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On m'appelait Surprise VI

Publié le par José Le Moigne








 

 

VI

 

— Bien sûr que j’ai été esclave et toute vieille que je suis, après tout ce que j’ai enduré, j’aurais beaucoup à dire sur l’esclavage ! Ils n’ont pas intérêt à le faire revenir !

Pour une fois qu’elle me parle autrement que pour me mignoter, Reine Sophie ne mâche pas ses mots. J’ai six ans. Elle sait que le temps presse car elle a vu en songe qu’elle ne verrait pas le bout le bout de la semaine. Alors, avant de s’en aller, elle veut poser sa marque en moi. C’est ainsi.  En Martinique, les hommes prennent les armes et font couler le sang, mais la révolte, la vraie, celle qui fait qu’au fil des générations, l'on ne se couche pas, elle se transmet de femme en femme, rugueuse et forte, en tout semblable à ces rivières vives qui descendent des mornes et creusent les ravines.  

Reine Sophie est résolue et personne ne lui fera changer d’avis. S’il ne lui reste que peu de temps à passer sur la terre, chacun de ses instants me sera consacré. Il est de son devoir de me faire comprendre ce que peut être une vie, la sienne, incluse toute entière dans le champ clos de l’esclavage. Cette modysion n’a pas encore tout à fait déserté les esprits. On en parle le jour. On en parle la nuit. Pas un homme, pas une femme, pas un adolescent qui ne sente pas encore sur ses mollets l’haleine brûlante du molosse traqueur de fugitif. Et si cette liberté, si fraîche encore qu’on ose à peine y croire, n’était au bout du compte que liberté-savane, jamais certaine et toujours révocable. Reine Sophie et d’autres anciens pouvaient en témoigner, la crainte n’était pas vaine, on a déjà vu ça.

— Mon père était un africain pur sang, me dit-elle entre deux bouffées de pipe. Ne me demande pas où c’est l’Afrique. De l’autre côté de l’océan me disait mon papa qui l’avait traversé, à fond de cale, avec des centaines de nègres enchaînés comme lui, parlant toutes les langues du continent, mais qui par signes, par gestes, clignements des paupières, ou par le truchement de nègres voyageurs, se comprenaient quand même, inventant, au milieu des remugles, des sanies et des coups, une langue nouvelle qui est devenue notre. Et dire que ce voyage, si long et si cruel qu’il s’estimait heureux dans avoir vu la fin, lui paraissait une doucine auprès de ce qui allait suivre. Qui ne sait rien conserve au fond de lui une parcelle d’espoir. À part la mort l’esclave n’a pas d’espoir. Voilà ce que disait mon papa avant que le béké ne le vende à un blanc de Saint-Pierre et que je ne le vois plus. Je ne sais pas son nom. La nuit, quand je retourne mon vieux corps sur la paille-coco de ma planche à dormir, il me semble parfois revoir sa silhouette puissante et élancée, avec ses yeux que même le fouet ne pouvait faire baisser, mais ce n’est qu’un mirage, un rire de zombi qui traverse ma tête.

Reine Sophie a perdu la mesure du temps. De toute façon, qui aurait pris garde en ce temps-là de bailler l’année de sa naissance à une esclave, fut-elle de maison.

Bondyé m’a fait tomber sur terre sur l'habitation Baie des Anglais dans la campagne de Sainte-Anne… Le maître ? Je crois bien n’avoir jamais su son nom, et c’est très bien ainsi. Je prie Dieu de ne pas le rencontrer après ma mort. Cet homme là avait le diable au cœur. Je peux faire appel à environ soixante quinze ans de bonne mémoire et donc, si on ne compte pas les cinq premières années de ma vie, je crois pouvoir dire que j’ai quatre vingt ans.

Ainsi, par simple déduction, il me semble, aujourd’hui, car en ce temps là je ne je ne connaissais hac aux chiffres, que grand-mère a vu le jour vers 1775, à cette époque bénie pour le béké où la sueur et le sang des esclaves faisait la gloire et la puissance de la France.  

Son visage, tandis qu’elle me parlait, était une suite d’arrondis de pleins et de déliés et ses yeux, ses petits yeux de manicou, avaient l’éclat fripé des fruits de la passion. Je la revois, fraîche, si fraîche, dans sa gaule à rayures violines lavée et relavée, la tête prise dans son mouchoir de tête, les oreilles serties dans des créoles d’or, croisant et décroisant ses pieds tordus d’arthrite dont la plante, rugueuse et racornie, lui avait, année après année, tenu lieu de semelle. 

Bien sûr, tout son causer se faisait en créole. Les maîtres parlaient créole, les commandeurs culbuteurs de négresse dans la chaleur des cannes parlaient créole ; et si la vie m’a forcé à jaboter dans la parlure de France, je rêve et je pense en créole comme toi, Léon, tu rêves et tu penses dans ta langue d’enfance, le haut parler picard.

Semblable sur ce point aux tragédies que l’on joue me dit-on au grand théâtre de Saint-Pierre, l’histoire de Reine Sophie se déroule en trois actes.

Aux premiers mots du conte, répondeurs, répondez, elle naît et elle grandit dans une rue cases-nègres, pareille à toutes les rues cases-nègres de l’île Martinique, négrillonne pareille à la tiaulée de négrillons contraints, dès leur plus tendre enfance, à rallier les malades et les femmes enceintes du petit atelier avec, déjà nouée au ventre, la peur du châtiment qui vous tombe dessus au moindre manquement. Or, quelques puissent être les talismans que tu conserves serrés dans les replis de ta casaque, dans l’univers où tu te meus, chaque geste accompli est l’occasion d’un manquement. Inutile de prier, d’invoquer bondyé ou les divinités d’Afrique, rien ne pourra te protéger du fouet, de la cravache, du chat à neuf queues, ou du tonneau percé de clous.

