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Départ

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7

 

Je revivais les longs matins d’hiver lorsque le vent du nord cognait avec une arrogance sans pareille sur nos vitres gelées. Lannig était parti sans pouvoir, faute de combustible, réanimer le feu. Man Anna sortait en pleine nuit polaire et aussitôt les chiens se mettaient à hurler. D’en dessous de mes draps saturés par l’humidité comme si j’avais couché dehors, je les imaginais tirant sur leurs chaînes et se jetant, avec leurs mufles écumants, leurs thorax puissants, leurs crocs féroces qui brillaient sous la lune comme autant de poignards, à la poitrine de Man Anna qui n’avait pour seules armes que sa bravoure aveugle et sa farouche volonté.

Elle chargeait à la hâte quelques bûches mouillées, quelques gaillettes grasses, des poignets de boulets avant de s’enfuir, tragique et solitaire, avant que les voisins ne réagissent à l’appel des bêtes.

J’avais envie de m’habiller et de courir la rejoindre, mais je savais d’avance qu’elle m’aurait rabroué.

Cependant, à peine était-elle rentrée que le foyer ronflait déjà et bien avant que la chaleur bienfaisante se mette à ramper, la présence de nouveau bienfaisante de Man Anna auprès de nous rendait déjà la chambre un peu moins froide. L’angoisse qui, quoi que je fasse, nuit après jour me nouait l’estomac, disparaissait pour quelques heures.

J’aurais aimé, en m’appuyant sur Gwénaëlle, me libérer, tout du moins par étapes, du poids de toutes mes blessures. C’était beaucoup lui demander. « Un jour, je te ferai tout oublier » m’avait-elle promis du temps de notre adolescence. Mes confidences étaient alors limitées à ce que je ne pouvais pas cacher, et bien m’en avait pris. À peine fûmes-nous mariés qu’elle afficha de telles réticences que je n’aurais jamais osé lui demander de partager la plus infime part de ma charge. Je crois, sans pouvoir l’affirmer, qu’elle aimait Man Anna. Elle la sanctifiait à tout propos et ne manquait jamais de me le dire. Pourtant, dès que j’affichais la force de mon attachement pour ma mère, elle haussait les épaules. Voulait-elle le fils sans s’encombrer de la maman ? C’est ce que me dicte la charité car très vite je me suis aperçu que ce qu’il faut bien appeler un rejet venait de plus profond. En vérité, la petite bourgeoise avait honte de nous. Très vite, elle guetta les prétextes pour toucher Man Anna et l’humilier dans ce qu’elle avait de plus sensible. Loin de calmer les esprits la naissance du bébé jeta de l’huile sur le feu. Gwénaëlle dut se rendre à l’évidence. Elle n’avait pas terminé ses études et sa maman, directrice d’école, n’était pas disponible. Elle devait se résoudre à accepter que Man Anna s’occupe du petit. Pour rien au monde je ne voudrais revivre de pareils instants. À peine eut-elle confié l’enfant à Man Anna que Gwénaëlle se déclara en état de soupçon permanent. Bébé avait-il eut les fesses bien talquées ?   Le changeait-on bien de côté, afin que son crâne ne se déforme pas, avant qu’il se rendorme après chaque tétée ? Faisait-il convenablement son rôt et avait-on bien respectés pour le mélange de lait en poudre et d’eau les doses prescrites par le pédiatre ?  Bref, le livre de Laurence Pernoud, J’élève mon enfant, devenu une bible, était au centre de toutes nos visites. Man Anna, ulcérée, faisait front de son mieux évitant, par égard pour moi, de la cingler d’une de ses répliques fulgurantes, mais je n’avais pas besoin d’observer très longtemps son visage crispé pour comprendre la force de son agacement. D’ailleurs un soir, n’y pouvant plus, Gwénaëlle s’étant absentée pour je ne sais quelle raison, elle ne se retint plus.

— Qu’a donc cette gamine, lança-t-elle sans ambages, pour chercher sans arrêt midi à quatorze heures ! Qu’elle garde donc pour elle tous ses conseils et ses leçons ! Je n’ai pas attendu qu’elle soit là pour élever, seule et plutôt bien je crois, sept enfants que tout le monde m’envie.

La guerre fit rage pendant des mois et culmina le jour ou je dus l’avertir que nous allions partir de Brest.

— La coupe est pleine ! hurla-t-elle lorsque je vins reprendre le bébé. Il ne me reste qu’à mourir. Mais écoute-moi bien. Je ne changerai pas d’avis. JE T’INTERDIS DE VENIR À MON ENTERREMENT !

Que lui répondre si je voulais préserver nos chances de repartir un jour sur de nouvelles bases ? Jamais je n’ai pu à ce point mesurer combien en certaines circonstances on peut être impuissant !  Pour la première fois ma pauvre Man Anna se laissait dépasser. Si je partais, ce n’était pas pour fuir, mais pour conquérir ailleurs cette fameuse situation dont-elle m’avait tellement rebattu les oreilles. Mais lorsque l’on a souffert au point de ne plus savoir ce que vivre veut dire, on ne peut plus se raisonner. Elle vivait mon départ comme l’échec de trop et refusait de regarder la vérité en face.

