Mardi 11 août 2 11 /08 /Août 12:35




                                            On m’appelait Surprise

 

 

 

 

        — Je ne suis pas née esclave. Il s’en est fallu de très peu, mais c’est un fait, et cela change tout !

        Lumina s’écarta du corps fatigué de ce mari que la colonie lui avait octroyé, ce bagnard dont la peau, couverte de tatouages, se lisait comme un livre d’images. Des six transbordées expédiées en Guyane, ces pétroleuses comme on disait en référence à la Commune de Paris, elle était la dernière à s’être mariée. Il faut dire que son caractère de chien-fer que rien, et certainement pas la morgue des maîtres blancs, car République ou non ils l’étaient bien restés, n’aurait pu faire plier, éloignait d’elle, sinon la sympathie, la simple idée d’une accointance. Elle Marie Philomène Ropsus, que toute sa vie on avait appelé Lumina Sophie, ou plus communément Surprise, n’avait jamais rompu devant personne et à bientôt trente ans, les huit dernières passées au bagne de Saint Laurent du Maroni, elle demeurait la femme-flamme qui avait parcouru, la torchère à la main, au cours de ces terribles journées de septembre 1870, la plupart des habitations du sud de la Martinique, et y avait bouté le feu.

        — Qui se souvient encore de moi ?

        En ces jours de mars, les derniers de sa courte vie, Lumina ne se projetait pas dans l’avenir. Jamais elle ne l’avait fait, du moins de manière consciente. Pour elle, l’histoire ne s’écrivait pas en chapitres bien structurés, bien codifiés dans une suite logique d’événements, liés entre eux par l’ordonnancement du temps, mais dans une tralée de souvenirs qui s’enchaînaient au rythme de sa vie. Tant qu’il y a quelqu’un pour raconter, l’Histoire restait présente, dès qu’il n’y avait plus personne, l’histoire s’effaçait. Son fils, ce petit Théodore, né en prison à Fort-de-France, qu’elle n’avait vu que le temps qu’on lui coupe le cordon et qu’on l’arrache à elle, qui n’avait même pas été confié à Zulma sa maman, mais élevé dans une geôle qui tenait lieu d’orphelinat, quelle mémoire pouvait-il bien avoir des siens.  Était-il même encore vivant ?

        Lumina passa sa main, dans un geste dont-elle ne devinait même pas la portée maternelle, sur sa poitrine de fille-la campagne où tout ce qui lui restait de jeunesse et de vie battait comme le tambour bélè dans un dernier sabbat. Sorcière ! Blasphématrice ! Incendiaire et meneuse ! Oui elle avait été tout ça. Née libre, l’année de l'abolition, elle avait mené son chemin à l’envers pour terminer sa vie au bagne, ce nouvel esclavage inventé par les blancs, aussi ignoble et meurtrier que l’autre. Voilà ce que, portés par le tambour et la flûte des mornes, les conteurs, de veillées en veillées, allaient scander avec leurs voix venues de l’au-delà du temps, mais Lumina Sophie, le devinait confusément, les jours des conteurs étaient aussi comptés. Alors, parce que nul ne peut accepter sans angoisse l’approche du néant, elle entreprit, comme d'autres plus savants se mettraient à écrire, de remonter, pour cet homme blanc que la vie lui avait donné pour époux, et qui sans doute lui survivrait, le cours de sa vie.


                                                        José Le Moigne
                                                                                                           
                                                              

Par José Le Moigne - Publié dans : Textes - Communauté : Antilles
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