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Un étudiant brestois

Publié le par José Le Moigne








           En ce temps-là, ma vie se déroulait tout en entier dans un étroit triangle où, comme autant de bissectrices, aboutissaient trois rues. L’avenue Duquesne où se trouvait la faculté de lettres, la rue de Kérabécam avec l’hôpital Morvan et l’école d’infirmières, la rue Augustin Morvan où le bar Le Tom Pouce me servait de résidence secondaire. Pour la première fois j’avais un peu d’argent, pour la première fois je goûtais à la liberté. Je n’y étais sans doute pas tout à fait prêt, mais dans le fond, qu’importe. Je me sentais en parfaite symbiose avec mon âge et mon époque et c’était l’essentiel.  

Côté boulot, c’était la même chose. Je n’irais pas par quatre chemins. J’étais heureux d’avoir été nommé dans mon quartier, mais je n’ignorais rien de la réputation de la boutique. Un centre d’apprentissage des métiers du bâtiment, côté fréquentation, ce n’était pas très différent des internats, foyers ou autres lieux que j’allais pratiquer toute ma vie professionnelle. Gamins paumés, gamins caractériels, gamins flirtant souvent de près avec la délinquance − plus tard carrément délinquants −, gamins sur qui les coups de gueules étaient inopérants, à moins de ne se considérer que comme un garde chiourme, ce qui, je le dis en passant, n'aurait pas manqué d'ironie, le collège ayant été construit à l'emplacement de l'ancien bagne. Dans ces conditions, pas facile de sortir du cocon d’une maman créole. C’est donc le cœur battant, et pas du tout certain de moi, que j’ai pris pour ainsi dire livraison des cinquante-quatre apprentis du dortoir 4 qu’il allait me falloir encadrer de dix-huit heures le soir jusqu’à huit heures le matin. Je pourrais vous citer chacun des noms de ces gamins, et même la place de leur lit. Il me suffirait pour cela de consulter le plan ronéotypé que j’ai gardé dans mes archives. Je me garderais bien de vous faire le coup du que sont-ils devenus ? Des grands-pères aujourd'hui, mais je m’en fiche royalement. L’éducateur n’a pas se poser ce genre de question.

À chaque jour suffit sa peine, c’est un réflexe de survie.

Je n’étais pas non plus Le petit chose. D’accord, rapport à ma crinière afro, les gosses m’avaient surnommé boule, mais ça s’arrêtait là. À ma grande surprise, je fis preuve tout de suite d’une parfaite maîtrise. Dès lors, certain de l’affection et du respect de mes élèves, j’outrepassais mon rôle.  Le surgé n’appréciait guère mes discussions avec les gosses mais, comme mon dortoir était de loin le mieux tenu et que la discipline était sans faille au réfectoire et en étude, il n’avait d’autre solution que de faire le gros dos et de ronger son frein en attendant la faille. Elle s’ouvrit au début de l’été quand l’étude du soir fut remplacée par une longue récréation précédant le coucher. Que peuvent bien faire des gamins de quinze dans une cour de récréation sinon organiser des matchs de football ; et que peut faire un jeune homme au sang chaud sinon y prendre part, voir les organiser ! Il n’y avait de ma part aucun désir de provocation et, je puis affirmer que les élèves ne voyaient là aucune recherche de familiarité ou de complicité. Cela dura une petite semaine au bout de laquelle le surgé, assuré de son droit, me convoqua à son bureau.

    Quel plaisir aujourd’hui de citer mot pour mot notre conversation.

 − Monsieur, vous n’êtes pas payé pour jouer au football avec les jeunes, mais pour les surveiller !

− Monsieur le Surveillant Général, je ne les surveille pas moins en jouant au ballon avec eux. Je pense même accomplir un geste éducatif.

− Monsieur, laissez la pédagogie aux professeurs ! Dès demain, vous vous bornerez comme vos collègues à faire le tour de la cour.

− Certainement pas !

− Très bien, je vous colle un rapport aux fesses.

Voilà comment, sans autre forme de procès, une semaine plus tard, je recevais de l’Académie un courrier qui m’infligeait un blâme pour la forme ; la seule sanction reçue dans ma longue carrière de fonctionnaire. 


                                                                                José Le Moigne

Commenter cet article

stellamaris 12/09/2009 19:14

Une stupidité pédagogique qui me fait penser au film "Les choristes" ... Toute mon amitié.

13/09/2009 02:08


C'était dans un autre temps, mais je dois la confirmation de ma vocation à cet épisode. Peut-être sans lui me serais-je ennuyé toute ma vie comme prof alors que mon métier d'éducateur m'a apporté
beaucoup de satisfactions.
Amitiés
José


kinzy 07/09/2009 14:57

Bonjour José !Je n'ai voulu jeter la pierre à quiconque, surtout pas à vous .Continuez à lutter pour vous et pour les autres .

flora 06/09/2009 22:16

Beau métier, difficile et indispensable. J'imagine qu'humainement, il t'a enrichi.Amicalement: R.

José Le Moigne 07/09/2009 00:42


Enrichi? Je ne sais pas. révèlé oui ...
Bonne nuit à toi
José


kinzy 06/09/2009 14:54

Pourquoi quand la société va mal , ce sont les enfants qu'on emprisonne ? N'est - ce pas les adultes qui font la société ?

José Le Moigne 06/09/2009 16:03


Les adultes font la société et les lois qui vont avec. Mon boulot c'était de faire sortir les enfants de prison, de faire en sorte qu'ils n'y retournent pas. Mon engagement politique et syndical
allait et va toujours dans le sens que tu dis, mais la société est frileuse et a peur. Cela ne signifie pas qu'il faut baisser les bras.


kinzy 05/09/2009 00:25

Merci José de nous faire partager vos souvenirs !les adultes sont parfois si déconcertant !

05/09/2009 01:05


Merci, Kinzy. Je crois que c'est à ce moment que j'ai choisi le métier qui allait être le mien. Aujourd'hui, encore, je crois en ces valeurs que je défendais alors.