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La montagne rouge 8

Publié le par le breton noir

       

 

 

 

Berrien-AR-Vro-Landerneau.jpgBretagne, le chemin creux, photographie : Christine Le Moigne-Simonis

8



              Ce n’était une estafette mais seulement un jeune type qui précédait sur sa motocyclette, de quelques mètres à peine, les command-cars des officiers et les camions débâchés de la troupe. Qu’il s’appelât Gunther, Franz ou Herman n’avait aucune espèce d’importance. C’était le premier soldat allemand à entrer victorieux dans Scrignac.

           Les camions se rangèrent les uns à côtés des autres aussi parfaitement que dans une gare routière puis, répondant à des ordres brefs et gutturaux ainsi qu’à des coups de sifflets, les hommes en descendirent. Les anciens du village ne reconnurent pas dans cette volée de prédateurs les descendants des paysans qu’ils avaient combattus deux décennies auparavant, de ceux-là dont on pouvait dire, tant ils vous ressemblaient : « Ces gars-là sont comme nous. A c’t’heure, plutôt que de nous canarder, sûr qu’ils préfèreraient être aux moissons. On pourrait presque se donner la main, travailler côte à côte, le torse nu, avec cette poussière de blé qui vous colle à la peau et au visage et qui se mêle à votre barbe, hirsute, que l’on ne prend la peine de raser que le dimanche juste avant de se rendre à l’église ou au temple, avec, pour les hommes, passage obligatoire par l’auberge où l’on refait le monde autour d’une bolée de cidre frais ou un cruchon de vin du Rhin.

           Ceux-là, pour la plupart étaient longs et minces comme des lames de sabre, et leurs regards, sous le casque d’acier qui leur tombait jusqu’aux sourcils, brillaient de cette fièvre que l’on ne voit qu’aux conquérants qui, loin de les abattre, les poussait en avant. Ils venaient de Morlaix déclarée ville ouverte et fonçaient, mâchoire d’une tenaille qui ne tenait qu’à se refermer, sur Brest dont les défenses dérisoires ne pourraient les retenir longtemps, pressés de s’emparer du port et d’empêcher la flotte, dernière force vive d’une nation en plein délitement, de fuir vers les Antilles.

           S’il avait pu savoir que la colonne allemande passerait par Scrignac, il ne fait pas de doute que le sieur Barbier, maire de la commune depuis 1935, mue par la plus élémentaire des prudences, aurait fait interdire l’espace public à ses administrés. Au lieu de cela il pouvait voir de la fenêtre de son bureau les Scrignacois, timidement d’abord, puis de plus en plus hardis, s’approcher de la troupe au repos. Il faut dire que le spectacle était impressionnant. Sagement alignée cette armada de tanks, de voitures blindés, d’autos mitrailleuses, de side-cars, de camions d’où étaient descendus les guerriers blonds, casqués et harnachés, mitraillettes en sautoirs, expliquait sans qu’il soit besoin de discours, la rapidité avec laquelle la France avait été vaincue. Comment, avec leurs mousquetons d’un autre âge, leurs bandes molletières alourdissant leurs pas, et leurs canons tractés par des chevaux nos soldats auraient-ils pu arrêter cette formidable machine de guerre ? Sans parler des avions qui, depuis la veille noircissaient le ciel avec la densité d’un vol d’étourneaux juste après les moissons ! Comment avait-on pu laisser faire ça ? C’était la seule et unique question.

