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Joseph Zobel

Publié le par José Le Moigne



José LE MOIGNE

 



Ce livre qui est un hommage à l'écrivain Joseph ZOBEL (originaire de Rivière-Salée) est aussi, pour nous, un moyen idéal de relier le pays des garrigues, dans l'hexagone, et le sud de la Martinique. C'est pourquoi, nous allons en reprendre quelques extraits qui nous paraissent faire le pont entre ces deux mondes et qui mettent en lumière, à la fois, Joseph ZOBEL et José LE MOIGNE. Nous avons rencontré ce dernier au salon du livre 2009, à Paris, et il nous a donné l'autorisation de mettre, ici, quelques extraits. Pour marquer encore plus la force et la poésie qui se dégage de ce livre, nous ne pouvions que commencer par le tout début : l'introduction écrite en décembre 2007 par l'écrivain mondialement connu, Raphaël CONFIANT (le livre lui-même est paru en février 2008).

"La trajectoire individuelle de Joseph ZOBEL a quelque chose de surprenant. Parti, en effet, des champs de canne à sucre de Petit Bourg (commune de Rivière-Salée) dans les années 30 du siècle qui vient de s'achever, il gagna, à l'instar du héros de son célèbre roman La Rue Cases Nègres, le petit José Hassam, la capitale de la Martinique, Fort-de-France, pour y faire ses études secondaires. Ensuite, il émigra dans celle de la métropole à une époque où, dans les îles, régnait encore le régime colonial, à bord du non moins célèbre paquebot Colombie dont le nom résonne encore dans nos mémoires. Puis, il rallia le continent d'origine de la majorité des Martiniquais, la terre-mère, l'Afrique, plus précisément le Sénégal où il devint conseiller du président Léopold Sédar Senghor et homme de radio. Final de compte, il regagna ce qui n'aurait plus dû s'appeler la métropole puisqu'une loi en date de 1946, dont le rapporteur à l'Assemblée nationale française fut Aimé Césaire, chantre majeur de la Négritude, avait transformé les quatre "vieilles" colonies qu'étaient la Guadeloupe, la Guyane, la Martinique et la Réunion en "départements français d'Outre-Mer".
On aurait pu penser que l'Ulysse noir, bouclant en quelque sorte la boucle, aurait rejoint définitivement son Ithaque-Martinique. Il n'en fut rien. En effet, après un nouveau séjour à Paris, Joseph Zobel se trouva un havre au coeur de la France profonde, dans les Cévennes, et devint citoyen d'honneur du petit village d'Anduze où il acheta un oustaou (ferme dans le langage du coin, apparenté à l'occitan). Là, au mitan d'un paysage de collines rondes et de rivières babillardes qui lui rappelaient son île natale, il délaissa l'écriture, lui qui avait publié des chefs d'oeuvres comme Les Jours immobiles, Laghia-de-la-mort ou encore Diab'-la, pour les arts dits manuels : le dessin, la poterie, la sculpture, et plus surprenant l'Ikébana (art floral japonais). C'est sa nouvelle vie à Anduze que nous donne à voir et à sentir le beau livre de celui qui allait devenir son fils spirituel, celui qui se surnomme lui-même le Breton noir, José Le Moigne. (...)"
Raphaël CONFIANT qui a intitulé cette introduction : Deux mots quatre paroles à propos du "nègre totémique"

"Vendredi 5 mai 2006. J'écris de Lodève, auprès d'une rivière de montagne qui, par son roulis continuel, finit par me scier la tête. Nous habitons, chez notre ami Michel, dans une usine séculaire inscrite au cartulaire de 1729. Plus haut, à Soubès, Marie, flanquée de son fils Émilien, fabrique des confitures. Elle est experte pour marier les fruits de la région avec des épices plus ou moins exotiques. Ainsi, outre sa confiture de figues pour moi inégalable, je vous conseillerai, si tel est votre bon plaisir, sa confiture d'oranges amères au poivre vert. Un délice dont les non initiés devraient très vite s'emparer." (p. 21) Nous avons repris cet extrait et celui qui suit parce que cette vie simple nous fait penser à certaines descriptions d'Henri MILLER dans ses balades en France et, peut-être plus encore, à ces impressions sur le pays, dans les lettres de Lawrence DURREL à Henri MILLER, quand le premier vivait, lui-aussi, dans un mas du Gard (voir quelques extraits de ces échanges épistolaires dans :
"Villages et mas du Gard").

"Lorsque je monte à son oustaou - une très ancienne magnanerie forgée au fil des ans à son image - il prépare le ti-punch tandis que le court-bouillon poisson fume dans un canari. Joseph, tout médaillé de la Légion d'Honneur qu'il soit, fulminerait si j'osais prononcer le mot marmite ou casserole." (p. 23).

