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La neige

Publié le par José Le Moigne

Sixième cahier
L’hiver de Man Anna

 

L’enfance et l’extrême vieillesse devraient être les deux grandes épreuves de l’homme. Mais c’est du sentiment de sa propre impuissance que l’enfant tire humblement le principe même de sa joie. Il s’en rapporte à sa mère, comprends-tu ?

Georges Bernanos




                                                      Brest après la guerre, baraques sous la neige


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Pour la première fois depuis notre arrivée, l’hiver était au rendez-vous. Chaque nuit le froid pénétrait les maisons et traçait sur les vitres une gemmiparité de givre que le poêle, allumé dès l'aube par Lanning, transformait vite en un voile irisé semblable à une aurore boréale. On avait dû fermer l’école et le matin, à peine réveillé, mon premier mouvement était d’écarter les rideaux afin de découvrir, à portée de ma main, un horizon glacé dont l’engourdissement me précipitait derechef dans mes rêves.

La veille, Coco, avait disposé sur le rebord de la fenêtre, quelques croûtes de pain, des bouts de gras de bœuf qui servait aux fritures, des copeaux de saindoux piqués dans le garde-manger qu’il destinait à ses amis les étourneaux. Le peuple des oiseaux venait au petit jour laissant, sur la neige gelée, la fantastique géométrie de leurs fines empreintes. C’était un paradis de sucre d’orge, une innocence des premiers jours, une féerie de grand silence blanc.

Gérard Le Scour en tête, les gamins du quartier s’en donnaient à cœur joie, se poursuivant d’une barrière à l’autre avec des cris de sioux. Que n’aurions nous donné pour bondir avec eux dans la lumière crue pour faire tomber, dans une étrange fantasmagorie de diamants éclatés, les pendeloques de glaçons qui, en ces temps où le chauffage central n’arrivait pas chez nous, festonnaient les toitures. Mais à quoi bon rêver ? Jamais, connaissant par avance sa réponse, nous n’aurions demandé la permission à Man Anna.

Autant tenter de gravir une L’Everest à mains nues.

Au début de la vague de froid j’avais bien essayé de tourner l’interdit en demandant à mon copain Autret de venir me chercher. Peine perdue. Mon pauvre ami, que pourtant Man Anna appréciait pour sa gentillesse et pour sa politesse, n’avait pas terminé de frapper à la porte que déjà elle l’avait rabroué. Nous décidâmes donc de recourir au collectif. Une brève réunion dans la chambre des filles et notre plan fût établi. Il ne nous restait plus qu’à attendre l’instant propice en suppliant les génies de l’enfance, korrigans et autres farfadets, de nous porter bonheur. 

Le lendemain matin, aux alentours de neuf heures, Man Anna enfila sous le mince imperméable qui lui servait toute l’année un pull-over épais, cacha son nez et ses oreilles sous un renard pelé, glissa ses doigts dans une paire de gants, empoigna son cabas et s’en alla, le cœur à l’unisson du vent glacial, courir les commerçants le carnet de crédit prêt à être sorti.

En trois minutes la smala fût dehors.

J’avais donné le signal de l’envol sans pour autant être tranquille. Comment aurais-je pu oublier que ces mioches qui se précipitaient sur la toundra m’avaient été confiés ! Avant de commencer à prendre du plaisir je savais, qu’après nous être offert une série de glissades et avoir échangé quelques boules de neige, il nous faudrait rentrer et attendre, tout en sachant que son humeur dépendrait des résultats de sa quête, le retour de notre mère. Le calme et la sérénité devaient être de mise lorsqu’elle franchirait le seuil, et cette tâche, plus ingrate peut-être que les autres, elle aussi m’incombait de plein droit. Encore heureux que Lannig, avant de fuir nous ne savions trop où, avait pensé à dégager la neige devant la porte. Au moins il n’y aurait pas de traces de pas à justifier.

Au bout du compte, c’était quand même une sacrée expérience que la tribu avait vécu. Rendez-vous compte, pour la première fois nous avions passé outre à la terrible volonté de notre mère ! Il me fallait marquer le coup. J’ai pris Coco par l’épaule et je l’ai entraîné de l’autre côté de la baraque, loin du regard des filles. Alors, comme des chiens de prairie soucieux de bien marquer leur territoire, nous pissâmes côte à côte sur la neige gelée. Notre pissat brûlant creusa dans le tapis immaculé deux cratères jaunâtres que nous amusâmes à voir se rejoindre.

Un fleuve de liberté coulait entre nos jambes.

                                                    José Le Moigne

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stellamaris 18/07/2009 09:39

Bonjour. De retour de vacances moi aussi, je viens de dévorer avec le plus grand plaisir tout ce que tu as posté pendant mon absence ! Toute mon amitié.

18/07/2009 11:49


Merci Stellamaris. danc et article je parle de l'hiver 56, mazis tu n'étais pas né.
Amitiés
José


flora 18/07/2009 01:44

Bonsoir, José. De retour après 10 jours de "sevrage", pour cause de panne d'ordinateur, je reprends ta lecture avec grand plaisir!J'imagine ta mère sous la neige brestoise... Terrible expérience!Kapitány Gabi me prie de l'excuser auprès de toi pour son français incertain mais elle a pris beaucoup de plaisir à "s'égarer" sur ton blog!Bel été à toi!

18/07/2009 03:00


Bel été à toi aussi. Je suis vraiment heureux de retrouver ta présence sur le net.