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Blues / Extrait de "La gare" / A paraître Juin 2010

Publié le par le breton noir

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                                      Emportez-moi dans une caravelle

                                                          Dans une vieille et douce caravelle

                                                          Dans l’étrave, ou si l’on veut, dans l’écume

                                                          Et perdez-moi, au loin, au loin

 

                                                                                          Henri Michaux

 

        

        

 Allez savoir pourquoi, mais en dépassant sans même s’en apercevoir le local à structure de baleine échouée de la criée, Julien songea soudain aux aventures d’huckleberry Finn que le samedi matin, Monsieur Tréguer, le maître, leur lisait avec une voix très différente de celle des autres jours, une voix que modulait un plaisir gourmant.  

 Monsieur Tréguer n’était pas un maître comme les autres. Lui savait lire dans les cœurs, et en particulier dans celui de Julien. Cependant, quel rapport pouvait-il bien avoir entre un gosse des bayous et un petit breton métis ? Aucun, si ce n’était, peut-être, un goût commun pour le vagabondage et la divagation. Encore fallait-il bien s’entendre ! Huckleberry faisait à peu près ce qu’il voulait quand Julien en était réduit à grappiller quelques instants de liberté ! Ce qui n’avait pas changé, c’est qu’aujourd’hui comme hier, Julien n’avait pas besoin d’un gros effort d’imagination pour voir son alter ego, le chapeau de paille enfoncé jusqu’aux yeux, pêcher des écrevisses au bord du fleuve Mississipi. Elles étaient si abondantes qu’il lui suffisait d’immerger un chiffon rouge au bout d’une canne de roseau pour en prendre par dizaines.

 Huckleberry les jetait sur un énorme mouchoir qu’il nouerait plus tard sur ses petites proies.           

 Sa pêche l’absorbait tant qu’il n’entrapercevait qu’à peine les grands bateaux à aubes qui, au milieu des alligators dérangés dans leur sieste, glissaient sur le delta.

 Tout était si calme, si mélancolique, si majestueux aussi, que tous les bruits, du floc-floc d’une grenouille à quelques pas de là, jusqu’aux étranges mélopées qui sortaient des cabanes alentour, le laissait insensible. Comment aurait-il pu savoir que cette musique que les anciens esclaves inventaient sur leurs guitares de fortune bientôt s’appellerait le blues ? Ah ! Le blues, ça c’était du concret pour Julien. Depuis longtemps, la musique du diable, qui parle de la misère, des femmes et de l’alcool, mais en même temps du ciel et d’une vie meilleure, n’avait plus de secret pour lui.

 Aussi, laissant sa pensée dériver sur le fleuve, il passa sans avoir l’impression de changer de sujet, de Mark Twain à Mongo Béti.

 Ce mercredi d’automne, à Rouen, la Seine paraissait rajeunie sous le soleil ras et Mongo, dont les fenêtres donnaient sur le fleuve royal, parlait de son désir de retourner au Cameroun.

Julien, déclara-t-il, sur un ton véhément qui surprenait dans la bouche de l’agrégé de lettres qu’il était, c’est la révolution là-bas ! Une révolution comme je les aime, pacifique et déterminée, unanime, sanglante de temps en temps, mais le plus souvent bon enfant, joyeuse, heureuse.

 Mongo, exilé depuis quarante années, savait ce qu’il disait.

Que ces messieurs m’accordent un visa et j’y retourne dès juillet ! Je veux participer à cela car le despote n’a qu’à bien se tenir. Quand on a tout un peuple contre soi, on a son avenir derrière soi. On est foutu en somme !

 Julien avait conscience d’écouter la parole d’un sage. Un sage et un griot, mais aussi un homme capable, pour la défense de ses choix, de mettre sa vie dans la balance. Il ne l’évoquait jamais, mais tous ses amis savaient qu’il avait été condamné à mort et contraint donc de s’exiler en France. Celle-ci avait su le protéger et lui donner ce qu’il appelait l’essentiel : une épouse, un travail, et le droit de parler.

Le bonheur en quelque sorte !

Julien était incapable de décrypter la part d’ironie instillée par Mongo dans son éloge de la France. Il l’aimait, impossible de dire le contraire, mais, lucide, il ne se gênait pas pour affirmer que les malheurs de l’Afrique d’aujourd’hui venaient pour sa plus grande part de son exploitation éhontée par les blancs. Il était même capable de remonter jusqu’à la saignée consécutive à la traite des noirs. Julien se retrouvait dans ce discours. Mongo ne portait pas de haine en lui, mais il était lucide.  

          J’aime beaucoup vos poèmes dit-il à brûle pourpoint, comme s’il craignait de s’être un peu trop engagé. Ce vers : Le ressac inévitable, le silence des morts, est de toute beauté. On dirait la thématique du blues, une thématique typiquement nègre ! Je vous le dis, je n’en finis pas de m’émerveiller que nous soyons toujours là. À notre place, combien se seraient laissés prendre dans la nasse du temps ! 

 C’était tellement vrai !

 Fier, ému par ce souvenir, Julien, au moment de s’engager sur le quai des douanes se surprit à fredonner, sans oublier d’imiter le gimmick de guitare : Hot time in the old town tonight, un truc de Mississipi John Hurt datant des années vingt.

 

José Le Moigne

La Gare

A paraître éditions Gonella juin 2010

 

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flora 28/05/2010 08:54



Tu nous mets l'eau à la bouche!


J'ai lu et adoré moi aussi, adolescente, les histoires de Mark Twain! 



stellamaris 28/05/2010 06:58



Un errance au fil de tes pensées, tellement bien écrite ... Bises !