La première lettre d’injures arriva au printemps. Bien d’autres me parvinrent par la suite que je cachais, par crainte que Gwénaëlle ne les découvre, dans un coin du garage, derrière une brique descellée et un tas de cartons. Cruelle vérité, Man Anna avait sombré dans une sorte de folie et je refusais de plonger avec elle dans l’œil du cyclone.

Et puis l’automne vint. Octobre fut, cette année là, si beau qu’il me faisait penser aux Saint Michel d’autrefois. Le métier d’éducateur a cette particularité qu’il offre, si on a travaillé le matin, de longs après-midi tranquilles.  Je m’en souviens comme si j’étais encore assis sous l’arbre. Régulièrement, avec un bruit de balle de tennis dégonflée, des fruits tombaient d’un vieux pommier chenu que plus personne ne songeait à traiter. Plus haut, sur le remblai, des trains passaient violents et nostalgiques comme de grands fauves pourchassés. Je m’étais bien sûr réfugié là pour mieux penser à Man Anna.

Pour la centième fois, peut-être, je tournais dans ma tête des projets de réponses. Comment lui dire que je l'aimais, qu'elle me manquait au point que la douleur de l'absence m'écrasait la poitrine. Oui, comment ? J'avais coupé le cordon ombilical, mais comme je l'avais tranché de l'intérieur, c'était comme si je n'étais jamais né.

                                             José Le Moigne

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stephane Nabajoth 30/07/2009 12:34

On est une famille JoséJe ne te lâche plusUne famille José ....Grand bien à toi mon frère

stephane Nabajoth 30/07/2009 11:27

Bonjour José,dans l'èspérance que ce messae vous trouve en pleine santé créative, voici une "traduction savanne" du propos de Robert LOISON , chanteur de veillées mortuaire en Guadeloupe, ayant élargi le style pour le sortir  de la nuit noir des morts.."J'ai dis à ma mère que j'allais me marier Ne t'occupe pas de mes noces Tu feras le prêtre mal me marier"  "Le livre que tu lis , je l'ai déjà lu",  parole d'anciens Ou encore :  "Ou la mè ou poko fèt",  tu es là mais tu n'es pas encore né. Grand BIEN à vous José. Je suis très très touché par ta sensibilété créative partagée Merci des entrailles stéphane

José Le Moigne 30/07/2009 12:13


Bonjour Stéphane,
J'avais bien traduit. Je connais le créole mais je n'ai jamais l'occasion de le pratiquer. c'est un grand regret. Et puis mes parents écrivaient le créole des années 40. donc j'ai du mal avec la
nouvelle graphie. Je ne dois pas ùêtre le seul

Vos compliments me vont droit au coeur
Amitiés
José


stephane Nabajoth 28/07/2009 13:12

"An dimanman an kalé mayé  Pa okipéw dè nôs an mwen Ou ké fè Labé la mal mayé mwen..." Robert LOISONEt pourtant qu'est ce qu'il est vrai que les mères du livre pensent souvent en comprendre plus que celles de la terreCelles qui sans feuilles ni feuillages connaisent le secret des racines"Liv ou ka li la , an ja liy"Merci José

José Le Moigne 28/07/2009 17:14


Hélas, je parle mal le créole. Pourtant il me semble avoir compris. Si tu voulais m'envoyer une traduction, ce serait tout profit pour moi. Merci de ton passage
José


denise 28/07/2009 12:25

quelle sensibilité, quelle expression de la réalité, l'éducation des garçons est assez particulière, et je crois que le cordon même s'il est coupé, ne libère jamais totalement de cet amour possessif, exclusif, de cette fierté d'être "mère d'un garçon". J'ai deux filles, qui sont chacune mère d'un garçon et je perçois cette fierté...comme si elles avaient enfanté la huitième merveille du monde.alors ....après j'imagine que la compagne de leur fils aura du mal à trouver grace à leurs yeux. j'aimerais tellement me tromper.

José Le Moigne 28/07/2009 17:11


Merci Denise,
Je crois que c'est la vieille loi de la continuité de l'espèce. Mais cela change. Moi, mon grand regret, c'est de ne pas avoir eu de fille. Pour la tendresse, sans doute.


flora 28/07/2009 09:24

Comme c'est beau et poignant! Et je me pose encore la question que toutes les mères devraient se poser : comment aimer bien, pour ne pas emprisonner son enfant dans cet amour total, au point de ne pouvoir voler à ses propres ailes sans mourir de manque et de culpabilité? J'ai un fils que j'ai toujours élevé en le destinant à une autre femme...Amitiés : R.

José Le Moigne 28/07/2009 10:46


Je sais Rosza, c'est la loi de nature et je pense qu'en Martinique, ou si les choses s'étaient bien déroulées en Bretagne, il en aurait été ainsi. Les mamans Antillaise déborde d'affection, mais
elles sont tellement fières de leurs garçons qu'elles les élèvent pour "dero" (dehors). Mais les choses furent ainsi.
Bonne journée à toi
José