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Papa Nestorin

Publié le par José Le Moigne










A peine rentrée de son bureau de la Pointe Simon, Marraine George se débarrassait de ses bijoux créoles et enfilait sa tenue d'intérieur, une gaule informe et sans couleur que Tante Renée lavait et relavait à longueur d'année. Elle s'épongeait le front avec un drap de bain qui ne la quitterait plus de toute la soirée et s'installait sur la terrasse où un frisson d'air frais venu des Hauts de Terreville lui caressait la peau. Tante Renée la rejoignait avec une bouteille de soda Bellorange que Marraine George transvasait dans une timbale d'argent cabossée de partout qui lui servait également à table.  Jamais je n'ai osé lui demander d'où lui venait ce précieux récipient. Héritage de Man Gabou ? De Man Titi mon arrière grand-mère ? L'avait-elle reçu en cadeau le jour de son baptême ou de sa communion ? Au fond, quelle importance ! C'était là un de ces petits secrets que pas plus elle que Tante Renée n'entendaient pour l'instant partager avec moi.

— Patience, me disaient-elles, un jour nous ne serons plus là.

 Les deux sœurs ne s'étaient pour ainsi dire jamais quittées depuis le temps-longtemps de leur enfance. Avec les trois enfants de Tante Renée elles formaient aujourd'hui une de ces innombrables familles créoles où l'homme n'a d'existence que furtive. A la mort de Man Gabou Marraine George n'avait eu le choix. Puisqu'elle était l'aînée elle serait le potomitan, l'indispensable, le chef de famille. Je ne dis pas que Tante Renée, un peu frondeuse à ce que l'on m'a dit du temps de sa jeunesse n'ait pas rué un peu dans les brancards, mais elle s'était soumise. Sans cette hiérarchie l'intégrité, l'honorabilité du clan eussent été compromis et ça, ni l'une ni l'autre ne pouvait seulement l'envisager. Moi-même, bien vivant de l'autre côté de l'océan, je l'avais acceptée. Tout homme a besoin d'une maman à chérir. Aussi, lorsque la mienne était partie trop jeune pour que je puisse l'accepter, d'instinct, j'avais confié ce rôle à ma marraine et qu'elle vive si loin ne changeait rien au fait.

Son amour me reliait aux anciennes saisons.

En ce temps-là, Lannig ne pouvait pas s'imaginer qu'un jour ses pas le conduiraient vers ces lointaines colonie que le maître, avec des gestes d'initié, leur montrait quelques fois sur la carte du monde. La mer n'était pourtant qu'à quelques kilomètres. Elle remontait l'aber jusqu'à modeste quai qui valait à la ville son inscription au rang des cent vingt ports bretons. Mais, pour un petit garçon du bourg, fils d'ardoisier comme me l'apprends l'état civil, elle n'évoquait rien d'autre que les grandes marées, les tempêtes d'équinoxe qui cognaient aux volets, la pêche à pied et les charrettes de varech remontées à grand peine de la plage. Pas plus que ses copains il ne pensait à embarquer. Pont-Croix ce n'était ni Audierne ni Brest.

Man Anna, à ce même moment, malgré les yeux furieux de Man Gabou faisait la belle dans sa tenue de collégienne passant beaucoup de temps à écouter, en ondulant des hanches à la manière des grandes, les biguines de Stellio et d'Eugène Delouche. Elle rêvait en secret de rejoindre Bordeaux où ma tante Marcelle, elle aussi disparue bien avant ma naissance, après de brillantes études, exerçait — fait assez rare à cette époque pour une femme noire — la profession de professeur d'anglais.  En attendant elle fredonnait, en feuilletant des magazines largement démodés, cet air de Joséphine Baker qui, à sa manière, lui aussi invitait au voyage.

                 Madiana

                 Petit bijou des îles

                 Madiana

                 Ton teint de sapotille …

 J'extrapole bien sûr, mais comment faire autrement ? Marraine George se murait dans un silence étrange à chaque fois que je tentais de lui parler de la jeunesse de mes parents. J'en suis certain, Tante Renée, bien plus accommodante, mourait d'envie d'entrouvrir la porte de l'armoire aux secrets mais, solidaire de sa sœur, elle s'échappait dans un rire d'oiselle qui se voulait plein d'innocence mais qui n'était rien d'autre qu'une esquive polie. Cela m'était d'autant plus incompréhensible que Man Anna, tandis qu'elle s'abîmait dans des confidences à chaque fois un peu plus douloureuses, ne cessait d'exalter cette période de sa vie.  

