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On m'appelait Surprise II / Nouvelle version

Publié le par José Le Moigne







II

 

 

— Je n’ai tué personne et on me laisse pourrir ici !

C’est tout ce que sait dire Marie Léon Joseph Félix, mon époux devant les hommes et l’Administration Pénitentiaire. Cette putain malodorante de Tentiaire qui, dans l’enfer poisseux de Saint-Laurent du Maroni, a droit de vie et de mort nous. Pour Dieu c’est une tout autre chose. N’en déplaise aux sœurs de Saint-Joseph de Cluny et aux Jésuites qui revendiquent la mission de veiller sur nos âmes, Dieu n’a pas plus sa place ici qu’il ne l’aurait sur un champ de bataille. Pour ça il lui faudrait, ne serait-ce qu’une fois, trouver les justes mots pour s’opposer à la colère de Léon et ça, croyez-moi sur parole, c’était bien loin d’être gagné. Léon a raison, à sa façon bien sûr, mais c’est incontestable. Des innocents il y en a plein le bagne. En même temps, si on regarde les choses avec froideur, il n’y en a pas un seul. Sur ce point je suis catégorique. Ce ne sont pas les curés du Vauclin et de Rivière Pilote, paroisses où j’ai grandi, qui me contrediront. De ce cul de basse fosse où je croupis je les entends proclamer les vertus de ce qu’ils appellent la justice immanente. Il est, certes, des jours où l'on ne comprend pas, mais, pour autant, qui pourrait certifier qu’il n’est coupable de rien ? Le reste est hérésie et les forçats, même si l’orthodoxie n’est pas leur fort, le savent bien. Voilà comment on prend dix ans pour un meurtre auquel on n’a fait qu’assister, dont on ne se souvient même plus le lendemain matin tellement on était saoul. C’est la règle du jeu et on l’accepte comme Léon au nom de l’immanence de la justice. Les droits de la défense ? Allons, soyons sérieux, quel avocat commis d’office consentirait à s’arracher les tripes pour un voyou de bas étage ? Les beaux effets de manche, les envolées lyriques qui font se lever le prétoire il les réserve à ceux qui lui apportent la fortune et la gloire. Et peu importe qu’ils soient plus coupables que vous. Il ne décollera de son banc qu’au moment où, le réquisitoire expédié plutôt que prononcé, les jurés se retirent pour le délibéré.  Alors vous l’entendrez — car sans sa plaidoirie pas de verdict inattaquable —, extirper de sa gorge, de la manière la plus atone qui soit, la phrase passe-partout que personne n’écoute :

— J’en appelle à la clémence de la cour.

Il a rempli son rôle. La suite ne le concerne plus. Quant à l’efficacité ; cela ne vaut guère plus qu’un vulgaire caca-chien.

Je ne cherche pas à faire l’importante. Ce que j’énonce ici, la haine raciale en plus, je l’ai vécu à Fort-de-France au cours de mon procès. Plus tard j’y reviendrai, mais pour l’instant, pour bien me faire comprendre, c’est de l’homme dont je porte le nom dont je désire parler ici.

Cet homme est un taiseux, un bougre qui a du mal à s’exprimer. Je sais pourtant, au peu qu’il me rapporte entre deux charges de tafia, que Maître Larrivière, qui l’avait défendu aux Assises de Lille, n’était pas un baveux ordinaire. Commis d’office ou non il prenait sa mission au sérieux et, à l’étonnement de Félix lui-même, il s’était battu bec et ongles en avant pour son client indéfendable.  

— Messieurs les jurés, avait-il essayer de plaider, l’homme qui se présente devant vous n’a rien du délinquant endurci par le vice. Il n’est à charge pour personne et vit de la sueur de son front. Son seul tort, avoir été présent, après une dure semaine de labeur, à la mauvaise place …

Peine perdue. Il ennuyait son monde et si on l’avait laissé finir, c’était moins par respect pour sa robe d’avocat que par obligation. 
          À entendre Léon, je comprenais que c’est partout pareil. En Martinique comme chez lui les choses étaient semblables. Le cercle des nantis a peur et il y a de quoi. Quel cliché insolent !  D’un côté l’opulence qui vous saute à la gorge comme un molosse chasseur d’esclaves, de l’autre la misère d’une noirceur d’encre ; et rien entre les deux sinon un bataillon de pauvres bougres qui se démènent pour survivre. C’est ça l’exacte vérité. Talonnés par les pauvres les riches se défendent et les coups qu’ils assènent sont la stricte mesure de leur peur. Comment voudriez-vous qu’il en soit autrement ? On juge pour se donner un alibi. Avant même le procès le sort de Félix, comme celui de chacun des forçats que vous croisez à Saint-Laurent du Maroni était déjà scellé.  Alors, lorsque la rage le submergeait, je l’entendais hurler :

— Nom de Dieu ! Ce n’est tout de même pas moi, Marie Léon Joseph Félix, pauvre bougre de Templeuve près de Lille qui ne sait même pas signer son nom qui ait fixé les grands principes de la loi !  Une dette c’est une dette. Tu as triché, tu as perdu, tu payes et c’est normal. Mais après, qu’on te fiche la paix ! Car je n’ai pas rêvé. Je l’ai bien entendu, ce grand serin de procureur, après qu’il ait requis Cayenne pour mézigue, affirmer, comme un curé en chaire, que le bagne, ce n’est pas juste un châtiment mais surtout une occasion de rédemption. La dernière sans doute.

