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La montagne rouge 7

Publié le par le breton noir

 

 

 



Berrien-AR-Vro-Landerneau.jpg

Chemin creux, Photographie : Christine Le Moigne-Simonis

 

7



Le destin s’attarde parfois à faire des cabrioles, à lancer des clins d’œil plus ou moins appuyés et un homme attentif aux symboles comme Yan Vari Perrot ne pouvait que prendre au sérieux celui-ci qui le concernait directement. Le 3 septembre 1939, date de son soixante deuxième anniversaire, la France, avec quelques heures de retard sur l’Angleterre, déclarait la guerre à l’Allemagne.
          En tant que prêtre, l’abbé ne pouvait qu’être pacifiste. En tant que militant breton, mais nous y reviendrons, sa position était plus ambigüe. En attendant, l’état de guerre, c’était le tocsin sonnant de clocher en clocher pour célébrer le jour de sa naissance ; des masses de mobilisés, même ceux, les plus nombreux, qui ne passaient jamais le porche de l’église, qu’il fallait confesser ; se montrer au côté de Monsieur le Maire pour matérialiser, une fois n’est pas coutume, l’alliance, à ce moment tragique, du laïc et du religieux ; réconforter les femmes qui se souvenaient toutes — même celles qui n’étaient pas encore nées mais qui en avaient entendu mille fois l’incroyable récit  — de la monstrueuse
hécatombe survenue à peine vingt ans plus tôt.

          Mais on n’était plus en 1914.
          L’abbé n’allait pas cette fois-ci se porter volontaire. D’abord, il n’était plus en âge, mais l’eut-il été que cela n’aurait rien changé. À titre personnel, mais aussi collectif, il estimait que la Bretagne n’avait rien à prouver à la France. Partout où il était passé il avait consacré de longues heures à se recueillir devant les monuments aux morts et il avait frémi devant ces fratries entières de paysans bretons englouties dans une glèbe qui n’était même pas la leur. L’impôt du sang avait été très largement payé. Or, à regarder les faits avec les yeux de l’historien, rien ne le justifiait, en tout cas pas dans de si larges proportions car, enfin, qu’est-ce qu’un petit siècle et demi dans toute l’histoire d’un pays ?

          L’abbé ne l’ignorait pas. Il y a un océan de mots et de significations entre le particularisme et l’autonomisme ; et il se gardait bien, même si c’était le fond de sa pensée, de parler de nationalisme. Là où il ne voyait que des bretons sur les monuments aux morts, la majorité du peuple voyait des bretons sous l’uniforme de la France ce qui créait un lien puissant quoiqu’équivoque. Un lien de dépendance insupportable pour l’abbé qui enrageait de voir son pays livré à l’appétit d’un ogre. Donc, le destin avait voulu que la guerre soit déclarée le jour de son anniversaire et l’abbé ne doutait pas que plus d’un de ses paroissiens avaient fait le rapprochement.

—   Vous verrez, prédit il le soir même à Taldir Jaffrenou venu le visiter, il ne s’en faudra pas de longtemps avant que ma médaille militaire soit effacée de la mémoire de mes chers scrignacois !  Laissez seulement le climat s’installer et avant qu’il ne soit peu, demain ou au plus tard après demain, nous serons, vous et moi, et nos amis aussi, des agents déclarés du dénommé Hitler. Avez-vous fait ce que je vous ai demandé ?

 —   Oui, j’ai révélé, sous le sceau du secret, mais en laissant entendre qu’il n’était pas interdit de le faire circuler, qu’on pouvait tout cacher dans le jardin de votre presbytère.

 —   Bien ! Ce n’est pas un péché n’est-ce pas que de prêcher le faux pour obtenir le vrai ? Il faut savoir brouiller les pistes. La rumeur va enflée. Au bout du compte, se cacher derrière elle est la meilleure des protections.

 —   Elle est déjà en route. L’autre jour, j’étais au Huelgoat pour une cérémonie druidique. Ce n’est pas vous qui me contredirez. Celui qui sait écouter a toujours une foulée d’avance sur l’adversaire. Mais je vous fais languir. Vous connaissez Pierrick Douarinou ?

—   Bien sûr, c’est un militant actif de Feiz ha Breiz et du Parti National Breton. Et puis, vous l’avez vu ici. C’est un petit gars sérieux, mais il ne manque ni d’humour ni de talent pour la comédie.

—   En effet.

—   Précisément, il et de ceux que j’utilise pour allumer des contre-feux.

—   Alors, vous allez être satisfait. En effet, le gaillard est doué.

—   Dites !

—   C’était à la fin de l’assemblée, sur le bord de la Rivière d’Argent, lorsque la tension fini de retomber. Je ne sais qui prononça votre nom mais à peine l’avait-il entendu que Pierrick Douarinou, qui de toute évidence n’attendait que cela, dégringola de la pierre géante où il était juché. Ah ! dit-il d’un ton plus hilare que jamais, les jardins de curé recèlent bien des secrets. Tenez, le lendemain du naufrage du Gwalarn, an oatrou Perrot me demande de le suivre dans sa remise afin de voir si un paquet y était déposé. Un bout était crevé ne laissant aucun doute sur le contenu. Le recteur fit oh ! oh ! en se frottant vigoureusement les mains. Jamais je n’oublierai l’éclat de son regard.

