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La mort de Man Gabou

Publié le par José Le moigne





                                                                                       Marraine George
                                                        

 

2

 

François Comsbot n’avait pas aperçu le képi du facteur que déjà il criait :

— Tiens ! Voilà Pichavant ! Arrive ici mon gars.

Man Anna, tout aussi impatiente, se voulait plus discrète. Elle attendait devant le portillon que Pichavant parvienne à sa hauteur puis, devançant les gauloiserie dont le facteur était friand le saluait d’un aimable « bonjour facteur » qui empourprait le préposé jusqu’aux oreilles.

Persuadé qu’il devait cette marque de respect autant à sa prestance qu’au prestige de son uniforme, Pichavant s’inclinait devant elle jusqu’à lui faire renifler le sigle P.T.T brodé au fil d’argent sur le devant de son képi. Alors, d’un geste décidé, il ramenait son gros sac postal sur sa panse glorieuse et se fendait, en tendant son courrier à Man Anna, d’un éclatant « Bonjour ma p’tite dame » qui ébranlait les murs.    

Mais qui n’avait pas vu arriver Pichavant le jour des allocations familiales, les allocs comme nous disions, n’avait jamais connu un homme d’importance. Le glorieux débarquait en brandissant une sacoche de cuir noir d’où il sortait, comme autant de cadeaux qu’il octroyait en seigneur bienveillant, des liasses de billets. Ah, ces matins-là, ce n’était plus le facteur rubicond que Man Anna saluait en la personne de Pichavant, mais le bon Saint Nicolas, le bonhomme Noël, le cortège rutilant des rois mages, le bon Dieu en personne descendu des nuages pour lui apporter, comme la myrrhe et l’encens, son mandat mensuel.

D’un bout à l’autre de l’année, soit tremblante d’espoir ou grelottant d’angoisse, Man Anna n’aurait jamais quitté notre misérable domicile avant la tournée du facteur.

— N’est-ce pas, disait-elle, un courrier retourné à la poste est si vite perdu !

Tout ça n’était qu’un leurre. Notre pauvre maman vivait dans une telle solitude qu’elle attendait le seigneur Pichavant ainsi détenu s’inquiète du parloir ou un malade de l’heure des visites.

Or, depuis l’arrivée des grands froids, elle ne se montrait plus et la mission d’attente pesait sur mes épaules ; Pichavant s’en étonna très vite et dès le second jour me demanda si ma maman était malade.

Je ne savais que lui répondre. Ma mère, me semblait-il, ne souffrait d’aucune maladie mais, pour des raisons que j’ignorais, refusait de paraître au grand jour.   Enfin, vers le milieu de la semaine, elle consentit à m’avouer :

— Julien, j’ai un pressentiment.

Là-dessus, sans plus rien ajouter, elle s’enferma dans la cuisine.

Le froid n’avait jamais été si fort, si cruel et si coupant lorsque, deux jours plus tard, Pichavant me tendit une lettre bordée de tricolore.

Je ne fus pas long à reconnaître l’écriture vigoureuse et penchée de Marraine George.

— Ça vient de loin, p’tit gars, et par avion encore ! me dit-il en soufflant sur ses doigts.

Man Anna arrêta aussitôt d’éplucher ses légumes. Elle m’arracha la lettre de la main et couru se cloîtrer dans sa chambre.

Elle n’en sortit qu’au bout d’une heure pour aller droit au poste de radio. Non contente de faire sauter la prise elle arracha avec des cris de rage le fil d’antenne que Lanning avait eu tant de mal à poser.

— Man Gabou est morte ! Dès cette heure nous sommes tous en deuil ! Il n’y aura plus de musique dans cette maison pendant un mois complet ! dit-elle en me tournant le dos.

 

                                           José Le Moigne


               Rappel: sauf avis contraire toutes les photos de ce blog sont de Christine Le Moigne-Simonis 

 

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