui-même, mais puisque Théophile Boulc'h, le gars de Ploumoguer qui par sa haute taille était garde au drapeau, le même qu'un éclat de shrapnell avait coupé en deux en février 17 alors qu'il progressait à ses côtés sur le Chemin des Dames, lui l'avait raconté c'était pour lui parole d'évangile. Deux chefs, donc, peu soucieux d'être entendus par la troupe que dans le fond ils méprisaient, l’Anglais French et le Français Joffre pour ne pas les nommer, devisaient, comme s'ils jouaient au bridge, de la valeur au combat des soldats qu'ils avaient sous leurs ordres.

      - Les Marocains de Gamelin sont de fameux guerriers, annonça tout de go le général français, mais ce n’est rien à côté des Bretons. Voulez-vous que je vous fasse voir ?

L'Anglais avait souri dans ses moustaches agaçant par là même le Français.

- Colonel Le Flohic.

- Mon Général ?

- Vous parlez le Breton n’est-ce pas ?

- Mon général, je suis du Morbihan.

- Eh bien, montrez à Monsieur Le Maréchal l’ardeur au combat de vos troupes.

- Bien mon Général, avait répondu le colonel.

Il ne lui plaisait pas de ridiculiser ses compatriotes devant un maréchal anglais ; mais un ordre est un ordre, surtout en temps de guerre.

Il avait demandé aux chefs de bataillons de mettre les hommes au garde-à-vous avant de se lancer, du ton de l'officier qui s'apprête à commander la charge, dans une diatribe en breton Vannetais dont Job, homme des Côtes-du-Nord, ne comprenait pas toutes les nuances.

- Da Gêr 3! avait-il conclu en levant haut son pistolet.

L'effet était certain. Ses mots ne s'étaient pas éteints que déjà nos bretons, persuadés qu'ils retournaient chez eux, rompaient les rangs avec des cris de joie.

On en vit même qui s’embrassaient.

- Regardez bien Monsieur Le Maréchal, dit le père Joffre ravi de de la démonstration. Les bretons sont comme ça. Prononcez le mot guerre et ils sont prêts à en découdre.

        Job se foutait de l’Histoire, fut-elle Histoire de France. Pour lui, la Grande Guerre, c’était cent cinquante mille bretons conduit au front comme l'on mène des bœufs à l’abattoir ; c’était les amputés, les aveuglés, les gueules cassées qui semblaient s'excuser d'être devenus objets de compassion ou d'effroi ; c'était les veuves, les bourgs et les hameaux comme saignés à blanc. Vingt ans avaient passé, mais la Bretagne était toujours en deuil.

         Et l’après ! Qui osait en parler de l'après, quand il avait fallu reprendre rang dans un ordre des choses à jamais bousculé ! Bien des soirs le vieux Job en arrivait à regretter que l'Ankou ne l’ait pas lui aussi fauché comme ses quatre frères tombés, avec une régularité de métronome, Iffig en 1914, Goulven en 15, Fanch en 16, Jakez en 17. Ses frères, ses oncles, ses cousins, Théophile Boulc'h et tant d'autres, ses copains de tranchées qu'on célébrait tout en les oubliant.

Et ce crétin de maire qui osait parler à leur propos de champ d’honneur ! Tous ces absents se foutaient bien du champ d'honneur. Ils manquaient à leur terre, celle qui se cultive patiemment, celle qui se transmet quand votre heure est venue dans l'ordre naturel des choses, celle qui, après même que vos os aient rejoint l'ossuaire, vous représente dans le monde.

        Il suffisait à Job de lorgner dans les rangs quelques-uns de ceux que maintenant on appelait, comme s'ils n'avaient été qu'une simple parenthèse, les anciens combattants, pour savoir qu'ils pensaient comme lui.

        C’est qu’il s’en passe des choses dans une caboche de breton !

        Soyez-en assurés. S’ils avaient pu entrer dans les pensées du vétéran, il ne fait pas de doute que Guy Vissault et Alain Louarn se seraient arrêtés. Les sacrifiés de la Grande Guerre, pour eux c'était du pain béni. La preuve par neuf que lorsqu'il s'agissait d'offrir sa peau pour la prétendue unité nationale, aux yeux du reste du pays, la Bretagne n'était rien d'autre qu'une colonie comme les autres. Mais la rencontre ne se fit pas ce qui valait sans doute mieux pour eux. Job Nédellec avait la tête près du bonnet et il aurait fait bon voir que des blancs-becs, guidés ou inspirés par des Jean-foutre qui n’avaient pas dans les campagnes plus d’épaisseur que du papier à cigarette, qui allaient lui apprendre ce que c'était qu'être Breton !

