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On m'appelait Surprise VII

Publié le par José Le moigne



VII

 

Deux mots quatre paroles pour te parler de l’abolition, mais il faut tout d abord que tu t’enlèves de la tête l’idée que nous aurions pu attendre, béats et satisfaits, qu’elle nous tombe dessus cette fameuse liberté.  Le sale tour qu’on nous avait joué du temps de la jeunesse de Reine Sophie nous avait échaudé. Et qu’on ne nous dise pas que cette békée de Joséphine de Beauharnais était la seule responsable. Son empereur de mari savait très bien donner une apparence de cadeau à ce qui servait ses intérêts. La France était en guerre avec la terre entière et plus que jamais avait besoin de l’or blanc des îles et de notre servitude pour nourrir son effort. Je t’en prie, ne vois dans mes propos aucune espèce de plaidoyer Toute femme qu’elle était Joséphine n’en était pas moins coupable, mais pourquoi charger ses seules épaules d’un crime pour le moins partagé ?  Mais je m’égare un peu. Ce que je veux dire, c’est qu’il n’était pas question pour le peuple martiniquais que 1848 soit la réplique de 1794. Cette fois, on n’allait pas nous dépouiller. Ce n’était plus une rumeur, l’abolition avait été votée, eh bien, qu’elle s’applique tout de suite ! Le tambour, aussitôt relayé par l’orphéon des cornes de Lambi a tonné à Saint-Pierre et, avant que le jour ne se lève, la Martinique était debout. Armées de piques, de coutelas, de lances de bambou, des foules énormes et compactes déferlèrent sur l’île et je te prie de croire, Reine Sophie, Zulma, Titus, Eusèbe, Symphor, Léonce, bougres et bougresses de notre habitation, n’étaient pas les derniers à battre la campagne. Quelle Révolution ! Le général Rostoland, gouverneur de l’île, croyant pouvoir encore tergiverser se rendit à Saint-Pierre, mais dès qu’il mit le pied à terre il changea d’opinion. Comment faire face, sans ordonner un bain de sang à présent inutile, à une foule armée et décidée ? Voilà comment, le 23 mai 1848 à quinze heures, anticipant l’arrivée du bateau, il décréta l’abolition. Oh, Léon ! La vraie oraliture c’est ça. Jamais je n’oublierai les flammes qui dansaient dans le regard de Reine Sophie, ressuscitant pour moi, alors qu’elle s’apprêtait à retrouver son créateur, le formidable élan de joie qui secoua la Martinique !

— Vive la République ! Vive la liberté !  cria Reine Sophie du fond de sa dodine.

La vieille matador revivait les cavalcades débridées dans les rues pavoisées de l’en-ville, la fête éclatant de partout et l’incroyable liesse qui saisissait les cœurs engourdis par une éternité de solitude.  En quelques heures l’insurrection des esclaves martiniquais avait mis fin à deux siècles de fouet, de larmes et de sang.

C’était l’année de ma naissance, une année à ce point symbolique que Man Zulma, ma manman bien aimée ne pouvait s’empêcher de me dire, le soir, dans la pénombre de la case, tandis qu’elle grageait le manioc d’un geste machinale :

Way-mézami ! Le nègre qui t’a planté en moi planta en même temps l’arbre de la liberté !




                                        José Le Moigne

Commenter cet article

stellamaris 02/10/2009 13:35


Un récit épique, grandiose ! Magnifique ! Toute mon amitié.


02/10/2009 18:16


Merci Stellamaris.


flora 02/10/2009 10:22


Ce n'est pas par hasard que tu as fait l'éloge des femmes dans un précédent chapitre. Elles semblent tenir une place de choix dans tes textes et dans ta vie...
Amitiés: R.


José Le Moigne 02/10/2009 11:04


Je n'ai jamais chercher à conceptualiser et il serait trop facile de tout ramener à ma mère, mais tu as raison.
Amitiés
José