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La montagne rouge 15

Publié le par le breton noir

 ,

Landerneau, Finistère, un couple de sonneurs
Photographie : Christine Le Moigne-Simonis

 

  15 

 

          16 décembre 1943. L’abbé Perrot avait été enterré la veille, mais qui à Rennes s’en souciait ? Les rares passants qui ne pouvaient faire autrement que de traverser l’esplanade qui, lorsqu’elle n’était pas pilonnée par les avions alliés était sans cesse parcourue par des patrouilles allemandes peu amènes, avaient bien trop de choses en tête pour voir, sortir de la gare, un grand échalas blond dont le pas décidé rendait d’autant plus pathétique leur allure furtive de souris apeurés pressées de retrouver la fausse quiétude de leur nid. Targaz n’avait que dix-sept ans, juste l’âge requis pour s’engager, en faisant fi de l’accord des parents, dans une unité combattante de la Wehrmacht. Sinon sa grand-mère maternelle qui l’avait élevé Targaz n’avait pas de parents mais Célestin Lainé exigeait de ses gourds la stricte application de la règle et ce que disait Lainé était pour lui parole d’évangile. D’ailleurs, si on lui avait demandé de définir en un seul mot son existence jusqu’à ce jour, nul doute, le terme de vacuité ne faisait pas parti de son vocabulaire, qu’il eut été des plus embrassés. C’était pourtant cela qu’avait été sa vie. Une béance sans fond, un ennui endémique, que rien, jamais, n’avait pu amortir. Pour autant, on ne pouvait pas parler d’un échec patent. Il l’aimait, sa grand-mère, une authentique man goz qui l’assommait de ses conseils mais qu’il ne se serait jamais permis de contredire, même s’il s’accordait, dès qu’il retrouvait sa bande de copains, des libertés qui lui aurait valu, si la vieille dame avait pu les connaître, mains exorcismes et mains signes de croix. L’école ? Sur ce point-là non plus on n’avait rien à dire. Enfant intelligent et vif, Targaz, parce qu’il n’avait rien de mieux à faire, apprenait sans efforts mais aussi sans le moindre appétit. Sa man goz, jamais, ne lui avait parlé de ses parents. Étaient-ils morts depuis longtemps ou l’avaient-ils abandonné pour s’en aller courir — ensembles ou bien chacun de son côté —, on ne sait quelle étoile ? Vraiment, pour lui, c’était sans importance. S’il avait eu la chance de naître quelques années plus tard, sans doute serait-il devenu, au pire une petite gouape sans avenir, au mieux un fonctionnaire médiocre, un marin de l’état, un soldat de la coloniale. Pour un type comme lui, tout aurait dépendu des circonstances : ce qui n’excuse en rien ses choix ignominieux de 1943.

          —    Man Goz, nous allons au Pardon.

          Man goz n’était pas dupe. Ce n’était pas la piété qui poussait son petit-fils, suivi comme son ombre par Prosper Moysan, son ami de toujours, à enfourcher sa bicyclette et à filer vers Koat Keo. En ces temps implacables les occasions de s’amuser se comptaient sur les doigts d’une seule main et les Pardons, où la jeunesse pouvait sans se cacher dans des lieux improbables danser au son du biniou koz, de la bombarde et de l’accordéon, faisaient partie de celles-ci.

         La vieille femme le savait, ce qui ne l’empêchait pas de s’inquiéter.

         —    Faites attention à vous… toutes sortes de mauvaises idées courent par le pays… on dit qu’il y aura une rafle et que tous les jeunes trouvés au Pardon seront pris par les allemands … on dit aussi qu’il y aura bataille entre les maquisards et les troupes allemandes … on prétend même que des avions viendront bombarder les gens… le mot d’ordre est parait-il passé…liquider l’abbé même au prix d’un massacre.

          Les paroles de Man Goz se perdirent dans le vent. Pédalant de toutes leurs forces les garçons avaient déjà grimpé le raidillon qui menait à la route. Ils arrivèrent à Koat Kéo en même temps que la maréchaussée. Cinquante gendarmes venus dont ne sait où, ajoutés aux allemands qui se considéraient comme invités de droit, cela faisait quand même beaucoup. S’il le connaissait de réputation, Targaz n’avait jamais, ni de près ni de loin, approché le recteur Perrot. Pourtant, dès qu’il l’entendit s’adresser aux gendarmes d’un ton qui n’admettait pas de réplique, le sourire goguenard qu’il affichait dès qu’un public se présentait, s’effaça de ses lèvres pour laisser place à un profond respect. Plus tard, au moment du procès, quand on voulut en savoir plus sur son ancien ami, Prosper Moysan, devenu entre-temps un héros du maquis, affirma, le plus simplement du monde, que l’instant même où le curé parla fut pour Targaz le tournant de sa vie.

