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On m'appelait Surprise / IV

Publié le par José Le Moigne





                                                                            Le Maroni (photo non signée)


IV

 

          Il ne m’écoute pas, mais ne m’interrompt pas non plus. Même un peu effilochée par les années passées, à Saint-Laurent, la légende noire de Lumina Sophie, la révoltée de Martinique, ne s’est pas tout à fait effacée et il doit craindre de s’y frotter. Alors, pendant des jours entiers je parle, et quand il n’est pas là je soliloque.  Quand il dort, lové auprès de moi sur notre couche rustique, je parle. Quand, ivre de ce mauvais tafia que tous les libérés, même ceux qui n’ont même pas un coin de case pour s’abriter, pas un carreau d’igname dans le ventre, boivent jusqu’à s’en rendre fous, il rentre de la ville, je parle. Quand nous faisons l’amour ou que nous travaillons l’un près de l’autre sur la terre caillouteuse de notre concession, je parle. Je me remonte le fleuve de ma vie à grands coups de pagaie et l’éclabousse de mon histoire. Quelquefois il s’étonne qu’une négresse ait autant de mémoire. Lui ne sait rien de lui sinon, qu’un jour d’hiver de 1834, le sacristain de Templeuve l’a découvert devant la porte du presbytère sans aucun signe, pas même ce chiffon de papier avec son nom dessus que les femmes réduites à ce geste désespéré, accrochaient, avec un lien de mauvaise ficelle, autour du cou du nouveau né qu’elles laissaient derrière elles, qui permette de l’identifier. Alors, selon la manie de l’époque, on l’avait affublé de ces quatre prénoms qui tenaient lieu de patronyme. Voilà comment, à peine né, on vous confie à une famille de fermiers qui ne pensent déjà qu’à votre force de travail. À peine a-t-on cessé de ramper sur la terre battue que les corvées vous tombent dessus. Voilà comment, entre l’étable et l’écurie se passe votre enfance. Voilà comment arrive le temps des premières libations dans ces estaminets que l’homme du Nord, qu’il soit de la campagne, de la mine ou de l’usine se plaît à fréquenter ; le temps des tous premiers menus larcins qui font de vous dans le regard des autres un gibier de potence ; le temps des rixes d’après boire qui souvent tournent mal ; le temps où, sans avoir rien compris des mots qui vous y expédient, on se retrouve au bagne, époux d’une rebelle noire qui elle aussi vient de la terre.

          Son rapport à la terre est différent du mien. Son coin de terre l’agace. Ignorant de la science du jardin créole, car c’est une science n’est-ce pas, il a la nostalgie des lourdes plaines et des sillons qui plongent à l’infini, sans doute jusqu’à la mer ; cette mer dont-il rêve et qu’il ne connaîtra qu’en s’embarquant sur le bateau prison pour la Guyane. Je ne lui en veux pas ; je ne le méprise pas ; je ne l’aime pas non plus. La vie lui a donné quatorze années de plus que moi et, à mon corps défendant, bien que le bagne nivelle tout, lorsque je pense à mon Sydney, mon compagnon du temps de l’insurrection là-bas en Martinique, père du petit Théodore que je ne connais pas, bien qu’il n’ait après tout que quarante trois ans, j’ai l’impression de partager la couche d’un vieillard. Il est né sous les rois, a été condamné du temps de l’empereur, et cette république, qui paraît-il l’a tant déçu, mais pour laquelle il ne sait jamais battu, elle lui est tombé dessus au bagne. Moi, quoi qu’il en dise, je ne suis pas qu’une simple cultivatrice. Je me suis révoltée, j’ai combattu pour l’égalité, jamais je ne me suis contentée de mon sort. J’ai pris des risques qui n’avaient rien à voir avec la satisfaction d’un plaisir immédiat. Ma place au bagne est encore plus injuste que la sienne. C’est cela qui nous rend différents. Il vient de la résignation et moi de la révolte. Au bout du compte, il est le seul de nous deux à être resté en esclavage. Moi, même les deux poings liés, je suis restée une insoumise.



                                             José Le Moigne 

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