Aux Sables Blancs, au lieu d'attacher leurs machines comme l'aurait fait n'importe quel gars d'ici, Alain Louarn et Vissaut les balancèrent sur la brosse d'herbes maritimes qui recouvrait le sol. On était à l'instant entre tous fragile où la mer apaisée semble faire la sieste. Çà et là des rochers affleuraient. De loin on aurait dit des dos de cachalots ou de dauphins sur lesquels des nuées de mouettes, de cormorans de goélands et de pétrels, plongeaient et cancanaient ; mais de près, dès que la mer enflait et ramenait à la surface leur chevelure de varech, c'étaient de redoutables écueils que les plus aguerris des marins craignaient de talonner lorsque la brume les entraînait loin du chenal balisé. Ils plantèrent leurs tentes puis d'un commun accord s'engagèrent sur le sentier côtier qui serpentait entre les dunes et les amas rocheux. Ils auraient pu, en se laissant aller à à leur penchant de randonneurs, le suivre de crique en crique, de promontoire en promontoire, le suivre de Locquirec à Saint-Eflam et bien plus loin encore, mais c'eût été un abandon de poste. Ils étaient là pour faire le guet. C'était la seule chose qui comptait.

Ils s'arrêtèrent donc au pied de l'énorme rocher qui, à droite de la plage, et d'une façon toute symbolique, indique la frontière entre le Finistère et les Côtes-du-Nord. De là, leurs regards couvraient des miles et des miles. C'était de loin le meilleur poste de guet. Vissaut s’adossa à la pierre et effaça d’un revers de la main le léger voile de sueur qui perlait à son front. Cheveux blonds coupés court, visage d'enfant sage qui a grandi trop vite, flexible comme une liane, Vissaut, n'eut été ses yeux verts pouvant passer en un instant de la douceur la plus extrême à une totale cruauté, avait tout du gentil garçon. Malgré tout, quelque chose de trouble, que ses efforts constants n'arrivaient pas à camoufler, se dégageait de sa personne. Vissaut, personne ne l'ignorait, était au fond de lui ronger par l'inquiétude. Ce n'était pas par manque de courage. Qu'un danger se présente, il était prêt à s'y jeter sans le moindre calcul ; mais le seul fait d'attendre le rendait mal à l'aise, le déprimait et le faisait douter.

        — Pourvu qu’ils soient à l’heure. Le Houelogou est un marin habile et le Gwalarn paraît très manœuvrable ; mais je n’aimerais pas qu’il manque la marée.

Louarn froissa un brin d’anis entre ses doigts et prit le temps de le humer avant de lui répondre.

- Allons, tu t’inquiètes pour rien. Ici, c’est la Manche. Ça n’a vraiment rien à voir avec le raz de Sein ou les courants d’Ouessant !

- Et ces gars que le Kuzul Meur4 nous envoie ? Crois-tu qu’ils soient fiables ? Après tout, nous ne les connaissons pas ?

- Aie confiance. Ils ne se présenteront qu’après la nuit tombée. Cela fait des semaines qu’ils manœuvrent dans les forêts des monts d’Arrée. Crois-moi, ils connaissent leur affaire ! Des Bagdoù Stourm, tu penses …

- Et le camion ? Si les gendarmes l’arrêtaient …

- Tu fais exprès ou quoi ? André Geffroy habite Locquirec. Tout le monde le connaît. Qui pourrait se méfier de lui ?

- Tu as raison, je me bile pour rien. Ce doit être l’attente.

Aussi massif et brun que l'autre était blond et fluet, Alain Louarn était de ceux qui n’ont d’autres limites que celles qu’ils se donnent. Dévoué corps et âme à la cause, il faisait tout à fond et se voyait, au modeste niveau qu’il savait être le sien, comme le digne héritier des bardes et des guerriers de la Bretagne des premiers jours.