"Comprenez-moi. Ce que je trace ici ; ce n'est pas un récit ; encore moins un roman ; et surtout pas un reportage. C'est dans un ordre quelquefois bousculé, une suite de moments sensibles et les interactions qui vont avec." (p. 120). En fait, si les Cévennes sont bien là, la Bretagne et la Martinique y sont tout autant ou encore le Nord. Peu importe les descriptions et les lieux, ce sont les relations entre les êtres qui comptent pour l'auteur, avec un point de gravité : Joseph ZOBEL. Le parfait mélange des lieux et des sentiments, c'est sûrement dans l'extrait qui suit que nous l'avons trouvé.

"Excellentes les saucisses. vraiment. Feinte ou non, Joseph semble avoir retrouvé sa gaîté. Sa nostalgie aussi. Chez lui, l'une est toujours voisine de l'autre. Il me parle du pays, il me parle des Cévennes, les anecdotes se mêlent et je comprends qu'il refuse de choisir entre ses deux pays. Là aussi, pour moi, la filiation est évidente. Jamais je ne pourrai choisir entre la Martinique et la Bretagne. Lui, comme moi, appartenons aux générations Colombie. Celles d'avant l'avion. Celles où il fallait s'enraciner pour survivre. Man Anna en est morte. Lannig aussi. Pas moi. C'est aussi ça être créole. (p. 109)

"Dès les premières images Christine était à Petit-Bourg et partageait avec une surprenante acuité l'enfance du petit José Hassam. Mieux, pour elle le système pratiqué sur les habitations au tout début de l'autre siècle, ressemblait étonnamment à celui qu'imposaient les compagnies minières de France et de Belgique dans les mêmes années. A sa grande surprise, ce film dénonçant, en termes à peine voilés, la profonde injustice et la ségrégation régnant alors sous les tropiques, lui rappelait la vie de son grand-père mineur. Le travail si pénible qu'il vous cassait la vie, les petites joies communautaires, la solidarité ; mais aussi les amendes qui pleuvaient pour un oui ou un non, la paye de la semaine qui à peine perçue se fondait dans l'heure à boutique du patron, la bière pour oublier son sort. Vue sous cet angle, planteur ou bien patron, c'est du pareil au même. Enivrez-vous de rhum frelaté les coupeurs de cannes ! Buvez pintes sur pintes les ouvriers du fond ! Au bout du compte, l'argent retourne dans mes poches. On se verra demain pour de nouvelles dettes. C'est la règle du jeu, je vous possède à vie !" (p. 138)

"Mais aujourd'hui, comment ne pas s'apercevoir, alors qu'il se déplace pour se glisser entre nous deux, que son pas manque d'assurance et que la canne sur laquelle il s'appuie n'est plus un accessoire à manier avec la grâce et la désinvolture des Messieurs de Saint-Pierre, mais un appendice sans lequel il ne pourrait plus se mouvoir." (p. 153)

"Ici, dans son fief d'Anduze, Zobel est un seigneur ; le suzerain de la bourgade. Il faut l'avoir suivi dans les ruelles tortueuses, sur la place du marché, ou encore au syndicat d'initiative, où, privilège régalien, on lui tire les photocopies de ses dessins, ou l'avoir entendu interpeller le maire, pour connaître toute sa puissance. Peu importe sa couleur de peau, et je ne suis pas certain que cela ait à voir avec sa célébrité, ce petit homme noir ressemble, sous son feutre qu'il ne quitte jamais, à un prince huguenot des guerres de religion. Un cévenol sûr de son droit et de sa terre. Il va vers les hommes du cru qui lui donnent du Monsieur, me fait connaître d'eux, abolit ma défiance." (p. 24)

Nous avons préféré terminer par ce dernier extrait, même si l'auteur nous décrit l'affaiblissement progressif de Joseph Zobel, comme on le voit dans l'avant-dernier extrait. Nous avons préféré retenir le rayonnement exceptionnel de cet homme dans un milieu si différent de son île des tropiques. C'est aussi pour cela que nous avons mis l'extrait comparant les mineurs du Nord et les coupeurs de cannes. Les misères rassemblent et certains hommes ont en eux une force exceptionnelle qui leur permet de montrer un autre chemin, en innovant et dans l'honneur.



D'autres oeuvres de José LE MOIGNE :

- Poésies : Polyphonies (1965), Blessures d'ombre (1974), Visages clés (1976), Portuaires ..., Chambelland Le Pont de l'épée (1980), Des villes par-dessus les saisons, La Bartavelle (1993), Offrande du matin, L'impatiente (1997), Je me rêve en animal, L'arbre (1996), Dans mon pays (2004).
- Romans : Chemin de la mangrove (1999), Madiana (2001), Tiré chenn-la an tèt an mwen ou l'esclavage raconté à la radio (2004), Une ritournelle, Le Manuscrit (2007).

Source: 

Les EUZET de Martinique (suite 1)

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