Il m'en était resté comme une nostalgie.

Toutefois Marraine George accepta de me montrer certains albums de famille. Ils étaient plus de dix et remontaient très haut dans notre histoire. Nulle trace cependant de Man Anna et Lannig, ni du petit Julien.

— Il n'y avait pas d'appareils photographiques pendant la guerre répondit Marraine George quand je la questionnais.

Je ne la croyais pas. Sans doute avait-elle détruit ces souvenirs devenus trop pénibles.

En pleine page d'un album d'avant guerre trônait Papa Nestorin. Bien qu'à demi effacée l'image restituait toujours la tranquille assurance de son corps d'âge mûr. On percevait encore dans la trame jaunie l'effort du retoucheur qui, à grand renfort de grattage, avait tenté d'éclaircir la peau. Mal lui en avait pris. Le contraste était tel que Grand-père en paraissait encore plus noir.

Tout ce que je savais de lui je le tenais de Man Anna qui nous parlait de son papa comme s'il était toujours vivant. Quand tout allait très mal à la maison elle nous faisait connaître, aimer et respecter, cet homme qu'elle-même vénérait. Le tout le tout premier de la famille, qui avait refusé, pour lui et pour les siens le malheur de la canne. Lui, s'il travaillait aussi pour le béké, comment faire autrement quand cette engeance avait le monopole sur tout, ce n'était pas dans les champs mais à l'usine où, à force de volonté et de travail, il était devenu contremaître.

J'étais alors trop jeune et par trop ignorant pour saisir tout à fait ce que cela représentait dans mon histoire familiale. Pourtant, en voyant simplement le visage débordant de fierté de ma mère j'en pressentais l'importance et l'urgence qu'elle avait à me le faire connaître. Je n'ai rien oublié de cet instant magique et, chaque fois que je rentre au pays et que je passe devant les ruines de l'usine Paula, je m'incline en silence devant les machines éventrées, les grandes roues inutiles et rouillées, les cuves monstrueuses devenues à présent le royaume des herbes, des lézards zanolis et des derniers serpents. Le monde et son fracas s'efface pour un instant, je pense à mon grand-père.

Bien qu'il soit mort quatre ans avant que je n'ouvre les yeux, devant ces pierres et ces débris où gîte sa mémoire, il me semble le voir, comme s'il m'avait jadis tenu sur ses genoux, partir chaque matin en chantonnant vers l'usine fumante d'où s'échappent des trâlées de camions bourrés jusqu'aux ridelles de barriques de rhum. Alors je me souviens du jour où Man Anna, ayant appris par radio bois-patates que je sifflais comme un pinson sur mon chemin d'école, avait dit à Lannig, d'une voix chargée de gravité malgré sa joie profonde.  

— Julien ! C'est le portrait craché de Papa Nestorin.  Derrière ses airs de joies on devine une pleine charge de tristesse.

Ô ma divine, comme tu connaissais bien ton exalté de fils !  

Cependant, l'opportunité était trop belle pour que ma mère, jamais avare de leçons, ne la saisisse pas pour me rebattre les oreilles de ces mots dont naguère, Man Éléonore, maman de sa maman, abreuvait Nestorin quand il n'était encore qu'un nègre en miniature n'ayant d'autre souci que de courir les mornes avec les autres négrillons.

— Couté mwen ti-mamaille ! L'école est l'avenir du nègre. Le seul moyen pour lui d'échapper à la canne

Femme de haute parole Man Éléonore avait connu enfant le temps de l'esclavage. Aussi s'entendait-elle, en y mêlant des épisodes de sa propre vie dont il fallait tenir leçon, à raconter à Nestorin les histoires magiques de Ti-Jean l'horizon, de Manzelle Pintade ou de Compère Lapin.

Et chaque fois elle marmonnait la même conclusion.

Kann là sé modysion, modysion.

