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Les naufragés du Colombie

Publié le par José Le Moigne




Au lycée quelques années plus tard

Longtemps je me suis demandé, alors même qu'un trop plein de souffrance la poussait à me faire des confidences trop lourdes pour mon âge, pourquoi Man Anna ne me parlait jamais du Colombie et de notre traversée qu'avec ellipses et sans beaucoup d'acrimonie.   Tout de même, dix jours à errer comme des chiens malades dans les entrailles du bateau, voilà qui était largement suffisant, pour une personne de son tempérament, pour en vouloir au monde entier, et à Lannig en tout premier. Pourtant, pour évoquer ce terrible voyage qui pour moi aujourd'hui s'apparente à un retour au ventre négrier, jamais je ne l'ai entendu prononcer autre chose que ce si j'avais su désabusé qui, je l'ai compris depuis, valait pour elle toutes les condamnations.

 Ô ma superbe, je te revois grondant encore de colère rentrée, me racontant, avec force détails, ta triste réception dans ce que tu avais cru notre famille. Tu avais juste vingt huit ans, un passé matador derrière toi et, tandis que bien calé dans ton parfum de citronnelle je célébrais ce qui participait déjà pour moi de ta grandeur, à coups de syllabes frappées sèchement sur la peau-cabri du tambour nègre de ta voix, tu n'avais pas de mots assez durs pour exprimer ta honte et ton indignation. Mais il fallait se rendre à l'évidence, ils t'avaient rejeté, ces culs-terreux qui, si ce n'était Lannig aussi blessé que toi, ne connaissaient du monde que les limites du canton, pour l'unique raison que ta peau de satin et de velours sombre ne leur semblait pas digne de ce nom qui aujourd'hui est mien et que je cherche à magnifier. As-tu haï Lannig à cet instant crucial ? Je n'en sais rien du tout et dans le fond c'est mieux. Pourtant je me souviens de ces instants où, au moment où peut-être tu allais déborder, quelque chose d'imprécis passait dans ton regard. Ta voix alors s'infléchissait dans un murmure désabusé mais combien explicite :

— Ton père et ses promesses !

J'avais cinq ans, six ans peut-être, mais, pour moi, le temps de l'innocence était depuis longtemps passé. J'avais traversé l'océan ; désappris au passage ma langue maternelle ; et à l'heure où j'aurais eu le plus besoin de chaleur et de protection, on m'avait repoussé. Je me murais dans le silence, dans la mélancolie, mais la fureur était en moi. J'aurais voulu m'enfoncer sous la terre, me boucher les oreilles, me soustraire du présent en attendant le jour de la révolte, mais Man Anna, murer dans sa détresse, ne pouvait s'arrêter de parler. Au fond, en s'adressant à moi, c'était le monde entier qu'elle prenait à témoin. Un vrai déluge duquel il ressortait, que déjà, à l'arrivée du Colombie, il lui avait fallut tout son amour pour reconnaître, dans ce civil maladroit, presqu'anonyme dans la foule, le fringant matelot qui, si peu de temps auparavant, lui avait murmuré au moment de grimper l'échelle de coupée :

— Le temps de préparer votre arrivée et nous serons de nouveau réunis.

— Et moi je l'ai cru, ajoutais Man Anna ! Au point de lâcher tout et de foncer dans l'inconnu ! Mon petit fruit à pain, si tu savais combien mon cœur a battu fort le jour où j'ai reçu nos titres de voyage ! C'était comme si la France, cette mère-patrie qu'on m'avait tant bonimenté, se préparait à m'accueillir avec un tapis rouge. Mais comment ais-je pu me laisser à ce point aveugler ? Rends-toi compte, je n'avais que quelques jours pour préparer notre départ et, au lieu d'avoir le cœur serré à la pensée d'abandonner les miens, je trouvais presque que c'était mieux.  Ne pas avoir à réfléchir c'était, du moins je le croyais, mettre à distance le chagrin.  