           Or, voilà que fidèles à leur réputation de fortes têtes les gars de la montagne, assommés au début par cette démonstration de force commençaient à montrer qu’ils n’entendaient pas accueillir sourire aux lèvres cette volée de nuisibles qui s’abattait sur leur bourgade. Ce n’était pas vraiment l’affrontement, il aurait fallu être dément et nos bons Scrignacois étaient bien loin de l’être, mais il passait dans les regards de drôles de lueurs, les bouches se tordaient et l’hostilité se lisait sur les lèvres. Barbier mesurait le danger. La discipline retenait les soldats mais on pouvait tout craindre d’une meute dressée à mordre sans aucun état d’âme. Sa mission n’était plus de protester passivement en refusant de quitter son bureau mais bien d’éteindre, avant qu’un courant d’air le transforme en bucher, l’incendie qui couvait. Le voilà donc qui enfile sa veste, ceint son écharpe tricolore et descend quatre à quatre les escaliers de sa mairie. Il alla droit à ce qu’il pensait être l’état-major, un groupe d’officiers aux uniformes rutilants en tête duquel un général, le regard dur sous la casquette plate, commentait une carte posée sur la capot de sa voiture décapotée. Le maire les salua brièvement puis, traversant la place, s’en alla calmer les plus virulents de ses administrés qui, enivrés par leur propre colère, se transformaient en boutefeux.   

           Cela ne dura guère. Déjà les moteurs ronflaient. L’éclaireur enfourcha sa moto et la colonne, dans un grincement assourdissant de chenilles écrasant le bitume s’ébranla en direction du Huelgoat. Il va de soi que le général n’avait pas pris la peine de saluer le maire. Loin de s’en offusquer Barbier se sentit soulagé. Il ne savait pas comment tout cela tournerait mais, déjà, au premier jour de l’invasion, il se disait que moins il aurait à faire avec cette soldatesque brutale et méprisante et mieux cela vaudrait.

          À bientôt quatre-vingt-six ans Théophile Cam, s’il n’était pas encore le doyen du bourg, présentait l’avantage, dans ce pays où l’autisme régnait dès que l’on montrait quelques velléités à parler de « l’affaire », d’être un bavard impénitent. Rond de silhouette comme de caractère son surnom de Théo le rouge n’avait rien à voir avec la couleur de son visage ou de son nez pourtant joyeusement fleuris, mais à sa volonté de demeurer, en ces jours sans saveur où la tiédeur rabotait tout, un gars de la montagne rouge. Malgré le temps passé Théo restait fidèle aux idéaux de sa jeunesse. Il était communiste et fier de l’être. S’agissant de « l’affaire », si vous lui demandiez : « Dis, Théo, que pense-tu de Yann-Vari Perrot ? », il répondait sans l’ombre d’une hésitation : « C’était un traître ! » et cette réponse gommait d’emblée les arguments des défenseurs de l’abbé car en matière de bretonnitée, Théo était inattaquable.

          Théo se rappelait parfaitement de cette journée du 19 juin 1940. Il ne se situait pas parmi les agités, mais il était présent, l’œil aux aguets, soucieux déjà du rapport qu’il ferait à la prochaine réunion du parti ; et là aussi il se montrait catégorique.

—   L’abbé n’est pas venu prêter main forte au maire ainsi que ses partisans l’ont prétendu ! Monsieur Barbier avait déjà tourné le dos aux allemands quand je l’ai vu sortir du presbytère. Il n’a pas hésité. Il est allé tout droit en direction des boches et j’étais assez près de l’action pour tout entendre. Il n’a pas parlé en français aux officiers comme le maire l’avait fait avant lui. Entre parenthèse, aujourd’hui encore j’en reste sur le cul, le général boche pratiquait un français pratiquement sans accent ! Il ne leur a pas parlé d’avantage en breton car pour le coup j’aurais reconnu notre langue, mais en allemand. Là j’en mettrais ma main au feu ! Ne me demande pas ni où ni comment il avait pu apprendre la langue boche. Il la parlait assez bien pour être compris. C’est tout ce que je peux dire.

