Overblog Suivre ce blog
Editer l'article Administration Créer mon blog

On m'appelait Surprise III / Nouvelle version

Publié le par José Le Moigne









III

 

 

Les nouvelles de France mettent du temps pour arriver jusqu’à Cayenne et pour qu’elles se répercutent jusqu’à Saint-Laurent du Maroni, cette fourmilière ignoble où les forçats libérés mais soumis au doublage désespèrent en masse, il faut beaucoup de temps encore. La seule liaison entre la France et la Guyane se fait par le bateau de la transportation qui jette l’ancre dans la rade boueuse au mieux quatre fois par an, quelque fois trois, le plus souvent deux. Au début on attend, on est curieux de ce qui se passe ailleurs, puis très vite, quand il vous semble que famille elle-même vous a rayé de la surface de la terre, l’arrivée du bateau n’est plus qu’une rupture dans la monotonie des jours. Alors, on ne s’intéresse plus qu’aux nouveaux arrivants, cette chiourme sortie des cages de la cale qui vient grossir l’immense troupeau des morts vivants. Il n’est pas rare que l’on reconnaisse alors la tronche d’un ancien complice ou celle d’un évadé qui, ayant par miracle échappé aux requins, ne rêve déjà que de recommencer. Mais on a ni le temps ni le goût des retrouvailles. Ici les embrassades n’ont pas cours.   

On avait appris en même temps la guerre avec la Prusse, la défaite et la paix. Tout ça s’était passé entre deux passages du bateau et ça n’avait ému personne. Au bagne où la bataille est quotidienne, on se fout bien de la guerre des autres. Cependant, que l’Empire qui avait inventé le bagne ait fait place à la République, même pour un être fruste comme Marie Léon Joseph Félix, cela avait du sens ! Léon ne me ressemble pas. Ce n’est qu’un petit homme dans une petite vie. Il ignore tout du collectif et sa compréhension du monde se borne à la satisfaction de ses propres intérêts. Pourtant, au fond de sa noirceur biblique, le mot de république a allumé comme un espoir. Ténu, fragile, semblable à l’éclat frêle d’un fanal au milieu d’une nuit de tempête, mais bien réel. Certes, il n’est pas assez fou pour croire à l’amnistie, néanmoins, il en était certain, il y aurait du changement. Il fallait être réaliste, fuir l’utopie pour éviter d’être déçu, assurément, on n’allait pas fermer le bagne. Mais le doublage, cette injustice parmi les injustices, c’était contraire à l’idée même de république. Pourquoi les grands principes, l’égalité, la fraternité seraient-ils interdits au bagne ? Pauvre Léon, encore une couleuvre à avaler. La République, mauvaise fille sur ce coup-là, l’avait trahi sans aucun état d’âme.

L’inique était resté l’inique.

Ce qui le dépassait c’est que la République ait pu jeter au pourrissoir ceux qui s’étaient levés pour elle les armes à la main jusqu’à se faire trouer la peau. Cette fois encore il ne voyait qu’une seule explication. Le peuple debout, la populace ainsi qu’on le désigne avec mépris quelque soit le régime, effraye le bourgeois qui laisse passer l’orage avant de se venger. C’était toujours la même histoire et que la république ait été proclamée ne changeait rien au fait.

Moi-même, à Fort-de-France, j’ai connu le même sort. Le bagne et la relégation à vie pour des faits similaires, mais pour Léon, cela ne compte pas. À Saint-Laurent, pour qui parvient à maintenir la tête hors de la fange, une femme jeune et courageuse, est une chance qu’il ne faut pas laisser passer.  C’est pour cela qu’il a voulu de moi. Je crois bien qu’il m’estime. Je ne ressemble en rien à ces épouses de libérés qui n’ont vu dans le mariage que l’occasion de se soustraire aux contraintes du bagne pour plonger aussitôt dans une vie de débauche, la seule sans doute à pouvoir les combler. Moi, si je n’aime pas Léon, je lui suis loyale. Pourtant, on a beau faire, les préjugés ne s’effacent pas d’un claquement de doigt. Même pour un petit ouvrier agricole de Templeuve, tout là haut dans le nord de la France, je reste une négresse. 

Ce n’est pas du racisme. Du moins pas comme on l’entend en Martinique.  Même s’il ignorait avant de prendre la chaîne qu’il existait des hommes d’une autre couleur que la sienne, en vingt années de bagne Léon a côtoyé, chaque jour que Dieu fait, des forçats débarqués des quatre coins du monde. À bien y regarder, c’est ici, en Guyane, sur la terre des forçats, que l’empire colonial français trouve sa pleine expression.   

