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Joseph Zobel, la tête en Martinique et les pieds en Cévennes/ Extrait

Publié le par le breton noir





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Vendredi 5 mai 2006. J’écris de Lodève, auprès d’une rivière de montagne qui, par son roulis continuel, fini par me scier la tête. Nous habitons, chez notre ami Michel, dans une usine séculaire inscrite au cartulaire de 1729. Plus haut, à Soubès, Marie, flanquée de son fils Émilien, fabrique des confitures. Elle est experte pour marier les fruits de la région avec des épices plus ou moins exotiques. Ainsi, outre sa confiture de figues pour moi inégalable, je vous conseillerai, si tel est votre bon plaisir, sa confiture d’oranges amères au poivre vert. Un délice dont les non initiés devraient très vite s’emparer.

Michel et Marie ne sont ni mariés ni amants. Sont-ils seulement parents ? Qu’importe ! Ils se connaissent depuis la nuit des temps et ont tissé une relation fraternelle d’une force surprenante que défini un petit mot, ailleurs presque obsolète, mais qui ici résume tout : Tonton.

Parler de la rivière, c’est parler de l’usine. Par voie de conséquence, c’est parlé de Michel, car, même si je n’ai jamais essayé de comprendre ce qu’il y fait vraiment, le fait est qu’elle fonctionne.

Bien sûr, l’été, il la loue par appartements rustiques à des touristes, et particulièrement aux poètes résidants du Festival des Voix de la Méditerranée, ce qui lui redonne, du moins quelques semaines, un lustre camisard.

Curieux que ce bâtiment qui, jadis, du moins je le présume, vit la peine des hommes, soit devenu à présent un lieu de résistance. N’y voyons pas de paradoxe, la montagne et le causse sont ainsi. Rudesse des sites templiers, violence des escarpements, austérité rébarbative des villages, omnipotence de la vigne. Je ne parlerai pas des hommes, de l’âpreté supposée de leurs visages chevriers, car, à moins d’aller à leur rencontre par je ne sais par quel rite shamanique, on ne les voit jamais.

— Ralentis ! Tu vas finir par nous mettre au fossé !

C’était hier sur la route de Lodève à Anduze et, sur ce parcours de montagne aux virages serrés, je pilotais plus que je conduisais. À croire que je voulais gommer le paysage et faucher les multiples synapses qui me reliaient Lui. J’en arrivais même à me demander ce que Stevenson avait bien pu trouver ici pendant sa légendaire traversée des Cévennes. 

Comme si je pouvais ignorer que l’illustre Écossais voyageait à dos d’âne ! C’était un homme de lenteur.

Zobel, comme lui, prend le temps de ne pas se hâter. Pourquoi pas moi ? Il suffit que j’oublie mon humeur maussade, que je lève le pied et que j’ouvre les yeux. Au bout de trois virages tout devient différent et je comprends pourquoi Zobel s’est attaché à ce pays au point de le faire sien. Cette succession de croupes arrondies et de montagnes escarpées ; ces vallées fraîches et ces rivières vives ; ces routes torturées et ces plaines étroites : mais c’est la Martinique d’autrefois, celle de Man Tine, la sienne aussi, lorsque c’était une aventure que de se rendre de Petit-Bourg à Fort-de-France. 

Aussi, depuis un demi-siècle qu’il a posé ses bagages aux Gypières, Joseph s’y ait forgé de nouvelles racines. Là-bas la vie s’est déroulée sans lui. Presque tous ses parents, ses amis les plus chers, ont disparu depuis longtemps. S’il en reste quelque uns, ils sont tellement vieux que c’est quasi pareil. Il est bien loin le temps où il pouvait écrire :

Lorsque je vais dans mon village[1]

Les maisons

Qui étaient déjà penchées

Quand j’étais enfant

Me reconnaissent aussitôt

Et se disent en souriant

Sur leur seuil usé

Voilà Joseph

                               Il n’a pas changé

Rien ne subsiste de tout cela, et il le sait. Disparues les cases-nègres, disparus les chemins de terre, disparus Alténor, Thémistocle et Euloge. Disparus Anasthase qui chaussait les chevaux. Disparus Adalbert, Fergus et Assoncius ainsi que Sébastianise ; et disparues aussi Stéphanise qui vendait du poisson et Florentine et Adjudor. Disparues Théodamise qui connaissait les plantes et Manzé Elodie qui communiait tous les dimanches, assistait aux enterrements et cousait la nuit à la lueur d’une bougie. Reste Joseph avec ses souvenirs. Reste Joseph qui me demande, au moment où je lui annonce mon voyage sur l’île, d’aller saluer en son nom Madame le proviseur de son lycée.  Le lycée Joseph Zobel à Rivière-Salée, sa ville de naissance où se déroulent nombres de scènes de la rue Cases-nègres.

