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On m'appelait Surprise V

Publié le par José Le Moigne





                                                                    Ancienne esclave, Library of Congress



V

 

Le Vauclin, 5 novembre 1848, 5 heures du matin. À bien y réfléchir, j’aurais pu naître au beau milieu de l’œil d’un cyclone. Mais il avait déjà soufflé, au mois de mai, au milieu du carême, et, au lieu de faire plier l’échine aux cocotiers de la pointe Faula, et de trancher la tête des acomats et des mahoganys de l’habitation La Broue où je suis née, il avait redressé, comme le forgeron redresse à coups de masse les vieux poteaux rouillés, le dos courbés des nègres.

Enben, bel, méznamie ! s’écria Man Zulma quand, le moment venu elle ne vit pas couler son sang.

Elle ne s’était pas réjouie. Malgré les cabrouets d’amour que contenait son cœur, quelle femme en ce temps-là, aurait pu se réjouir d’offrir à la servitude le produit de sa chair ? Pourtant, bien qu’elle passa pour une quimboiseuse et posséda la science des herbes et des tisanes, elle ne m’a pas fait passer. Elle croyait en des jours meilleurs se montrant en cela diablement optimiste.  Bien sûr, depuis trois ans, une rumeur courrait. Le vent des mornes disait qu’une loi avait été votée en France pour alléger le travail des nègres, mais, il fallait bien s’en rendre compte, en Martinique, elle n’avait rien changé. Man Zulma le racontait souvent, les deux dernières années de l’esclavage avaient été terribles. Les maîtres, arque boutés à l’ordre séculaire, tuaient l’esclave de la même façon qu’ils faisaient égorger leurs moutons, lui appliquaient les plus horribles des tortures, et s’en tiraient, à condition que l'on osa déposer plainte aux termes de la nouvelle loi, pour quelques francs d’amende. Le vent des mornes, soufflant à pleins poumons, apportait les nouvelles, et elles n’étaient pas belles. Personne n’ignorait qu’à Gros Morne, François Bouet, maître d’habitation, après avoir plongé pieds et mains liés l’enfant esclave Jean-Paul, âgé d’à peine onze ans dans un bassin plein d’eau boueuse d’où il ne le retirait que lorsqu’il suffoquait, avait été blanchi sous le prétexte qu’il n’avait que voulu baigner l’enfant. Le vent des mornes disait aussi que le sieur Astarté de Fort-de-France, avait attaché sa jeune esclave Noëllise, qui n’avait que neuf ans, à un prunier pendant des heures avant de lui enfoncer dans la bouche, fermée ensuite par un bâillon, un brouet de manioc mélangé à du piment. Le même, décidément adepte de la corde, avait attaché, les mains liées derrière le dos, la jeune Clémentine, gamine de six ans, à une poutre, seule la pointe des pieds touchant puis, l’ayant laissée ainsi la nuit, puis, après l’avoir battu le lendemain matin, l’avait enchaînée par un pied dans la cour à un billot de bois de sept kilos. Le vent des mornes parlait si fort que tout tremblait dans la savane. Au Lamentin, une certaine veuve Néonge Gigon, avait infligé, pendant les heures de travail, un masque de fer à la jeune Aurélie. Au Robert, Sully Vivier avait détenu à la chaîne ses esclaves Marthe et Délia accouplées ensembles, les forçant à travailler ainsi et les séquestrant ensuite la nuit pendant trois mois. Et il parlait aussi des morts le vent des mornes ! Rien qu’à Macouba, le maître Cassias de Linval avait fait mourir son esclave Jeanne-Rose à force de châtiments cruels, et comme si cela ne suffisait pas, une autre femme, Anceline, mise aux quatre piquets, devait subir dix coups de piquets de demi-heure en demi-heure, jusqu’à dix heures du soir, jusqu’à mourir dans d’atroces souffrances ; mort aussi Anastase soumis aux quatre piquets tous les huit jours pendant des mois ; et Lise aussi, âgée de quarante ans, foulée aux pieds par ce qu’elle ne cueillait pas les pois de la bonne façon ; et Alibeau, une très jeune fille, punie de cinquante coups de fouets, mise à la chaîne et morte dans un cachot étroit. À Saint-Pierre, en 1847, c’est Augustine Genet qui s’était autorisée, en dépit de la loi, a frapper à coups de souliers sur la bouche les jeunes esclaves Oralie, Lucette et Oculty, leur avait jeté du tabac dans les yeux, versé de l’eau bouillante sur les pieds, brûlé le coup et les bras avec un couteau chauffé à blanc, introduit du piment dans les organes sexuels. Quant aux frères Jahan, de Fort-de-France, entre autres méfaits, ils avaient donnés à l’esclave Rosette, enceinte, dix sept coups de rigoise.  Ce n’était plus le vent, mais un très long sanglot qui descendait des mornes et, quand bien même ils se seraient voulus porteurs d’une promesse d’avenir, en ce trimestre qui précéda l’abolition, en ce trimestre où j’ai été conçue, le tambour et la flûte des mornes ne sonnaient que le deuil.