Sacré hypocrisie ! Pas besoin d'être grand clerc pour faire le calcul.  Est-ce que ça lui aurait déchiré les lèvres de me le dire en face ? Dix ans de bagne, plus le doublage, pour moi, ça voulait dire perpète !

                                                 José Le Moigne

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flora 15/09/2009 17:26

Bonjour, José. Après une nouvelle éclipse à Meudon, je retrouve tes pages : un vrai caméléon à te mettre dans la peau de tes personnages et dans leur époque!Il faudrait rassembler le groupe pour finir en beauté l'aventure "Hauteurs"!... R.

José Le Moigne 17/09/2009 18:31


J'espère que tu vois le caméléon avec un oeil sympathique. Si je n'avais pas opté pour l'éducation j'aurais été prof d'Histoire. Ceci explique cela. Le difficile ici est de me mettre dans la peau
d'une femme, mais je l'avais déjà, fait pour Madiana et pour Florentine. Cela doit être une vocation ou plutôt: un vrai respect des femmes.
Amitiés
José
PS: C'est vrai qu'il faudrait terminé en beauté l'aventure "Hauteurs". Mais quand? Je pars en Bretagne la semaine prochaine.


stellamaris 12/09/2009 19:10

Un autre très beau portrait, j'aime beaucoup ... Toute mon amitié.

13/09/2009 02:05


Merci encore.
Amitiés
José


José Le Moigne 12/09/2009 00:20

Bien Sûr. Voici ma bibiographie.
Poésie
 
Polyphonies … : Éditions du centre 1965
Blessure d’ombre : Millas-Martin    1974
Visages-clés :       Millas-Martin        1976
Portuaires … :    Chambelland Le pont de l’épée 1980
Des villes par-dessus les saisons : La Bartavelle 1993
Offrande du matin : L’impatiente 1997
Je me rêve en animal (avec les jeunes de la PJJ Nord Pas de Calais) : L’Arbre 1996
Dans mon pays (Tirage limité) Valenciennes 2004
Frontières d’eau (tirage limité) Valenciennes 2005
Poèmes du sel et de la terre : L’arbre à paroles (Belgique) 2008
 
Divers
 
Poètes de Bretagne (Anthologie) Revue l’Encrier 1992
Poètes du Nord Pas de Calais (Anthologie) Maison de la Poésie du Nord Pas de Calais 1994
Porteurs de printemps (anthologie) : Maison de la Poésie du Nord Pas de Calais 2002
Sur des chemins ouverts (anthologie bilingue, traduction Bruno Rombi) Maison de la Poésie du Nord pas de Calais 2000
Poètes de France et du Mexique, Alliance Française 2005
Babylonia (Anthologie franco-italienne, traduction Bruno Rombi) Gênes 2005
 
Romans
 
Chemin de la mangrove : l’Harmattan 1999
Madiana : Ibis Rouge éditions 2001
Tiré chenn-la an tèt an mwen ou l’esclavage raconté à la radio : Ibis Rouge éditions 2004
Une ritournelle : Le manuscrit 2007
La gare (préface de Jean Métellus) : à paraître
 
Récit
 
Joseph Zobel, la tête en Martinique et les pieds en Cévennes (préface de Raphaël Confiant) : Ibis Rouge édition 2008
 Merci de votre passage.

le fantôme 11/09/2009 23:14

vous écrivez depuis longtemps?

denise Jardy 11/09/2009 09:28

hummmmmmm j'aime bien ton écriture   mais j'attendrai que le livre paraisse car je ne suis pas très les nouveaux trucs lire sur des ordinateurs   Le livre papier , blottie sous la couette .... lumière douce ... et même si l'arête du livre appuie un peu trop sur la chair du bras ... résister à cette douleur dans la suite des mots est encore un acte volontaire dédié à la lecture à l'auteur j'attends la suite papier    chez qui ? amitié denise

José Le Moigne 11/09/2009 10:42


Pour l'instant le lire est en train de s'écrire et je le donne à la manière d'un feuilleton. C'est un stimuli que je m'impose.
A samedi 19 sans doute.
José