C'est un honneur, et une reconnaissance. Il est bien trop lucide pour que sa demande, son injonction plutôt, soit le fruit du hasard. Je suis son plénipotentiaire et celui du petit José Hassam ! Après tout, de José à José il n’y a guère que quelques décennies. Joseph vient de tisser un fil d’Ariane. 

À moi de le suivre et de savoir m’en montrer digne.

Lorsque je monte à son ostaou[2] — une très ancienne magnanerie forgée au fil des ans à son image — il prépare le ti-punch tandis que le court-bouillon poisson fume dans un canari. Joseph, tout médaillé de la Légion d’Honneur qu’il soit, fulminerait si j’osais prononcer le mot marmite ou casserole. Déjà qu’il m’enguirlande copieusement à l’Antillaise si selon lui je ne marche pas droit. Je le vois bien, ces coups de gueule rigolards sont la marque d’une grande tendresse. Ma mère ainsi que Man Tine agissaient de la même façon. Que voulez-vous ce sont de grandes personnes et, sur nos archipels, on ne contredit pas une grande personne.

Qu’importe si depuis leur jeunesse bien des mangroves ont disparu.

            Du reste, à moins d’aimer se faire reprendre de volée, on ne pose pas de questions imbéciles à Joseph. Surtout si on devine qu’il ne répondra pas. Ainsi, si je m’étais risqué à lui parler de religion, il se serait sans doute défaussé en évoquant le temps des communions à Petit-Bourg. C’est inouïe, même en le fréquentant de façon assidue, il m’a fallu bien années, beaucoup de visionnages, pour découvrir enfin, que dans le film tiré de son chef-d'œuvre, c’est lui qui joue le rôle du curé.

Sacré clin d’œil.

Ici, dans son fief d’Anduze, Zobel est un seigneur ; le suzerain de la bourgade. Il faut l’avoir suivi dans les ruelles tortueuses, sur la place du marché, ou encore au syndicat d’initiative, où, privilège régalien, on lui tire les photocopies de ses dessins, ou l’avoir entendu interpeller le maire, pour connaître toute sa puissance. Peu importe sa couleur de peau, et je ne suis pas certain que cela ait à voir avec sa célébrité, ce petit homme noir ressemble, sous son feutre qu’il ne quitte jamais, à un prince huguenot des guerres de religion. Un cévenol sûr de son droit et de sa terre. Il va vers les hommes du cru qui lui donnent du Monsieur, me fait connaître d’eux, abolit ma défiance.

Que pourrais-je ajouter en ce jour qui prélude, je le sais, à une grande tristesse ?

Zobel m’a fait changer de millénaire et Michel de siècle. 

José Le Moigne
Ibis Rouge éditions
http://www.ibisrouge.fr
20 euros 
 

           


[1]              Joseph Zobel : Le soleil m’a dit, Ibis Rouge éditions.

[2]              Moun oustaou : Ma maison en cévenole. « Moun oustaou comme disait alors, dans leur langue que l’école rejetait, mais que la famille entretenait comme on soigne l’olivier, comme on astique la table de cuisine. Joseph Zobel (1954)




 

Commenter cet article

José Le Moigne 04/02/2010 00:50



Merci Rosza, merci Kinzy. j'ai eu  privilège d'être l'ami de Zobel. J'aimerai que la Martinique ne l'oublie pas.
Amitiés à toutes les deux
Jos 



kinzy 03/02/2010 22:48


ça y est j'ai pris mon temps j'ai tout lu !
que dire de plus que Flora !
Grâce à toi je redécouvre cet Homme
Merci José , je tacherai d'avoir cet ouvrage




flora 03/02/2010 18:58


Et moi, j'ai tout lu : très bel hommage à Zobel!
Amitiés :R. 


kinzy 03/02/2010 12:45


je repasserai te lire , un peu pressée aujourd'hui
@ bientôt José