Ce n'est qu'après l'escale à Point à Pitre que le limbé s'était manifesté. Pour la première fois, en voyant monter des Guadeloupéens à bord, même si ce n'était pas encore une morsure douloureuse, elle avait pris conscience de l'exil. Cela l'avait perturbé le reste du voyage mais, quand au bout de dix jours le Colombieavait touché Le Havre, elle était si heureuse de retrouver Lannig qu'elle s'était refusée à déchiffrer son embarras. Le pauvre c'était sans doute fais du souci pour nous, cela allait passer,  il n'y avait pas là de quoi fouetter un mulet ! 

Surtout, le voyage n'était pas achevé.

De sa vie, à part les tortillards en miniature des sucreries, jamais, elle n'avait vu un train. Alors, ce monstre fumant et crachotant à bord duquel il lui fallait monter, c'était pour Man Anna crapaud-buffle en colère. Mais ma mère n'était pas de ces femmes qui couinent sans pudeur à la moindre inquiétude. Devant Lannig éberlué elle me prit par la main, serra ma sœur contre son sein, et bravement, comme s'il s'était agît pour elle d'une habitude quotidienne, elle s'engouffra dans le compartiment. Au passage, elle avait effacé d'un regard, tous ces visages blancs qui la guignaient en souriant.

Nous traversâmes un paysage peu engageant, semé de carcasses noircies, de villes dévastées et de campagnes arasées.  Qu'on ne s'y trompe pas. En Martinique aussi la guerre avait semé sa ration de malheurs. La faim avait tordu les estomacs, on avait réapprit à marcher sans souliers, encerclée de partout, l'île s'était racornie comme une gousse de flamboyant tombée sur le sol ridé à la fin du carême ; mais ça n'avait rien à voir avec ce pays explosé, où elle devrait coûte que coûte se tailler une place, qu'elle découvrait avec ses yeux effarés de négresse fraîchement débarquée. Encore heureux que nous fussions en mai et que le soleil de mai, éblouissant cette année là, rendisse la transition un peu moins difficile. Lannig faisait tout son possible pour amortir le choc, mais quelque chose dans sa voix, comme une note diésée sortie du corps de la guitare, trahissait son mal-être et Man Anna, habile à percevoir les émotions, comme tout à l'heure sur le quai, s'en était aperçue ; mais comme il restait coït, je crois bien que ce fut là sa toute première erreur, elle décida d'attendre.

A Brest, dont il ne restait pas une pierre debout, sans savoir qu'il nous faudrait bientôt y revenir, nous prîmes, à la gare provisoire faite de planches noircies, l'omnibus pour Quimper.

Dès l'Elorn franchi, les stigmates de la guerre s'effacèrent par miracle. Le train traçait sa route dans un roucoulement d'ombre ponctué, ça et là, par le ricanement de mouettes plongeant dans le sillage des charrues menées, à hue et à dia, par des chevaux massifs. Les paysans qui les guidaient, épais et courts sur pattes, leur ressemblaient autant qu'un homme peut ressembler à une bête familière. Man Anna s'étonna de leur parlure puissante et gutturale qui au hasard des méandres du train, arrivait jusqu'à nous.

— A part en ville, lui expliqua Lannig, ici tout le monde parle breton.

S'apercevant de son émoi il ajouta :

— Et le français bien sûr ! 

Le paysage était splendide et à tout prendre possédait, la mer étant toujours très proche, de lointaines accointances avec celui de l'île. Lorsque le train frôlait le littoral, ce qui n'était pas rare en ce pays d'abers, il saluait, d'un joyeux jet de vapeur, l'éclatement de la lumière sur les bateaux de pêche qui rentraient.  Man Anna, se souvenant des yoles colorées et des gommiers de son enfance, nota la douce monotonie de leurs voiles cachou. Cela aussi avait un sens et Lannig, revenu pour un temps de sa peur, ne manqua pas de le donner. Tout ça lui était familier et comprenant que c'était maintenant ou jamais qu'il devait la fixer à la terre d'ici, les yeux emplis d'une tristesse inquiète qui soulignait leur gris profond, il s'empressa de lui faire les honneurs de son nouveau pays en insistant sur les similitudes qu'il lui trouvait avec la Martinique, en particulier cette propension à être fleuri toute l'année.

Il lui conta les genêts d'or, les bruyères moussues, les longues digitales des talus, les arbres à papillons qu'ici on appelait queues de renard, les camélias saignant dans le soleil comme autant de blessures, les rhododendrons en robe d'archevêque. Man Anna étonnée de découvrir son matelot en uniforme de poète le questionna.