Bien sûr, sa découverte faite, Léon comme tous les blancs de la planète, a cru sa race supérieure. Il s’est lui aussi hasardé à établir des hiérarchie stupides établissant, au nom de je ne sais quel déterminisme, que dans la petite boutique des hommes l’arabe était de loin le plus vicieux, l’annamite le plus malin et quant au noir, en apparence le plus bonasse et le plus près de la nature, fallait pas s’étonner de le voir, en un clin d’œil, comme si les éléments influençaient son caractère, passer d’une joie enfantine à des colères violentes et meurtrières. Cela n’avait duré qu’un temps. Car qui n’est pas vicieux au bagne ? Qui n’est pas obligé de se montrer le plus malin ? Qui oserait prétendre, dans cet enfer où l'on ne songe qu’à survivre, qu’il ne tuera jamais ?  Personne ! Au bagne, plus que partout ailleurs, la mort violente est reine. On éventre la nuit pour chouraver le plan, cette tirelire monstrueuse que l’on fait pénétrer par l’anus et que l’on planque au fond de ses entrailles ; on tue par jalousie dans la touffeur malsaine de la case commune où la pédérastie triomphe ; on s’égorge pour un mot de travers, pour une dette de jeu, pour une bouteille de tafia ; pour rien ou presque rien. Quoique l’on fasse, on est toujours le traître de quelqu’un. Une loi pourtant n’est jamais transgressée ou alors gare au cafard ! C’est l’honneur du bagnard de ne pas cafter.  Au matin, quand on découvre le cadavre, la case entière se laisserait guillotiner plutôt que d’ouvrir le bec. Les hiérarchies s’écroulent.  Chez Madame Tentiaire où on n’est jamais sûr de vivre assez longtemps pour revoir le jour, quand la menace gronde on se sert les coudes.

Douze ans passés au bord du Maroni n’avaient pu l’apaiser. Il entendait toujours la voix gonflée de certitudes du magistrat lui annonçant d’une voix de marguillier :

— J’avise le condamné qu’à l’issue de sa peine, il devra demeurer en Guyane où, à condition qu’il se soit bien comporté, il recevra une concession, aura le droit de prendre femme, de faire souche là-bas, contribuant ainsi à la mise en valeur d’une terre française.

Il en était resté abasourdi et avait rembarré, avec une rudesse qu’il ne méritait pas, Maître Jean Larrivière qui, lui-même mal à l’aise, tentait de le calmer.

Peut-être était-ce l’instinct de paysan qui l’y avait poussé, mais sans pour autant se résigné, à peine débarqué du bateau-cage, il avait décidé que son temps achevé, si rien n’intervenait d’ici là pour le ramener dans son Nord natal, il obtiendrait une concession. Fallait être louftingue pour oser penser ça. Des concessions, il y en avait, mais en nombre si restreint que cela ne valait même pas la peine d’en parler. Sept ou huit en tout pour deux milliers de libérés. Autant dire aucune. Lui, comme si le bagne avait agi sur sa personne comme un révélateur, avait tout fait pour franchir les obstacles. Il avait servi de garçon de famille entretenant pendant dix ans les jardins des notables, évité, quelquefois de justesse, les camps disciplinaires, le cachot, et cette terreur des forçats qu’étaient les îles du Salut — quel drôle de nom quand on y pense — se comportant en tout, en se gardant en plus d’une attitude de mouton, en prisonnier modèle. Au bout du compte il avait réussi. À sa libération, au lieu d’aller grossir la foule des libérés qui hantent les rues de Saint-Laurent, sans un seul sous vaillant ni un toit à se mettre au dessus de la tête ; ces parias avilis et minés par la fièvre qui s’invectivent, volent et jouent du couteau, en attendant en attendant la mort sous l’œil avide des urubus, il l’avait eu sa concession et bâtit son carbet.

Voilà comment, parce qu’il pouvait justifier d’une maison habitable sur deux hectares de terres cultivées, Marie Léon Joseph Félix, bagnard libéré, a eu le droit de m’épouser.  

 

 


                                                    José Le Moigne 

Commenter cet article

stellamaris 18/09/2009 13:13

Une page d'histoire, qui a durablement marqué ces territoires ... Toujours aussi bien écrit et passionnant ! Toute mon amitié.