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L'arbre de Noël de Lannig

Publié le par José Le Moigne







Un goret ! Man Anna aurait donné beaucoup pour un petit cochon à élever pendant toute une année selon les sages préceptes des campagnes. Car voyez-vous, un cochon, ce n’est pas comme les enfants. On le nourrit de rien. Des rognures de pain, des pelures de fruits, des fanes de légumes suffisent à son régal. Dès que décembre pointait l’oreille elle se voyait parcourir les marchés pour acheter des guirlandes de piments, des tresses d’échalotes et d’oignons, des tombereaux de sel gris qu’elle mettrait à l’abri dans des jattes de grès, d’énormes brassées d’épices pour parfumer le sang de l’animal prestement égorgé. Elle se voyait à la tête de jambons gigantesques, de côtelettes en cascade, de chapelets de boudins pimentés aux saveurs si finement équilibrées que Marraine Charlotte, Man Gabou, et même Joséphine, sa da, pourtant expertes cuisinières, en pâliraient d’envie. Pourtant, pour vous dire la vérité jusqu’au bout, Noël, en Bretagne, ne fut que rarement une fête joyeuse.  Bien sûr, dans les premières semaines de l’Avent, Man Anna, la tête toute plongée dans son enfance, nous fredonnait, comme Man Gabou l’avait fait avant elle, et comme je m’efforce d’en perpétrer la tradition par disque interposé, maintenant que mon tour est venu :

 

                 Michaud veillait

                 La nuit dans sa chaumière

                 Près du hameau

                 En gardant son troupeau

                 Le ciel brillait

                 D’une vive lumière

                 Il se mit à chanter

                 Je vois, je vois

                 L’étoile du berger

 

Cependant, plus le jour saint approchait, plus elle se renfrognait. Son regard explosait de fureur lorsque nous chantions, pourtant bien gentiment, les rengaines de Noël que la radio n’arrêtait pas de suriner. Ah non, Petit papa Noël, ce n’était pas pour elle. Elle se sentait trahie. Ici c’était l’hiver, ici c’était la pauvreté, ici c’était l’humiliation. Tous les après midi elle s’en allait courir les bureaux de l’aide sociale et quand enfin elle revenait, il ne servait à rien d’essayer de lui parler. Elle ne nous répondait plus que par monosyllabes.

Cette année là, le comble fut atteint lorsque Lanning, le vendredi avant Noël, ramena sa quinzaine. Man Anna ouvrit l’enveloppe et l’enfonça dans sa poche sans compter les billets. Un seul coup d’œil avait suffi.

— Merci, Lannig. Vraiment, merci pour tout. Où penses-tu nous mener avec ça !
           Elle n’avait, pour ce geste superbe de défit-matador que les femmes de chez-nous se transmettent en même temps que leurs bijoux créoles, ni écarté les bras, ni posé ses mains en éventail sur ses hanches, ni bombé la poitrine, ni roulé des pupilles. Nous savions tous que c’était pire. Les colères de Man Anna pouvaient durer des jours et même des semaines sans qu’elle ne consentît, à part pour l’essentiel, à desserrer les lèvres.

Elle ne pouvait nous faire plus mal et je ne dirais pas qu’elle ne le savait pas.

Lannig, plus que tout, haïssait ces reproches muets qui lui tombaient dessus chaque fois qu’il tentait de mettre de l’ordre dans sa vie et que l’argent ne suivait pas.

— Vient, me dit-il en me montrant la porte, nous avons du travail.

Je connaissais l’échappatoire. Toutes les années c’était le même.

Eclairée violement par une série de réverbères installés depuis peu, la venelle de Keraloch, à l’entrée du village de Penfeld, serpentait entre d’antiques talus plantés de pommiers décharnés. À mi-pente, une jeune fille, portant, chose rare à l’époque, une paire de jeans, déboucha d’un chemin adjacent et se mit à grimper devant nous.

— On voit toutes ses formes ! me dit Lannig d’un ton tout à la fois égrillard et gêné.

En sortant du hameau nous prîmes à droite en direction des bois. L’un derrière l’autre nous traversâmes des enfilades de halliers, des allées forestières enfouies sous l’humus noir, des clairières s’ouvrant brutalement sur des lambeaux de routes. Lanning redevenait pour moi le petit campagnard qu’il était à mon âge. Il m’apprenait à reconnaître les différentes essences, le passage dans l’herbe des petits animaux, les empreintes multiples que laissaient dans la glaise d’innombrables oiseaux.

Nous atteignîmes bientôt un chemin de halage que nous suivîmes jusqu’au pont de Villeneuve. Lanning, après avoir sondé du regard la falaise gluante couronnée par un bouquet de houx sorti de son sac de sport une scie égoïne. Il cracha dans ses mains puis, avec l’agilité d’un gabier de misaine, grimpa jusqu’au sommet.

— Voilà ce qu’il nous faut cria-t-il dans le vent en attaquant un jeune tronc. Bonhomme, peux-tu monter ? Quand je te le dirais tu crocheras dedans et tu soulageras !

Comme toujours, c’était chez-lui le signe d’une grande attention, Lannig avait en travaillant ce singulier mouvement de mâchoires que l’on voit aux poissons sortis vivants de l’eau et jetés sans violence sur une litière de goémons. Il scia un moment puis, au moment où l’arbuste commençait à craquer, cria tout en joignant le geste à la parole :

— Croches dedans !

J’attrapais l’arbre par le tronc puis, en faisant attention que le branchage régulier ne s’écrase en tombant, j’accompagnais sa chute.

Lannig passa sa main calleuse sur mon front où la sueur perlait, sorti de la poche de sa veste une blague à tabac, puis, en humant l’air où les effluves marines se mêlaient à l’odeur violente de la résine, il me dit doucement :

— Tu verras, un houx, c’est bien plus résistant qu’un sapin.

Juste au-dessous de nous l’eau verte de l’aber clapotait doucement.


                                                                  José Le Moigne 

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José Le Moigne 12/07/2009 17:03

Merci Salmia. Pas si simple de dire avec grâce une histoire difficule. Mais il le faut.Bonne fin de dimancheJosé

sialma 12/07/2009 15:12

Jolie musique les mots de ton  histoire .....et j'adore ces histoires aussi parce que tu les dis bien Je me régal JOsé SIALMA