— Et ces buissons de boules bleues ou violettes, quelques fois roses ou blanches qui doublent les vieux murs ou s'appuient aux maisons ?

— Ce sont des hortensias, la fleur nationale de Bretagne. Il n'y a qu' ici qu'elles ont ce bleu profond qui ressemble à la mer.

Quimper, première ville intacte qu'elle voyait depuis son arrivée étonna Man Anna. Cela ne ressemblait en rien à Fort de France et pas d'avantage aux images, devant lesquelles elle avait tellement rêvé, de ses livres d'école.  Cette ville n'était pas faite de papier mais de pierre et de bois et grouillait d'une vie où tout cr qui aurait pu ressembler à de la joie paraissait retenu par un fil invisible. Et partout ce breton qui frappait aux oreilles comme le vent qui annonce une onde tropicale. Elle aurait bien voulu faire un bout de prière dans la cathédrale mais Lannig la pressa. L'autocar pour Pont-Croix, une karrigel sans âge qui menaçait de se couper en deux à chaque nid de poule, n'allait pas nous attendre.

— C'est encore pire que le char à moteur de Léonce ! dit Man Anna toute heureuse de pouvoir rappeler à Lanning ce jour pas si lointain où ils étaient allés rendre visite à Marraine Charlotte.

Le souvenir de la machine à demi-expirante qui faisait la navette entre Fort-de-France et Le Vauclin éclaira un instant le visage de Lannig qui, à mesure que le terme du voyage approchait, redevenait soucieux. Il éclata de ce bon rire d'adolescent que je n'eus, hélas, au long de sa courte vie, que peu d'occasions d'entendre. Comment l'airaient-ils su, ce rire partagé dans la guimbarde cahotante qui peinait à franchir les hauteurs de Quimper, marquait leurs dernières secondes d'innocence complice.

Ma suzeraine, il me semble te voir, dans l'éclat sombre de ta peau lustrée par le soleil breton, descendre du tacot sur le parvis de l'abbatiale. Nous étions à Pont-Croix, où nous étions sensés planter nos nouvelles racines. Le livre d'heures du portique, saints bretons et figures profanes mêlés dans un baroque syncrétisme, parla très fort à ton âme créole. A cet instant précis tout te sembla possible et tu te promis de revenir le lendemain prier pour toute ta famille.

On était à deux pas de la Grande Rue Chère où habitaient mes grands-parents. Jamais, Man Anna, pourtant conteuse née et redoutable observatrice ne fut capable de me décrire cette venelle étroite, entièrement pavée et flanquée de demeures anciennes qui descendait à pic vers la rivière. Les choses allèrent trop vite. C'était comme si l'histoire s'était passée sous une lumière blanche.

Marie-Rose Le Rheun, qui n'était pas la mère mais la marâtre de Lannig, le visage fermé sous sa coiffe capiste, les pieds chaussés de boutou coat qui la rendaient encore plus raide, nous attendait devant le seuil. Man Anna, toute fière de lui présenter ses deux enfants s'avança sans méfiance pour lui faire la bise. Bien mal lui en prit. L'acariâtre personne, comme si elle avait affaire avec toute une nichée de matoutou-falaises, s'écarta au plus vite en disant sèchement à Lannig.

— Lannig, rappelle-toi nos conventions. Ton père pas plus que moi ne voulons t'accueillir plus longtemps que celui nécessaire pour que tu trouves quelque chose pour ta négresse et tes deux négrillons.

Ici s'achève ma préhistoire.
Deux semaines plus tard, sans que je sache ni comment ni pourquoi, nous nous sommes retrouvés dans ce quartier de Brest que Man Anna comparaît, non sans quelques raisons, au bidonville du morne Pichevin.

— Les résidents du morne Pichevin, rabâchait-elle à qui voulait l'entendre, ne bénéficient pas d'une once de respect. Les hommes, tous gens de sac et de corde, sont la terreur de Fort-de-France, et croyez-moi, les femmes ne valent pas plus cher. Il faut les voir, dès le soir tombé, onduler de la croupe près du pont Démosthène. Quelle femme qui se respecte pourrait agir ainsi ?