          Un véritable chambardement.

          —    C’est ça, la révélation, comme Saint-Paul sur le chemin de Damas, grinça celui, qui la minute d’avant, lui faisait des courbettes.

          On pouvait lire la même réprobation dans le regard des autres. Ces gens qui s’étaient tus pendant l’occupation se cantonnant dans une prudente neutralité, maintenant que le danger était escamoté, ne voulaient rien savoir. Le passé, aussi récent qu’il fut, se conjuguait pour eux sur le mode binaire. Entrouvrir une porte sur sa réelle complexité était pour eux une menace sourde, assez forte cependant pour qu’ils chicanent le prestige de celui qui, parce qu’il s’était choisi, les renvoyait à leur médiocrité.

         Toute sa vie, Moysan, garda le souvenir du le curé fendant la foule pour faire face aux pandores.

         —    Si vous êtes au Pardon en qualité de pèlerins avait-il dit la voix tranchante, alors vous êtes les bienvenus. Mais si vous venez en qualité de gendarmes, je vous interdis de poser, ne fut-ce qu’un seul pied, sur le terrain de la Vierge Marie. Ici je suis le maître. Moi seul maintiendrai l’ordre.

         Puis, sans autre forme de procès, il leur avait tourné le dos.

         Il ne se rappelait plus s’ils étaient entrés dans la chapelle pour suivre le mouvement, parce qu’il faisait trop chaud dehors à attendre la kermesse et les danses ; où si c’était parce que Targaz, hypnotisé par le curé, voulait le voir à l’œuvre. Deux cent personnes, les hommes à droite de Dieu et les femmes à sa gauche comme le voulait la tradition se pressaient dans l’étroite chapelle. Des cantiques bretons, qui sentaient la marée les bruyères et la glèbe, faute de pouvoir les repousser, se brisaient sur les murs, se heurtaient aux verrières, et finissaient par s’échapper par le porche gardé ouvert pour que ceux qui n’avaient pu entrer assistent tant bien que mal à la cérémonie.

 

                                                  Mamm an Itron Varia[1]

                                                  Ha mamm ar vretonned

                                                  O Itron Santez Anna

                                                  Ni ho karo bepred 

 

 

         Combien de scrignacois dans cette foule pieuse ? Ne cherchons pas à le savoir. À Koat Kéo, le 15 août, comme si le fil n’avait jamais été rompu, c’était toute la montagne qui communiait dans l’amour de la Vierge Marie et de sa mère, Sainte Anne, marraine des bretons. C’était si vrai que lui-même, Prosper Moysan, fils de Mathurin, un bouffe-curé comme on en voyait peu, et prompt comme lui à dégoiser sur la soutane, comme les autres harponné par l’élan collectif, se laissait prendre à cette étrange liturgie qui soude le plus sceptique des bretons à l’harmonie incantatoire de la pierre sacrée. 

          Prosper ferma les yeux comme pour mieux s’imprégner de cette spiritualité qui, tout mécréant qu’il fut, lui était familière. Quand il les rouvrit les têtes rondes des femmes et les coiffes blanches des femmes tendues vers la parole du prêtre dans une muette ondulation faisaient penser aux épis qui vacillent dans l’air chaud qui précède les orages d’été indiquant, bien mieux que le plus savant des almanachs, que les moissons ne peuvent plus attendre.  C’est alors qu’il découvrit, dans la lumière filtrée en diagonale par les vitraux, les uniformes noirs des hommes de Lainé.

          Comme tous les hommes de la montagne, Prosper Moysan n’ignorait rien de la légende sulfureuse de Yann-Vari Perrot. Pourtant, sans la présence de ces nervis, l’instant était si beau qu’il aurait eu envie d’y croire. Là était le danger. On le savait depuis son vicariat à Saint-Vougay, quand transcendant la parole commune il s’adressait aux jeunes, l’abbé était un séducteur. Moysan n’était pas dupe. Il savait bien qu’il ne s’agissait pour lui que d’un moment d’exaltation, mais il n’était pas certain qu’il en soit de même pour Targaz.