Voilà comment, au fil des années, Nestorin, tout imprégné des leçons de sa mère, s'était à l'idée qu'il lui appartiendrait d'écarter de la tête des siens le malheur qui, dans ce pays, depuis la nuit des temps, pesait sur la race des nègres. Il avait fait les premiers pas et ses enfants avaient suivi.   

Je le savais, mon tour était venu, mais je n'étais pas seul. Depuis toujours, porté par les paroles de Man Anna, cet homme qui s'incarnait aujourd'hui dans sa photographie, s'était tenu à mes côtés et m'avait protégé. Le fil d'Ariane ne s'était pas rompu.

 

                                                                                              José Le Moigne 

  

 

 

                                                                                                

 

 




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Hazel 07/06/2009 17:18

Bonjour,Le Hangar (notre blog littéraire) organise un CONCOURS, avec un lot à la clef. Il suffit de nous envoyer via le blog (ou à cette adresse : http://le-hangar.cowblog.fr/contact.html ) votre œuvre, qui peut être une poésie, une courte nouvelle ou un passage de théâtre sans (trop) dépasser les trente lignes; vous avez jusqu’au jeudi 18 juin. Cependant il y a un thème obligatoire: le CORPS. Il est possible d’exploiter tous les sens du mot. A vous de faire preuve d’imagination.Le samedi 20 juin, seront publiés dans un article sur le blog les cinq meilleurs textes choisis par notre jury, et à partir de cette date les lecteurs du Hangar pourront voter pour le texte qu’ils préfèrent jusqu’au 4 juillet minuit. Les résultats seront connus le 5 juillet, et le gagnant recevra un prix : un livre de Franz KAFKA - Lettres à Milena.Nous espérons te voir participer, tu as jusqu’au 18 juin pour nous faire parvenir ton texte sur « le CORPS ».A bientôt, sur le Hangar, http://le-hangar.cowblog.fr [copier/coller le lien dans la barre d’adresse]Hazel.

Hazel 07/06/2009 17:18

Bonjour,Le Hangar (notre blog littéraire) organise un CONCOURS, avec un lot à la clef. Il suffit de nous envoyer via le blog (ou à cette adresse : http://le-hangar.cowblog.fr/contact.html ) votre œuvre, qui peut être une poésie, une courte nouvelle ou un passage de théâtre sans (trop) dépasser les trente lignes; vous avez jusqu’au jeudi 18 juin. Cependant il y a un thème obligatoire: le CORPS. Il est possible d’exploiter tous les sens du mot. A vous de faire preuve d’imagination.Le samedi 20 juin, seront publiés dans un article sur le blog les cinq meilleurs textes choisis par notre jury, et à partir de cette date les lecteurs du Hangar pourront voter pour le texte qu’ils préfèrent jusqu’au 4 juillet minuit. Les résultats seront connus le 5 juillet, et le gagnant recevra un prix : un livre de Franz KAFKA - Lettres à Milena.Nous espérons te voir participer, tu as jusqu’au 18 juin pour nous faire parvenir ton texte sur « le CORPS ».A bientôt, sur le Hangar, http://le-hangar.cowblog.fr [copier/coller le lien dans la barre d’adresse]Hazel.

stellamaris 05/06/2009 20:50

Toujours autant d'émotion dans cette exploration de tes racines ... Superbe ! Toute mon amitié.

06/06/2009 00:34


Merci Stellamaris, mais comme je le disais à Flora, je ne suis pas satisfait de cette version. Il faudra donc que tu relise. Enfin si tu le veux bien.
Amitiés
José


flora 05/06/2009 10:19

Cher José, je me reconnais étrangement (pas si étrangement que ça, d'ailleurs), dans tes histoires magiques de l'enfance, dans ton envie de ressusciter tes anciens, un peu pour leur rendre la parole qu'ils n'ont pas toujours eue... Ta belle écriture en plus! amicalement et à mardi 16! flora

05/06/2009 12:20


Merci Flora. A la lecture, ce texte ne me satisfait qu'à moitié. Je l'ai donc réécrit et le mettrais prochainement en ligne. J'ai lu tes dernières pages. Commentaires également à suivre.
Amitiés
José


kinzy 04/06/2009 23:39

une petite erreur s'est glissé en tapant l'adresse de mon blog :)Lionel Olenga ce n'est pas moi