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An tan robé

Publié le par le breton noir

 

        Sonson passa sa main dans ses cheveux crépus. Dans la lumière mille fois déclinée, sa peau tannée prenait des reflets caramel. Son visage ridé avait l'autorité et la noblesse, et en même temps l'extrême banalité de celui d'un mentô. Cet homme-là n'était pas que Sonson l'histrion. N'en déplaise aux esprits supérieurs, je découvrais en lui, dans sa proximité et pourquoi pas dans ses outrances, l'intercesseur et le médium que j'avais si longtemps attendu.  

         — J'avais seize ans, poursuivit-il, et, contrairement à la plupart des nègres de ce pays, j'avais de l'amitié pour les marins du Barfleur, de l'Émile Bertin, du porte-avion Béarn, ces beaux bateaux de guerre que la guerre en Europe avait bloqués dans notre rade. Oh, je n'étais pas plus aveugle que les autres et je voyais aussi que, sous la houlette de l'amiral Robert, que Dieu maudisse son squelette, ils s'entendaient comme larrons en foire pour mettre notre île sous coquille ; mais, n'est-ce pas, c'était la guerre. Les sous-marins allemands, prêts à couler les navires marchands que l'on ne voyait plus guère, rodaient en meute au large du Diamant sortant, de temps à autre, leurs gueules de requin pour le simple plaisir d'effrayer les pêcheurs. Parés à bombarder, les croiseurs américains pointaient leurs tourelles blindées sur la baie de Flamands. Alors, la misère et la faim, c'était peut-être l'effort à consentir pour la mère patrie. Veux-tu que je te dise, je ne me sentais pas moins vaillant que tous ces jeunes gens que je voyais, répondant à l'appel du Général micro, partir en dissidence vers l'île anglaise de Dominique. Pourquoi ne l'ais-je pas fais ? Ma mère peut-être ; et puis aussi ma nonchalance naturelle. Ce que j'aimais surtout, c'était descendre vers le port pour voir les navires. Je parlais aux marins, je leur rendais service ; au fond, je n'en demandais pas plus.  

        Tout en parlant Sonson suivait d'un regard attentif la parade des touristes qui commençaient à rejoindre les hôtels laissant la plage aux joueurs de football qui, par un accord tacite, avaient attendu jusque-là.  Comme s'il voulait se fondre au court embrasement du crépuscule, un court instant, il arrêta sa litanie puis, ressaisit par l'urgence, mais la voix un peu moins assurée, il reprit son récit.

          — Si tu savais, pitite, j'ai tout fait dans ma vie. Coupé la canne du béké, charroyé les bananes, cueilli les têtes d'ananas, couru le djob sur les marchés de Fort-de-France et pourtant, malgré l'envie que j'en avais, je n'ai jamais quitté la Martinique. Pas même pour un petit voyage. Mon service militaire, lui-même, alors que je rêvais de la marine, je l'ai fait au pays, à la caserne de Balata. Au bout du compte, à soixante ans passés, j'en suis encore à contempler la mer tout en sachant, que pour moi, l'horizon s'arrêtera toujours à cette baie. Comment m'as-tu di déjà que tu t'appelais ?

        — Julien Le Fusquellec.

        — Ah oui, maintenant je m'en souviens. J'ai bien connu ton père. Il était différent de tous ces marins blancs que l'on voyait, à peine descendus de leur bord, drivailler dans les rues en braillant : Réquisition ! Réquisition ! Cherchant la bagarre pour un rien et s'attaquant comme des brutes aux femmes isolées. Ton père recherchait plutôt la compagnie des bougres comme nous. Il se promenait la plupart du temps avec ses deux amis, un Alsacien du nom de Schmitt et un autre dont je ne me souviens plus du nom. Jamais je ne l'ai vu se comporter comme un blanc-France. Il voulait réellement apprendre le pays. Il s'était mis au créole et très vite, si ce n'est cet accent qui nous vient en naissant, il le parla tout aussi bien que nous. Ne me demande pas comment il a connu ta mère. Je ne l'aie jamais su. Il était trop pudique. Par contre, ce que je peux te dire, c'est,  qu'en l'épousant, il était devenu un vrai Martiniquais.

          Ah oui, pitite, ton père était un fameux nègre !

 

José Le Moigne

Chemin de la mangrove

Éditions l'Harmattan 1999

 

Fort-de-France, Martinique, le porte-avions Béarn dans la rade en 1941 (photo du net)

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J'aime bien ce 04/07/2011 18:58



Un beau livre, retour aux commencements.


Bel été à toi, cher José, ainsi qu'à Christine.