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L'abbé Ménez

Publié le par José Le Moigne





                                                             Brest après la guerre, l'église et les curés



— Kric !

— Krac !

— Ye mistikric !

— Ye mistikrac !

— Tim ! Tim !

— Bois-sec

— Est-ce que la cour dort ?

— Non, la cour ne dort pas.

Dès que l’hiver prenait le large Man Anna retrouvait la mémoire du conteur créole. Un soir, en apparence semblable à tous les autres, elle tisonnait le feu avec plus d’attention que nécessaire, rameutait la tribu autour de ses jupons, puis prononçait les mots magiques qui ouvraient la veillée. Transfigurée, elle paraissait à ce point unie à l’espace et au temps qu’elle nous semblait capable d’exister en même temps et ici et là-bas. C’était un cri de ralliement qu’elle jetait à la nuit et moi, chaque fois que le vent ou la pluie la ramène vers moi, tellement de temps après qu’elle nous ait fui pour rejoindre le pays des hommes sans chapeau, je redeviens ce cri.

De la même façon, quel que soit l’endroit du monde ou de la France où je me trouve, à l’approche de Pâques, je sens flotter autour de moi, ténue comme un soupir, la présence chaude et rassurante de Christian Ménez, notre révéré recteur.

À l’opposé de l’affreux Léostic le père Ménez n’avait pas la piété janséniste. Son amour de Dieu restait toujours à hauteur d’homme.  À la manière des pères fondateurs, venus de L’Irlande si proche, qui traversaient la Manche sur des bateaux de pierre, il avait abordé parmi nous et son attitude, toute de bienveillance lui valait, même des plus impies, des suppôts de Satan comme Fanch Le Marrec, respect et amitié. Aussi, les jours, trop peu nombreux, hélas, où le mystique prenait le pas sur le quotidien, Christian Ménez se disait que le Seigneur, dans son infinie miséricorde, l’avait conduit au bon endroit et qu’il touchait, dans cette paroisse misérable, la plénitude sacerdotale. Or, malgré l’évidence affichée de son état de grâce, un chagrin que personne n’ignorait taraudait notre excellent recteur.

Il avait beau se dire que la sereine nudité de son église le ramenait aux premiers âges de la foi, il ne se consolait pas de la voir muette. C’était plus fort que lui. Il s’accusait de vanité, se donnait mentalement la discipline, se vêtait en esprit de bure et de silice, rien n’y faisait. Il avait gardé de ses paroisses d’avant-guerre l’amour et le regret des grandes fêtes carillonnées qui rassemblaient, autour de la dentelle des clochers, des tombes vétustes de l’enclos paroissial, de l’austérité flamboyante des calvaires, la foule émue des paroissiens. Par chance, comme seuls biens terrestres, outre quelques livres qui le suivaient partout, il possédait, bien rangés dans la malle militaire qui lui servait autant de coffre que de prie-Dieu, deux enregistrements que d’anciens paroissiens, connaissant son amour pour les clochers sonnants, avaient cru bon de lui offrir. L’abbé, ingénieux bricoleur comme on l’était souvent en ce temps-là, par un système de fils à faire frémir d’horreur nos modernes ingénieurs du son, avait relié l’imposant pick-up du patronage à une sorte de mégaphone fixé sur le toit de l’église. Ainsi, à l’heure des offices, lançant selon les circonstances Bourdons et carillons ou le Rituel des clochers bretons, notre recteur se donnait l’illusion de volées magistrales. 

Pour en revenir à la semaine pascale, le vendredi saint, à quatorze heures précises, Monsieur Ménez faisait retentir le glas. Au début, le disque craquait toujours un peu, mais quand enfin il démarrait, l’église tremblait depuis ses fondations jusqu’à son faux clocher. Alors, la paroisse tout entière se mettait gravement en chemin. Toujours, visages cachés sous des mantilles noires, les femmes menaient la procession. Souvent il arrivait que l’une d’elles, oubliant un instant le solennel de l’instant, se mette à parler haut. Le sonore raclement de l’accent léonard déchirait le silence et la contrevenante, baissant la tête avec ostentation, faisait semblant de gourmander son enfant le plus proche. Enfant elle-même, pour se faire pardonner, elle esquissait un sourire contrit puis replongeait dans son recueillement.

À peine était-elle parvenue sur la placette qui servait de parvis que la troupe, obéissant à l’usage ancestral, se séparait avant de pénétrer dans le lieu saint. Les hommes, patauds et lourds dans leur costume du dimanche occupaient bruyamment la droite de l’autel et les femmes toujours plus recueillies, s’installaient à sa gauche. À moins que ce soit le contraire, je ne m’en souviens plus très bien.

Le recteur accueillait son troupeau d’un vaste geste œcuménique. D’abord mal assurée sa voix prenait très vite de l’ampleur pour finir, à l’instar de son glas quelques minutes auparavant, par remplir tout l’espace. Dès la septième station, des femmes reniflaient. À la neuvième on en voyait qui sortaient leur mouchoir. Bien avant la douzième les plus pieuses, les plus bigotes aussi, sanglotaient à grands flots. Ce jour là, toutes les souffrances du Christ pesaient sur nos épaules si bien qu’il nous semblait, l’instant de sortir de l’église, subir à notre tour l’horreur de la passion.

Heureusement, le dimanche de Pâques nous libérait de cette ambiance de tombeau. Certes, il en eut de pluvieux, de venteux ou de froids, mais dans mon souvenir, ils furent tous très beaux. Jamais je n’oublierai les œuf en chocolat que Lannig et Man Anna, d’une sérénité sans commune mesure avec la tristesse de Noël, avaient cachés autour de la maison mais ce que j’aimais surtout, pour une fois dans ma vie le sacré prenant le pas sur le profane, c’était l’incroyable élan qui, en ce jour unique, emplissait l’église au point de la faire tanguer sous le roulis puissant des chants venus de la Celtie.  

                          Perzhier an iffern’ vo serret

                          Dol ar baradez digoret

                          Gent gras doué m’vokollet

 

Quelle joie c’était, même si nous ne comprenions à peu près rien, que d’unir nos voix timides et aigrelettes à la polyphonie grave des cantiques bretons !

Pâques ou non, l’abbé Guégen menait toujours le chant des paroissiens. Lui non plus ne m’a jamais vraiment quitté et je revois, avec un puissant sentiment de plénitude et de bonheur, son fin visage d’ange qui semblait détaché d’une fresque, ses yeux si clairs qu’ils en paraissaient liquides. Le bruit avait couru que le joli abbé, qui aurait pu prétendre à une paroisse plus glorieuse, devait sa présence chez nous à une histoire de femme. Les mauvaises langues en furent pour leurs frais car l’abbé, statufié, lui aussi, par le quartier, n’en retira que de la sympathie. Que voulez-vous, sa voix était si belle qu’elle attirait sur lui toutes les indulgences. Elle s’envolait, plus cristalline que l’eau des fontaines sacrées, plus légère qu’une écharpe de brume dénouée par la mer, nous laissant, tout tremblant de bonheur et d’espoir.

Elle n’était pas de celles qui puissent s’oublier.

                                                     José Le Moigne


 

 

 

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