Maintenant le soleil déclinait et la mer commençait à monter. À petits pas d’abord l’écume rognait le sable avant de déferler en vagues à la puissance contenue. On était loin encore des marées d’équinoxe. Bien sûr, à Locquirec ou à Plestin, l’eau serait assez haute pour que la flottille des pêcheurs, dont les voiles cachou pointaient déjà à l’horizon, puisse s’arrimer aux quais. Les sabots claqueraient en retrouvant la pierre et de chacun des visages cuits par le soleil et les embruns sortiraient cris et exclamations, toujours les mêmes, qui marquent le retour du marin sur la terre. Pendant quelques minutes, on sentirait planer, d’un bout à l’autre du petit port, comme un muet soulagement. On avait beau aimer la mer et son métier, fou serait le marin qui prétendrait n'avoir jamais connu la peur. Par contre, aux Sables Blancs, avec une si faible amplitude, il s’en faudrait de beaucoup pour que le flux recouvre toute la plage et le Gwalarn qui pour des raisons évidentes ne pouvait jeter l’ancre à Locquirec, devrait s’astreindre à une manœuvre délicate. Pas d’inquiétude cependant, Hervé Le Houelogou, comme l’avait souligné Guy Vissaut, était un bon marin.

- Nom de Dieu ! Qu’est-ce qu’il fait ?

Tout pourtant avait bien commencé. Le Gwalarn, un dundee maquillé en thonier, était passé comme la manœuvre l’exigeait bien au large de l’îlot des Charrues ; mais maintenant, au lieu de louvoyer jusqu’à trouver le bon mouillage, le voila qui filait, sans tenir compte du tirant d’eau, à l’assaut de la plage. La quille frôla le sable avant de s'y figer et bientôt pris au piège, le voilier s’échoua.

- Foutue traversée de merde ! explosa le patron.

Son breton éclatait en rafales dans l'air saturé comme ces guirlandes de pétards que les gamins font exploser les jours de fêtes patronales. Passe encore pour la caisse perdue au large de Jersey. D'accord, ce n'était pas malin de semer en chemin quelques milliers de tracts imprimés en Allemagne, mais de là à s’échouer lamentablement au point de rendez-vous quand on transporte des caisses d’armes offertes par les services secrets de l’Allemagne nazie, c’était à vous cogner la tête contre le cabestan.

Par chance, profonde et insondable, la nuit était vite tombée. Aucun des hommes n'aurait pu le jurer, mais il semblait que de la route, personne ne pouvait voir le mystérieux ballet qui se dansait en contrebas. Pas un instant à perdre. Vissaut se mit en tête du premier groupe de Bagadoù Stourm arrivé comme prévu à la chute du jour tandis qu'Alain Louarn prenait le commandement de l’autre. Rompus aux manœuvres secrètes, les commandos s’étaient cachés pendant des heures aux alentours de Loquirec et maintenant ils étaient là, actifs et silencieux, avec de l’eau parfois jusqu’à la taille, à trimballer les caisses du Gwalarn au camion de Geffroy lui aussi arrivé, du moins le croyait-il, dans la plus grande discrétion.

Une heure ne s'était pas passée que le gaillard, tout en tirant sur son mégot, serrait l'une après l'autre les lanières de cuir qui retenaient la bâche et démarrait en direction d’un lieu que lui seul connaissait. Être les premiers soldats de cette armée bretonne qui fêtait sa naissance imposait la rigueur. Les Bagadoù Stourm et les Breiz Atao avaient bien étudié la stratégie de leurs frères d’Irlande. Ils savaient cloisonner. Pourtant, en mettant le contact, Geffroy, s’était peut-être coupé. Vissaut ne lâcha le morceau que bien plus tard, mais placé près de la portière, il était certain d’avoir entendu le chauffeur murmurer comme quelqu'un qui se parle à lui-même :

- En avant pour le presbytère de Scrignac.

Mais après tout, peut-être n’était-ce qu’une feinte.

 

                        José Le Moigne 2010



1 Bragoù braz : littéralement grande culotte : Vêtement traditionnel breton que certaines sources font dériver du kilt.

2Breizh Atao: Bretagne toujours.

3Rentrer chez soi.

4Kuzul Meur: Grand Conseil.

 

                                          

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stellamaris 17/09/2010 07:35



Le passage rajouté sur la Grande Guerre est saisissant ! Toute mon amitié.



le breton noir 19/09/2010 02:01



Merci Stellamaris. Bon dimanche à toi.


Amitiés


José