Je n’ai jamais connu mon père et à vrai dire la chose demeure sans importance. Cependant, comble d’ironie quand on connaît ma vie, je fus conçue sous les auspices de Vaval, en ces semaines de carnaval où le nègre, malgré sa triste condition, se donnait l’illusion d’exister en dehors de ses chaînes. Est-ce pour cette raison que Man Zulma, puis tous mes proches prenant sa suite, au lieu de me crier Marie Philomène ainsi qu’elle m’avait prénommée, ne sut jamais m’appeler autrement que Surprise. Ou alors, était-ce parce que mon frère, Titus, approchait l’âge d’homme ?  Man Zulma, en vraie maman créole qu’elle était ne consentit jamais à me donner d’explication. N’empêche qu’il me plaît de me dire, autant par fierté que par provocation, que je suis le produit de la copulation d’un masque de carnaval bondissant au rythme du bèlè ou d’un quelconque soucougnan. Si telle était la vérité, elle n’était pas de celles que Man Zulma, pourtant vaillante en tout, consentait à assumer.

Ti fi mwen, se bornait-elle à dire, n’agace pas mes dents avec tes questions ! Ton frère avait déjà seize ans à cette époque et, même si je me considérais encore comme une femme, je me voyais comme un vieux coco sec, à demi enfoncé sous les hé, qui a admis depuis longtemps qu’il ne fera pas de surgeons. Et puis, flap-flap, te voilà installée dans mon ventre ! Ay ! Bondiyé ségné la vièg Mary ! Comment peux-tu, lumière de ma vie, me demander pourquoi je t’appelle Surprise ?

C’est quelqu’un Man Zulma ! Quand elle parle on se tait et comme elle parle beaucoup on passe des heures et des heures dans la musique de sa voix. Quand elle marmonne ainsi, Reine Sophie, ma grand-mère bien aimée, en vérité la clé de voûte de nos vies, son corps de vieille femme coincé dans sa berceuse patinée par le long frottement de son dos, sa vieille pipe de bambou calée dans sa bouche ridée où les dents se font rares, écoutes d’un air absent. Elle ne s’exprime que par le clignement de ses yeux vigilants où gîtent des secrets qui ne me seront que peu à peu révélés dans le bla-bla que Man Zulma, dans une logique qui n’appartient qu’à elle, débite. Car, depuis que le griot d’Afrique s’est mué en chacun d’entre nous en conteur créole, suggérer plutôt que dire est notre privilège.

Le seul qui, au fil des siècles de misère, a su nous préserver. 

Couché sur la paillasse Léon fronce les sourcils. Il a forcé sur le tafia et a mal à la tête. Il voudrait bien que je me taise afin de replonger dans ce sommeil lourd que l’on ne trouve que sous les tropiques les jours de rhum et de chaleur moite. 

Mais qu’il pleuve ou qu’il vente, que le soleil vous troue la calebasse comme un trépan plongé dans le vinaigre, je ne suis pas pour rien la fille de Zulma.

   

 



                                              José Le Moigne

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kinzy 28/09/2009 20:03


Bonjour José !
J'aime l'émotion qui émane de vos textes.
les personnages reprennent leur place pour nous distraire des moeurs d'autrefois et nous permettre de ne pas oublier pour enfin avancer.




José Le Moigne 30/09/2009 00:41


Merci Kinzy,
J'étais privé du net depuis une semaine au fond de ma campagne bretonne. heureux donc de vous retrouver.


José Le Moigne 26/09/2009 11:48


Bonjour Thierry. J'aime beaucoup ton texte. Merci de ton passage.
Amitiés
José


Thierry 24/09/2009 15:12



Bonjour José,
Je suis né bien après 1848, mais ma grand-mère maternelle elle, est née en 1910 et me raconte encore ce qu'elle a vécu..
Quand à moi, je me souviens qu'elle était belle mon île quand le soleil se glissait au couchant.


C’était le temps de jadis, pourtant je m’en souviens encore.


Le soleil tout fatigué allait dormir au-delà des montagnes dont il rougissait le fil ;


Et ça aussi, je m’en souviens encore.


C’était le temps de la nuit créole et l’île toute alanguie


Glissait tout doux vers un profond sommeil…


Thierry


 


Merci pour cette inexpiable nostalgie de l'infini.




flora 23/09/2009 10:22


Cher José, comment ne pas se sentir dans l'obligation d'écrire pour porter cet héritage, pour redonner existence à ces lointains ancêtres qui ont enduré autant de souffrances? La liste des tortures
est insoutenable (quelle ingéniosité perverse dans l'impunité!...).
Te voilà griot créole... mâtiné de Breton...
Amicalement: R.


José Le Moigne 23/09/2009 11:07


Cet héritage n'est pas si lointain. Note que les faits que je raconte n'avait pas un siècle lorsque je suis né! Hélas, en Martinique, par peur du dolorisme ou par honte, les jeunes générations ne
veulent plus entendre parler de ça. Comme je le dis souvent, celui qui possède la parole (ou l'écriture) se doit de s'en servir.
Bonne journée à toi.
José


stellamaris 22/09/2009 07:39

Beaucoup d'émotion dans ces histoires tragiques qui sont tes racines, les racines de tout un peuple ... Toute mon amitié.

José Le Moigne 22/09/2009 10:58


Heureusement, j'ai aussi mes racines celtes. Le terrifiant est de me dire que je suis né moins d'un siècle après ces histoires. Cette proximité est constitutive de ma personnalité et de mes
exigences de mémoire.
Merci de ta fidélité
José