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Jours d'école

Publié le par José Le Moigne





                                                 Brest après la guerre, une classe ( instituteur non identifié)



Ainsi passaient les jours. Ainsi passèrent les années. À l’automne qui suivit un maître débutant ayant été nommé pour dédoubler sa classe, il fallut me résoudre à laisser derrière moi ma chère institutrice. Son remplaçant, dont je ne sais plus depuis longtemps le nom, était, certes, gentil, et sûrement très compétent, mais le souvenir de Madame Haristarque, amplifié par le fait que je pouvais chaque jour sur la cour, était à ce point prégnant et douloureux qu’il me fut tout de suite impossible de voir autre chose en lui que la doublure masculine et falote de la petite bonne femme de l’école maternelle. Quelqu’un à qui je ne pouvais accorder ma confiance. En dépit de mon âge j’avais alors du monde une vision à ce point sombre et manichéenne que, malgré le recul que la vie m’a donné, elle continue à m’effrayer. Sous ce trouble éclairage, les maîtres ne possédaient à mes yeux que beaucoup de défauts et bien peu de qualités. Peut-être me faudrait-il faire amende honorable, mais je persiste et signe.  À tord ou a raison je les trouvais imbéciles et fats et d’une stupidité peu en rapport avec leurs prétentions. Une bande de Diafoirus en vérité.

Passe encore pour Grimbert. Lui, au moins, avec sa morgue de hobereau laïc, ses bottes fauves et ses culottes de cheval, la suffisance avec laquelle il nous toisait, ne manquait pas d’allure.  

Pour des raisons à ce jour pour moi toujours inexpliquées nos parents le surnommaient le boche et nous confiaient à lui que contraints et forcés. L’époque était ainsi, manquant singulièrement d’aménité et de tendresse.  Faute de pouvoir éliminer en vrai on épurait par la rumeur. Monsieur Luigi en avait fait les frais et maintenant c’était le tour de Grimbert. Aussi, quand un matin on découvrit son corps, gisant le crâne fracassé sur un trottoir du centre-ville, les langues filèrent leur train d’enfer. Un crime dans notre ville où depuis la fermeture du bagne il ne se passait plus rien, c’était bien plus qu’il n’en fallait pour forcer les écluses.

On ne risquait rien de ce genre avec Monsieur Scouarnec. Le fourbe se voulait à ce point respectable qu’on finissait par oublier, à force de le voir, sérieux comme un notaire de Balzac, arpenter le préau et la cour, son visage chafouin, ses cheveux plantés bas et ses mains d’écorcheur pour ne plus voir de lui que ses vestes de tweed, ses cravates de soie et ses moustaches de notable. 

Les premiers temps nous le crûmes sincère. Après tout, qu’il nous serrât de près pouvait passer pour une marque d’attention, mais, quelques semaines passées à éviter les punitions nous ancrèrent bien vite dans cette certitude qu’aussi mouillé de tendresse hypocrite qu’il fut, son apothème favori, qui aime bien châtie bien, que le curé lui aussi répétait en boucle, n’était qu’un voile posé sur le plaisir malsain qu’il prenait à manier la férule. Une leçon mâchonnée, une table de multiplication plus ânonnée que sue, et c’était aussitôt la trique ou la calotte. Et tout ça n’était rien si l’on pense à la rage dans laquelle le plongeaient nos fautes de français. Frisant l’apoplexie il venait droit à vous, vous soulevait par la racine des cheveux, vous tirait par l’oreille jusqu’à l’estrade où il vous forçait à vous agenouiller, le buste droit, la tête haute et le regard figé, interdit de bouger ne fut-ce qu’un seul doigt, sur la tranche d’une règle qu’il avait déposé sur le sol.

De pénible au début la punition virait vite au martyre. Même le renard empaillé qui, sur l’étagère du fond, abritait, depuis on ne savait combien de génération d’élèves, des toiles d’araignées dans ses mâchoires jaunes, nous paraissait connaître un sort bien plus enviable que le notre.   

Au palmarès des héros malfaisants de mon enfance Scouarnec eût emporté sans contexte la palme si l’affreux Jézéquel n’était venu, à la rentrée suivante, le pousser sans appel sur la touche.

Médiocre en tout, Jézéquel, avec ses cheveux blonds rejetés en arrière, ses mains longues et nerveuses toujours en mouvement, sa blouse un peu trop large dont les pans brassaient l’air comme des ailes sombres, faisait penser à une chauve-souris. Ce n’est, certes, pas lui qui se serait risquer à frapper ses élèves ou à hausser le ton. À d’autres ces méthodes ! Lui possédait l’arme, oh combien plus efficace, oh combien plus redoutable, du verbe qu’il maniait avec maestria.  À la moindre incartade il vous fixait droit dans les yeux puis lâchait, sur le ton le plus neutre qu’il fût, une de ces phrases assassines dont-il tenait, nous en étions persuadés, le répertoire à jour.

Ce matin-là, en entrant dans la classe, il affichait en nous faisant asseoir un air tellement gaillard et jouisseur que nous sûmes tout de suite qu’il nous fallait nous attendre au pire.

— Prenez vos compas, ordonna-t-il en posant sa serviette sur le bureau d’un geste décidé qui fit voler dans la lumière un nuage de craie. Nous allons nous lancer dans l’étude du cercle.

Les plumiers et les trousses claquèrent comme des culasses sur un champ de manœuvres et les compas, comme autant de poignards, sortirent du fourreau.

Enfin, presque tous, car bien sûr, pour ce qui était du mien …

Tout à ma confusion je ne m’étais pas aperçu que Jézéquel avait quitté l’estrade, fait en silence le tour de la classe, et s’était posé dans mon dos comme un oiseau de proie.

— Tu n’as pas de compas ?

— Non, Monsieur.

— Apprends mon jeune ami que le bon ouvrier ne va pas au travail sans outil !

C’était carré, net et définitif. Le traître, comme Léostic quelques années plus tard, n’ignorait rien de ma situation et ici je le dis haut et fort, l’instituteur ne valait pas plus cher que le curé. Il se fichait royalement de me voir me tasser sur le banc, tremblant honteux et misérable. Seule sa logique comptait et il n’avait qu’un seul désir : me l’enfoncer de force dans la gorge.  

                                                              José Le Moigne 

 

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flora 01/07/2009 16:15

Ton témoignage me renvoie au pouvoir exorbitant que nous détenons, en bien ou en mal, nous les enseignants : un métier que j'ai exercé avec grande joie pendant quelques années, hélas, trop courtes... C'est aussi le repère de quelques sadiques qui tentent de se venger de ses propres carences sur plus faibles.

01/07/2009 16:33


Tu as raison. Même chose pour les éducateurs. Mais j'ai aussi de très bons souvenirs. Pour utiliser ta formule: la suite viendra