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Chemin de la mangrove / Rachel

Publié le par le breton noir

 

 

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Rachel, collection de l'auteur

 

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           Le lendemain matin, parée comme une mulâtresse de Saint-Pierre, Rachel posait sur les glacis sa boutique d’épices. Le même jour, au début de l’après-midi, Man Anna nous habillait de frais, nous faisait défiler devant, nous admirait avec dans le regard quelque chose qui faisait penser à un lac insondable, puis, d’un simple geste de la tête, donnait le signal du départ. Main dans la main notre guirlande fraternelle prenait le chemin de la foire.

          Dans notre ville, depuis toujours, la foire de la Saint-Michel marquait tout à la fois la fin de la belle saison et la reprise de l’école. Aussi, lorsque je pense à ces journées si proches encore qu’il me semble pouvoir les tenir dans le creux de la main, mon souvenir se charge de l’odeur de cuir neuf des cartables et des galoches jetés à même les tréteaux ; du boniment des camelots vantant à s’en rompre la gorge une foule de produits dont l’utilité très relative faisaient rêver les ménagères ; des chaudes exhalaisons de la barbe à papa et des marrons grillés ; des parfums plus complexes du cidre, des crêpes et des pommes d’amour.

          Place de la Liberté Man Anna entraînait sa tribu dans un premier tour de foire. Ce qui l’attirait, ce n’était pas tant les étals forains que les vitrines du nouveau centre commercial qui donnaient, en attendant que la ville soit enfin rebâtie, un air un peu plus engageant aux baraques de bois et de fibrociment dressées en longues barres modulaires. À chaque fois c’était pour moi une nouvelle découverte et, de Radio Ouest à la Chapellerie Yves, en passant par la Librairie de la Cité, je ne savais jamais où poser mon regard.  Man Anna s’arrêtait longuement devant Les Dames de France. Elle ne semblait pas dépaysée. Bien qu’il fût tout aussi provisoire que les autres, ce magasin vaguement parisien, lui rappelait le Sans pareil, boutique de mode au centre de Fort-de-France où, même au plus fort des restrictions, les élégantes et les beautés créoles se donnaient rendez-vous.

          Après s’être accordée ce court moment de pause, ce bref instant de nostalgie, Man Anna fonçait vers le centre de la place où, transpirante sous son madras dont les pointes indiquaient à qui en aurait douté qu’elle n’était pas de celles qui s’en laissent compter, Rachel avait lancé depuis longtemps sa machine de guerre ;

        Piment-zouezo …. Piment-lampion … Bois d’Inde … Cannelle … Allons Chérie ! Si tu veux conserver ton mari, n’oublie pas mes épices …

          On l’entendait de loin. En ce pays de vent où parler haut est une nécessité, Rachel était à son affaire.

         Confortablement installé dans son fauteuil de rotin, Emilien ne sortait de son livre que pour rendre, avec l’ait détaché d’un vieux sage chinois, la monnaie aux badaudes alléchées par le bagout de son épouse.

         Autour d’eux le cercle ne se rompait jamais. 

         — Anna, chère, approche-toi donc !

          Man Anna hésitait. En ce pays de blancs, elle s’étonnait à chaque fois de voir la chabine tenir le haut du pavé. Peut-être aussi, tel était la force de son orgueil, qu’elle y voyait comme une compromission. Alors, pour se donner une contenance, elle faisait mine de vérifier qu’aucun de ses poussins ne s’était égaré.

          — Julien, surveille bien tes frères et tes sœurs, finissait-elle par me dire.

          Emilien quant à lui avait compris.

          Il prenait tout son temps pour poser son bouquin à l’envers sur l’étal puis, un vague sourire au bec, s’installait à la place de Rachel. Cela ne lui posait aucun problème. Il connaissait le métier. Sachant qu’il vendait autant de l’exotisme que des produits il affichait, sans forcer sa nature, des allures de père blanc et vantait, avec un sérieux qui ne lui coûtait rien, les vertus médicamenteuses des épices créoles. Pour différent qu’il fut de celui de Rachel, son scénario était tout aussi efficace. 

          Pendant ce temps, Rachel avait passé son bras sous celui de Man Anna et nous partions, nous tenant l'un à l’autre comme la famille Poucet, faire les achats pour la rentrée.  À chaque présentoir, par plaisir autant que par principe, Rachel se livrait, sous les yeux effarés de Man Anna, à un féroce marchandage auquel ses confrères finissaient par céder non sans avoir livré eux-mêmes une farouche bataille.

           — Mets ça de côté pour moi ! Je passerai plus tard, disait Rachel une fois l’affaire conclue.

           Elle avait dans la gorge tout le miel des vainqueurs.

            La nuit, une fois le calme revenu, Rachel partie et tout le monde étant couché, je lorgnais, dans la salle commune qui me servait aussi de chambre, les blouses neuves et les brodequins de cuir raide que Man Anna avait posés sur le bout de la table. Je me demandais à chaque fois comment, ma mère qui d’un bout à l’autre de l’année tirait le diable par la queue, avait-elle fait pour nous offrir des trousseaux aussi complets. Ce n’est que quelques années plus tard que je compris enfin, aux signes d’intelligence que Rachel adressait aux vendeurs, le fin mot de l’histoire. Quand nous étions partis la chabine repassait derrière nous et réglait les dépenses. C’était pourtant flagrant. Rachel ne faisait pas la charité. Elle nous aimait tout simplement. Elle n’en faisait aucun mystère et je l’entends encore clamer, la voix toute frissonnante de tendresse non feinte : 

         — Ces enfants sont pour moi comme du lait de coco !

José Le Moigne

Chemin de la mangrove

Editions l'Harmattan 1999 

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José Le Moigne 12/07/2011 17:51



Merci, Rosza.



J'aime bien ce 12/07/2011 13:06



Quelle beauté! Avec ce portrait savoureux, tu lui rends toute sa tendresse, à ton tour.


Amicalement.