—   Fort bien, je n’ai plus qu’à attendre la visite de la gendarmerie. Ces messieurs vont être très déçus et pendant ce temps là …

L’abbé n’acheva pas sa phrase. C’eut été inutile. Le Grand druide et le recteur se
comprenait à demi-mots.

Un recteur accusé de sabotage et poursuivit par la gendarmerie, il n’y avait que sur la montagne rouge qu’on pouvait voir cela. Même les scrignacois, qui ne fréquentaient pourtant que très peu les offices, en furent abasourdis. De tous, Yann-Vari Perrot fut peut-être le plus surpris quand, sortant des vêpres qu’il venait de célébrer pour deux ou trois fidèles, il vit son presbytère cerné par un peloton de gendarmerie qui en interdisait l’entrée et la sortie. Jamais il n’aurait cru que ses provocations fonctionneraient si bien. L’allure décidée il fit les quelques mètres qui séparaient le porche de l’église du presbytère, une bâtisse austère, élégante pourtant, qui devait bien compter deux siècles d’âge.

—   Mon lieutenant, demanda-t-il à l’officier, qu’est-ce qui me vaut cette invasion ?

—   Monsieur Le Recteur, j’ai ordre de fouiller de fonds en combles cette maison, mais, auparavant, je voudrais m’entretenir en privé avec vous.

—   Fort bien, entrez, mon fils.

L’abbé ouvrit la lourde porte et s’effaça pour laisser passer Jean-François Le Delmat, lieutenant commandant la subdivision de Châteaulin dont dépendait le Huelgoat.

—   Asseyez-vous, je vous prie. Ma bonne est dans sa famille à Plougras, mais si vous voulez une bolée, j’ai là un assez bon cidre qui me vient de mon ancienne paroisse. Un cadeau.

L’officier refusa poliment.

—   Les faits sont graves, Monsieur le Recteur. En temps de guerre on peut même parler de crime.

—   Continuez.

—   Les fils du télégraphe ont été volontairement détruits entre Berrien et le Huelgoat dans la nuit du 13 octobre.

—   Je comprends mieux les raisons de votre présence, mais en quoi suis-je concerné ?

—   C’est que, des témoins sont formels, on vous a vu, cette nuit-là, avec deux femmes, tout près du lieu de l’attentat.

—   Et cela vous suffit ?

—   Reconnaissez, Monsieur Le Recteur, que vous ne
faites aucun mystères de vos idées.

—   Et vous pensez sérieusement qu’à mon âge, encombré de maux comme je le suis, et de surcroit aidé par deux vieilles femmes, je pourrais, à supposer que j’en ai eu l’intention, m’attaquer à des câbles placés à je ne sais combien de mètres de hauteur ?

—   Vous ne niez cependant pas avoir été présent ?

—   Être passé par là, peut-être. Avoir été présent, je vous assure que non. Vous reconnaissez, n’est-ce pas, que le rôle d’un prêtre est de se déplacer quelle que soit l’heure et l’endroit quand son ministère l’appelle ? Eh bien, c’est aussi simple que cela. Le 13 octobre, alors qu’il faisait déjà nuit, j’ai été appelé pour baptiser un enfant mourant dans un hameau à la limite de Berrien et de Scrignac. Comme d’autre part, le lendemain, je devais porter au même endroit un colis à un camarade de mon sacristain, j’ai trouvé plus commode de demander à sa mère, accompagnée d’une autre vieille femme, de venir avec moi. Nous fîmes notre course sous une pluie battante. On nous aura vus passé et comme vous n’êtes pas sans ignorer le mal que l’on me veut ici, cela aura suffi. Une bonne délation que vos gendarmes se sont empressés de suivre. Ma bonne foi n’est pas difficile à prouver. Demandez aux parents de l’enfant. Les funérailles ont eues lieu hier.

—   Fort bien, Monsieur le Recteur, je vérifierai pour la forme, mais reste une affaire encore plus embarrassante.

—   Laquelle ?

—   Vous ne pouvez pas nié avoir offert à plusieurs de vos amis, au sieur Pierrick Douarinou entre autre, d’entreposer ce qu’ils voulaient dans votre presbytère ?

—   En effet, je ne le nie pas. J’ai de la place. Je rends service à l’occasion. Cela s’arrête là.

—   On parle d’armes cependant !

—   Mon fils, il n’y a jamais eu et il n’y aura jamais d’armes au presbytère.

—   Pardonnez-moi, Monsieur Le Recteur, mais je dois vérifier.

—   Faites, mon fils, faites, je n’ai rien à cacher.

L’officier, qui sentait bien qu’on se moquait de lui, se leva brusquement.