          —    Ite missa est.

          —    Deo gracias.

          Le porteur de bannière, suivit par les enfants de chœur et le recteur qui, malgré la souffrance que lui imposaient ses jambes variqueuses, avançait gravement en balançant son ostensoir, commença à descendre l’allée. Travée après travée les fidèles se mirent en branle eux aussi et le cortège se forma. Ce n’était pas une grande troménie mais une petite procession dont la valeur symbolique n’échappait à personne. Les bagadoù stourm, répondant à un ordre bref de Péresse, déployèrent le Kroas Du et  s’alignèrent, dans un ordre parfait, de part et d’autre du cortège. Le drapeau de l’ancienne Bretagne voisinant avec la bannière de Marie se posait en gardien de la Foi. Tout ça était trop bien chorégraphié pour qu’on n’y voie aucune connivence. Lentement, la procession fit le tour du hameau, s’arrêta au niveau du calvaire,  fit une longue station devant le gisant du recteur Jégou, puis, après une dernière bénédiction, se dispersa sans hâte. Les gourds de Péresse poursuivirent leur parade devant les pèlerins qui se sentaient pris en otages tandis que la gendarmerie, obéissant à l’injonction du recteur Perrot, si ce n’était pour déguster des crêpes à la kermesse qui maintenant battait son plein, restait prudemment à l’écart. Le crane protégé par leur chapeau à guides — car jamais le soleil n’avait tapé si fort —, les sonneurs de biniou koz et de bombarde grimpèrent sur un foudre de cidre qui leur servait d’estrade.

                                             Me zo ganet ba Gemene[2]

                                             O, Joli coucou

                                             Me zo ganet ha gemene

                                             O, joli coucou

                                             Ma zad, ma mamm a oa ivez

                                            Joli, joli coucou

                                             Ma zad, ma mamm a oa ivez

                                             O, joli coucou…

 

        Un couple de chanteur se lança dans un kan ha diskan[3] qui semblait ne devoir jamais s’achever tandis que les sabots des danseurs frappaient les pas de la gavotte sur le plancher installé à cet effet au milieu de la pelouse puis, après un dernier réponds, la voix aigrelette du biniou koz, répondant à celle tonitruante de la bombarde, lancèrent le vrai début du feiz dei[4]. Moysan contempla un instant cette image vraie de la Bretagne qu’il aimait, pour laquelle lui aussi était prêt à verser son sang, mais la vue des uniformes noirs lui fut très vite insupportable.

         —    Tu fais ce que tu veux mais moi je pars, lança-t-il à Targaz d’une voix qui, à sa grande surprise, chevrotait de colère.

         —    Pourquoi ? rétorqua son ami, c’est une belle journée.

         —    Tu ne vois donc pas que c’est un piège ? Les Breiz Atao profitent de la fête pour s’afficher au nez et à la barbe des gendarmes ! Ah, mon père a bien raison ! Le recteur Perrot pactise avec les boches et cette sale engeance. 

Targaz avait un visage d’ange qui se crispait dès que quelqu’un ou quelque chose le contrariait. Aussi, c’est d’une voix très sèche qu’il répondit :

         —    Libre à toi de rentrer. Pour ma part, je crois bien que je vais suivre ces gars-là !

         Là-dessus, comme si Prosper Moysan n’existait plus, sans lui serrer la main et le visage plein de lumière, il zigzagua au milieu des danseurs en direction de Yann-Vari Perrot.

         De son côté, déjà, Moysan appuyait de toutes ses forces sur les pédales de son vélo. Il ne le savait pas encore, mais, physiquement du moins, Targaz venait de sortir à jamais de sa vie.

 

José Le Moigne

Avril 2011

 

[1]  Mère de Notre Dame / Et mère des Bretons / Ô Sainte Anne / Nous vous aimerons toujours ….

 [2] Je suis né à Guéméné / O, joli coucou /Je suis né à Guéméné / O, joli coucou Mon père et ma mère aussi / Joli, joli coucou / Mon père et ma mère aussi / O, joli coucou …

 [3]  Kan ha diskan : Chant et contre chant.

 [4] Feiz dei : Fête de jour.

 


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