          Les allemands avaient quitté Scrignac depuis longtemps et à la vitesse où ils allaient il y avait gros à parier qu’ils avaient déjà atteint Brest, qu’ils avaient investi le port et mis la flotte sous séquestre. On passera sur les détails, et d’ailleurs les gens de la montagne ne le sauraient que bien plus tard, mais, lorsqu’après avoir fait sauter les bouchons que le général Charbonneau avait judicieusement disposés sur sa route l’armée du Reich avait atteint le port, elle s’était trouvé dans la position risible du pilleur de banque qui se trouve, après avoir déployé des trésors d’ingéniosité pour arriver jusqu’à lui, devant un coffre vide. Le puissant port de Brest s’était vidé de sa substance. Cent soixante-deux bâtiments de guerre et de commerce avaient franchi la Pointe des Espagnols qui ferme le goulet emportant avec elle le trésor de la Banque de France, dix mille tonnes de lingots et de pièces auxquelles s’ajoutaient deux cent cinquante tonnes d’or des banques de Belgique et de Pologne. L’honneur de Brest et de la Flotte était sauvé.

          Pendant ce temps, sur la montagne rouge, Yann-Vari Perrot devait faire face à la vindicte populaire. À croire que le passage des allemands avait réactivé des plaies bien mal cicatrisées. Le soir même, alors qu’il traversait la place en lisant son bréviaire, l’abbé fut proprement harponné par la sage-femme de Scrignac. Marie Herrou n’était pas de celles que l’on peut apprivoiser par un sourire ou une bénédiction et Yann-Vari Perrot qui reconnaissait en elle une de ses plus farouches adversaires ne s’y serait pas risqué.

—   An otrou person, ce n’est pas bien ce que vous avez fait aujourd’hui lui lança-t-elle en lui barrant carrément le passage.

—    Comment ? Qu’ai-je donc fait ? répondit le curé sincèrement surprit.

—   Ne faite-pas l’innocent. Je vous ai vu serrer la main de tous les allemands qui se trouvaient à votre portée.

Nier n’aurait servi à rien. Le recteur se dégagea comme il put et rejoignit le
presbytère.

Les railleurs l’accompagnèrent du regard. On en vit même qui esquissaient des gestes obscènes en le voyant battre en retraite. Cependant, personne ne pouvait croire que l’infatigable lutteur se retirait en vaincu résigné sous sa tente. Bien-sûr qu’il allait méditer, sinon une revanche — car Yann-Vari Perrot était bien trop lucide pour ignorer que cette fois il ne retournerait pas l’opinion en sa faveur —, une riposte bien sentie. La nuit était tombée. Malgré les murs épais du presbytère il régnait dans la bâtisse une chaleur brutale dont le principal effet était d’élever au plus haut le seuil de souffrance de ses plaies variqueuses. Mais, qu’était-ce pour un prêtre au caractère aussi trempé que Yann-Vari Perrot ? Là où certains, par orgueil ou par résignation auraient évoqué le martyre, lui, au bord de l’agonie, noyé dans l’insomnie, ne le cédait en rien et, si forte était sa volonté, qu’au matin, quand Jeanne-Marie Guillou descendit en bougonnant et en le houspillant ainsi qu’elle le faisait chaque fois ou elle le trouvait ayant passé la nuit dans son fauteuil plutôt que dans son lit, il se leva en réprimant une grimace et déclara, joyeux comme un séminariste qui prépare une farce innocente :

—   Ah, mes gaillards, sans doute ne serez-vous pas nombreux à l’office dimanche, mais vous allez m’entendre et je vous fais confiance, avant l’heure des vêpres, tout Scrignac saura ce que j’ai à lui dire !

Là-dessus, comme ressuscité, il avala le bol de café que la karabessen venait de préparer, l’accompagna d’une solide tartine, siffla son chien, se saisit de son bâton, un pen baz noueux, vernissé par l’usage, et s’en alla, cahin- caha, dire sa messe à la chapelle Saint-Corentin dont il venait d’achever la restauration. À leur grande surprise, eux qui avaient tout misé sur son accablement, à croire que l’arrivée des boches lui avait apporté une nouvelle jeunesse, c’est un prêtre ragaillardi que les paysans qui s’en allaient aux champs croisèrent ce matin-là.


              
©José Le Moigne

   Janvier 201

 






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