Même pas ta maman.

Ah çà, j’ai eu ma part ! dénonce Reine Sophie. Mais comme j’étais vive en esprit et vaillante à la tâche, assez souvent j’ai pu passer entre les gouttes. J’entends par là qu’une fois sur trois j’échappais à la punition, ou plus exactement à la torture car il faut bien le dire, c’est de cela qu’il s’agissait, et sans doute pis encore.

Le second acte commence à son adolescence. Il y a eu ses années-là grand mouvement en France. Les blancs en transpiraient et bientôt ils craignirent pour leurs têtes. Les esclaves attendaient. Les bateaux apportaient des nouvelles étranges. Le roi, arraché à sa grande case, avait été jeté dans un cachot et pour finir, on lui avait coupé la tête. Dans un grand oulélé, le peuple avait chassé les maîtres. Surtout, couté bien ti fi mwen, on avait aboli l’esclavage.

Le maître a fui amenant avec lui ses nègres de maison. Il a gagné la Dominique où il avait des biens. Il l’a très vite regretté car, en Martinique, les colons, plutôt que d’octroyer la liberté à leurs esclaves, avaient livré l’île aux Anglais. Peu importe le drapeau pourvu qu’on garde ses richesses. J’avais dix huit ans me dit Reine Sophie et je dois dire que j’ai vécu ce voyage à la Dominique de manière ambiguë. J’aurais préféré attendre en Martinique cette liberté qui finalement n’est arrivée que cinquante ans plus tard, mais voyager, connaître une autre terre, c’était au bout du compte un privilège que peu d’esclaves avaient connu. À moins d’avoir été vendu, mais là, ce n’était plus un privilège. En Dominique, poursuit Reine Sophie, j’ai connu un nègre anglais qui s’appelait William comme son maître dont-il était cocher. Nous nous comprenions car à la Dominique, ne me demande pas pourquoi, les nègres parlent un créole assez proche du notre. C’était un nègre gigantesque, avec de belles manières, et nous nous sommes aimés comme des esclaves peuvent s’aimer, en sachant qu’il serait illusoire de croire en l’éternité. Un jour, les anglais ont rendu la Martinique, les blancs ont passé je ne sais quel arrangement entre eux, et nous sommes rentrés. William et moi n’avions pas le même propriétaire. Ont nous a donc séparés. L’esclave n’est qu’un meuble et l'on n’a jamais vu un meuble posséder une famille. Par contre, mon maître avait enrichi son cheptel. William dans cette affaire n’avait été qu’un étalon et le produit de sa saillie, ton grand oncle Eusèbe, cet homme fait avec qui tu prends tant de plaisir à jouer, ne lui appartenait pas. Ne me dis pas que c’est normal, que l’enfant doit suivre sa mère, il faut voire les choses comme nos maîtres le voyaient. Le poulain suit la jument tant qu’il n’est pas sevré. Ensuite, soit on le met au travail, soit on le vend. Ce n’est jamais que du maquignonnage.

D’accord, Léon, Reine Sophie ne pouvait pas parler comme ça à une gamine de six ans et même si elle l’avait voulu, elle n’avait pas les mots. Pourtant, je le jure sur ses mânes, c’est ce qu’elle voulait me dire et, avec le recul, c’est ainsi que je le comprenais.

Ecoute le dernier acte, et tu verras que j’ai raison. Nous sommes en 1802. Reine Sophie a vingt cinq ou vingt six ans. Elle travaille aux cuisines, Eusèbe vit avec elle dans la grande maison, si elle regrette William et la Dominique elle se garde bien de le montrer, à défaut de bonheur elle peut rêver à une vie tranquille. C’est le début du dernier acte.

Le maître a besoin d’argent ; alors il vend. Voilà comment Reine Sophie, Eusèbe William et Joséphine-Modestine ses enfants, sont arrivés sur l’habitation du Lau et de Corn, dite aussi habitation La Broue où son nés Zulma ma maman en 1814, Titus, mon frère, en 1832, et moi-même, Marie Philomène, en 1848.

Tout de même, malgré toutes ses tribulations, comme si d’un arbre gigantesque doivent toujours naître des surgeons, Reine Sophie a réussi à fonder une famille car, au jour de l’abolition, en comptant les enfants, les compagnes, les enfants des enfants, et même un arrière petit fils, nous étions vingt trois à nous serrer autour de notre aïeule.

 

 

                                                      
                                                                     José Le Moigne

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stellamaris 01/10/2009 13:06


Toujours cete histoire, de sang et de larmes, qui t'a façonnée et que tu racontes si bien ... Toute mon amitié.


01/10/2009 17:41


A nouveau merci


Litteratus 30/09/2009 11:15


la mémoire de l'esclavage habite les consciences et l'âme des descendants : la souillure de la servitude reste une tache indélibile !


José Le moigne 01/10/2009 17:42


Merci Littératus.


flora 30/09/2009 09:55


Te voici de retour dans la blogosphère, camarat'!
Terrifiante, cette condition de "meuble" que les esclaves devaient intégrer : ne pas trop s'attacher car pouvant être séparés à tout instant...
amitiés : R.