Elle concluait toujours en évoquant la Sainte trinité, convoquait à la barre des kyrielles de saints, évoquait sa jeunesse. Jamais elle n'aurait pu imaginer qu'un jour elle tomberait si bas. Alors, comme elle ne fut jamais femme de demi-mesures, jugeant que des mesures drastiques s'imposaient, elle décida que jamais, tant que nous serions ici, elle ne ferait valoir ses diplômes d'enseignante. Il ne serait pas dit que l'on puisse s'autoriser à l'insulter, voir à la chahuter, du seul fait que sa peau était noire.   
        Assurément, Man Gabou ne l'avait pas poussé aux études pour ça.




José Le Moigne

Chemin de la mangrove
éditions L'Harmattan
Collection Lettres des Caraïbes

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Eric Téhard (Tichapo) 24/05/2009 11:09

Bonjour,Touché par vos textes sur cette construction de soi entre deux mondes dont la rencontre n'est pas toujours aisée, je viens de commander Chemin de la mangrove chez L'Harmattan. Mon enfance ayant été lorientaise et un peu rennaise, étant parti vivre plusieurs années en Haïti, pays qui m'a retourné le coeur, vivant avec une Haïtienne, je creuse aujourd'hui comme je le peux, et notamment par l'écriture, un sillon qui rapproche les deux rives d'une identité encore à modeler.Je lirai donc avec intérêt votre livre et en ferai sans doute un compte rendu sur mon blog. Je vous préviendrai à cette occasion.Petit souvenir: la photo de la petite bretonne, avec la légende "J'aime la Bretagne", me rappelle une image d'enfance. Gamin, à Lorient, je suivais, comme d'autres enfants firent derrière le joueur de flûte d'un conte, le premier cornemusard, le moindre bombardineux qui passaient à portée d'oreille, et je me retrouvai ainsi un jour devant un bagad dont un joueur de bombarde portait tresses à la Noah (c'était peu de temps après sa victoire à Roland Garros) et peau de chocolat. Je passais souvent avec ravissement, près de la mairie, devant l'artisanat un peu cliché, et pour moi si exotique alors (éléphants en ivoire...) que présentaient des Africains. Ignorant du monde, j'étais simplement fasciné par ces hommes qui me faisaient signe qu'il y avait autre chose ailleurs, à voir. Et le joueur de bombarde? Eh bien il me semble que je n'ai ressenti alors qu'une grande joie, un surcroît d'émerveillement, et nullement l'impression qu'il y avait là quelque chose de bizarre. Disons que si j'étais encore sans doute plein de clichés, ils s'accommodaient sans peine d'une image qui les prenaient un peu à revers. A bientôt.

jardy-ledoux denise 10/05/2009 13:30

j'ai beau avoir lu et relu le chemin de la mangrove je trouve toujours tes textes aussi beau et poétiques faudra quand meme qu'on se revoit un jour !!!!amitiés denise

11/05/2009 01:31


Il s'agit d'une réécriture. Je reçois beaucoup de compliments pour ce livre. Alors, je souhaite lui donner une plus grande diffusion. Dans cette hypothèsen autant lui appliquer les leçons
d'écriture acquisent depuis 10 ans. oui, il faudra que l'on se voit. je suis pour l'instant en Bretagne et je reviens à la mi-juin.
Amitiés fidèles
José


José+Le+Moigne 07/05/2009 01:52

Merci Stellamaris. J'ai revécu cet épisode en l'écrivant. Cela a du se passer comme cela.Merci de ta fidélitéJosé

stellamaris 06/05/2009 22:56

Tu nous fais toucher du coeur la souffrance du déracinement ... Un texte magnifique, un récit prenant ! Toute mon amitié.

flora 06/05/2009 10:08

Quelle écriture splendide, José! Ca c'est de la littérature, telle que je l'entends. Tes talents de conteur, de styliste sensuel laissent entendre en plus d'autres octaves souterraines...Amitiés : flora

06/05/2009 12:09


Merci Flora. que répondre à une telle avalanche de compliments sinon que tu as visé juste en parlant de sensualité du style, au sens premier du therme. J'aimerai donner à toucher, à sentir, à voir
et à goûter.
Amitiés du Kreiz Breiz
José