—   Cueff, Pronost et Le Magueresse, commanda-t-il en ouvrant avec brutalité la porte, fouillez-moi cette maison depuis la cave jusqu’au grenier. Bien entendu, Monsieur Le Recteur, vous venez avec nous.

—   Puis-je faire autrement ?

—   Non.

—   C’est bien ce que je pensais. Permettez que je vous serve de guide. Commençons par la cave. Sous la conduite de l’abbé la visite de la cave pris des allures de franche comédie. On déballa des caisses de livres qui suivaient Yann-Vari de presbytère en presbytère sans rien y trouver d’autres que des livres. L’abbé sourit puis, ignorant le lieutenant, il s’adressa directement au gendarme Le Magueresse qui, avec son pied de biche devenu inutile, ressemblait au pandore de Guignol.

—   Bien entendu, vous reclouerez toutes ces caisses avant de les remettre en place. J’y tiens.

Un peu plus loin le même Le Magueresse heurta du front une vieille suspension.

—   Prenez garde, dit l’abbé, c’est une bombe et elle va éclater.

         La farce aurait pu se prolonger longtemps si le lieutenant, conscient de l’inutilité de sa démarche et désireux de mettre fin à l’ironie mordante del’abbé, n’avait sifflé la fin de la partie.

          La mascarade n’était pas pour autant terminée. Mieux, elle virait à la pantalonnade. Sûr de son fait, le lieutenant avait ordonné au reste de sa troupe de prendre la température du village pendant qu’il fouillait le presbytère. C’était sans compter avec la maladresse du maréchal des logis Floch’ qui, faisant halte à l’auberge, s’autorisa cette saillie :

        —        Na ouezit ket, pe seurt person ho peus aze ? Mat, gwad ho pugale a zo etre
daouarn hennez
… Vous ne savez pas à quelle sorte de recteur vous avez affaire ? Le sang de vos enfants est entre ses mains.

         En balançant cela, le sous-officier, pensant que les récriminations ne demandaient
qu’à sortirent, croyaient bien déclencher une vague de propos hostiles à l’encontre du recteur. Il venait d’être affecté au Huelgoat et ne connaissait des gens de la montagne que leur réputation de bouffeurs de curés. Comment aurait-il pu comprendre, lui qui venait de Brest, qu’ici, on détestait se faire dicter son attitude. Personne ne consentit à entrer dans la ronde et, dès qu’il tourna le dos, le jugement fut sans appel :

—   Ar gendarm-ze a rank beza chen-chet e spered ! Ce gendarme a perdu la raison !

La haine qu’inspirait le recteur restait toujours la même, pourtant, solidarité villageoise oblige, dès le départ du peloton, les plus acharnés de ses ennemis vinrent en cortège au presbytère lui rapporter les propos du maréchal des logis.

L’heure n’était ni au triomphe ni à la réconcilliation. L’abbé savait qu’il devait se
garder de toute manœuvre maladroite. Aussi, après avoir sobrement remercié ses interlocuteurs, il se borna à ajouter :

—   Je sais ce qu’il me reste à faire.

Et le soir même d’écrire au procureur et de déposer plainte.

L’affaire devint cocasse quand, le lendemain matin, les journaux annonçaient que l’auteur du crime dont on avait accusé le recteur de Scrignac était un ballon captif
parti à la dérive.

Alors on vit cette chose incroyable, le colonel de gendarmerie venir de Quimper à Scrignac pour prier le recteur de retirer sa plainte contre Floch’.

      Mon colonel, répondit l’abbé non sans malignité, pendant trois ans, lors de la
dernière guerre, j’ai été le secrétaire particulier du docteur Logre qui devait devenir plus tard le médecin traitant du président Deschanel. Cela m’a permis d’étudier les maladies mentales des soldats au front. Je crains que les visites de vos gendarmes me permettent d’étudier les maladies mentales de l’arrière. Cependant, bien qu’étant dans mon droit, par amour de la paix, par pitié pour le gendarme, et par déférence pour vous, non sans regrets, j’accepte de retirer ma plainte. Vous voyez, je ne suis pas aussi mauvais français qu’on voudrait le faire croire.

          Là-dessus on se sépara, sinon en bons amis mais en personnes raisonnables. Le dimanche suivant l’église sonna un peu moins le vide. L’abbé s’en réjouit mais se garda d’en tirer la moindre conclusion. Il savait que cet élan ne durerait pas au-delà du temps de l’émotion. Néanmoins il pouvait être satisfait. Si ce n’était une poignée d’initiés, personne ne pouvait dire où se trouvait la cargaison fantôme du Gwalarn.


                                 
©José Le Moigne 2010

           

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kinzy 10/01/2011 19:26



Il y a quelques temps déjà tu recherchais des témoignges de bretons, en as tu trouvé ?


était -ce pour écrire ce roman ?


Bô fwè mwen !



le breton noir 11/01/2011 00:29



Oui, c'était pour ce roman et j'ai trouvé quelques témoignages, mais dans la région on préfère faire l'impasse. Je suis donc obligé de tout imaginer à partir des repères historiques et ce n'est
pas plus mal.


Bô sé mwen